Carnet de bord : Appel à l’élite (infiltrée) !

par François Ruffin 30/05/2018 paru dans le Fakir n°(83) Date de parution : novembre décembre 2017

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Je leur rendais visite par curiosité, un peu comme au zoo, à Antoine et ses camarades polytechniciens : à quoi ça ressemble, des X, de près ?

« Là, on a Patrick Kron, major de Polytechnique, haut fonctionnaire du ministère de l’Industrie, passé au privé, condamné pour corruption, et qui a ensuite négocié un mariage contraint et forcé avec General Electric. »
Ce matin, en Commission des affaires économiques, face à Bruno Le Maire, je pilonne les « X », comme on dit. Tous ces polytechniciens qui ont dirigé l’industrie française, et qui par pans entiers l’ont détruite :
« Avec Pechiney, c’est Jean‑Pierre Rodier, Polytechnique toujours... Pour Alcatel, c’est Serge Tchuruk... On pourrait citer, encore, Jean‑Marie Messier... »
Ça fait des années que ça me démange.
Dénoncer « la nullité et la consanguinité des élites françaises » qui, en une histoire toujours recommencée, mènent un à un nos fleurons vers le gouffre, tandis qu’ils accusent « les charges », « le coût de la main d’oeuvre », etc.
L’ironie du sort c’est que, le soir même, je dîne avec… quatre polytechniciens !

Nous avions reçu un courriel, durant l’été :
Monsieur le Député, Cher François,
Nous sommes six, même si le cercle, petit à petit, s’élargit. Six amis : Nicolas, Julien, Guillaume, Samuel, Vincent, Antoine, de la même génération que la tienne.
En trois mots, tu nous qualifierais de « petits bourgeois éduqués ». Sociologiquement, nous aurions dû voter avec entrain pour Macron, comme l’ont fait 90 % de nos amis, collègues, ou anciens camarades de promo. Et nous satisfaire tranquillement des premières mesures annoncées.
Pourtant, nous avons voté France insoumise. Il manquait en effet un 4e terme pour nous qualifier : petits bourgeois éduqués INFILTRéS ». Infiltrés en Macronie, infiltrés dans le temple du TINA [There Is No Alternative, « Il n’y a pas d’alternative », selon la réplique de Thatcher], infiltrés au milieu d’esprits doués de réflexion et pourtant sourds à la possibilité d’un dépassement de ce système qui nous plombe, fatalistes, par intérêt, par cynisme, par lobotomisation, par inconscience, peu importe en fait. Pour nous, écologie, économie circulaire, relocalisation, partage du temps de travail, éducation… forment pourtant la vraie modernité.
Notre cheminement politique est divers. On compte par exemple un cadre dirigeant qui votait encore Sarko en 2007 et pose maintenant des jours de congés pour manifester contre la loi Travail, ou encore un repenti du LBO qui navigue maintenant dans l’économie sociale et solidaire.
Nos parcours, nous en sommes convaincus, ne sont pas uniques. Nous sommes certains que d’autres, de notre milieu, pensent déjà comme nous ou bien hésitent encore, tâtonnent, mais ne sont pas loin de franchir le pas. Nous sentons que le basculement est possible et que nous pouvons modestement y contribuer. Déjà par notre exemple.
Ensuite parce qu’on les connaît par coeur, nos amis et collègues macronistes, ou pour les plus radicaux d’entre eux hamonistes.
Nous avons commencé à réfléchir à des actions possibles, et il nous semble que tenter d’identifier et de fédérer un grand nombre d’infiltrés serait une première étape dans nos cordes.
A bientôt, j’espère.
Les Infiltrés.

« Petits bourgeois », je les trouvais modestes, Antoine et ses potes.
« Hauts fonctionnaires », ou « grosses têtes », auraient mieux convenu.
Mais qu’importe, ça me paraissait une priorité, de les rencontrer.
Pourquoi ?
Je les écoutais, ce soir, m’ouvrir comme une fenêtre sur leur milieu :
« Y’a trop de cash.
— Qui dit ça ?
je m’informais, la bouche pleine de gâteaux apéros.
— Les investisseurs que je rencontre. Il y a trop de liquidités. Ils ne savent pas où le mettre. Ils sont bien embêtés.
Alors qu’à côté, il y a six millions de chômeurs… Mais ils cherchent du 20 % de rendement, alors forcément ça limite. »

Un coup de rouge, et : « On est entourés de collègues super‑éduqués, mais qui sont zéro en politique. Ils se réveillent quand il y a Le Pen au deuxième tour.
Ils nous agressent, ils sont antifascistes pendant deux semaines et puis ils se rendorment pendant cinq ans. »

Ils me remerciaient d’être venu, comme un refrain, toutes les dix minutes, « merci ».
Faut pas.
Je leur rendais visite par curiosité, comme au zoo : à quoi ça ressemble des X, de près ? Ben en fait, ces spécimen‑là, ils ressemblaient assez à mes copains, avec des running‑blagues et des fous‑rires...
J’étais là, surtout, par intérêt, comme je leur expliquais alors, comme je complète ici :

« Jusqu’à maintenant, j’étais un contre‑pouvoir picard, ce qui est quand même assez éloigné des hautes responsabilités. à notre regretté Antoine, un prof d’éco trop humble, je lui disais toujours : ‘‘Prépare‑toi à devenir préfet, ou directeur de cabinet.’’
Parce que c’est un problème : si jamais on devait arracher le pouvoir demain, nous n’avons pas l’élite de remplacement.
Il va nous falloir un peuple, animé, dans la rue, c’est une chose. Parce que, un bon président de la République, un Premier ministre vraiment de gauche, ça ne suffira pas. Face à la Commission européenne, aux médias, au Sénat, au Conseil constitutionnel, une poussée populaire sera nécessaire.
Mais à l’autre bout, en haut, pour tenir les ministères, les banques, Bercy, les préfectures, combien il nous faudra de cadres à la fois conscients et compétents, dévoués au changement ? Cette élite de remplacement, aujourd’hui, nous ne l’avons pas.

Gramsci me racontait :
‘‘La bourgeoisie du XXe siècle a su produire, ou s’allier, tous ces types d’intellectuels, et en grand nombre. D’où toute une série d’écoles spécialisées : pour les ingénieurs, pour le commerce, pour les ressources humaines, pour la politique, pour la magistrature, etc.
Cette hégémonie, le prolétariat la conteste aujourd’hui. Comme il aspire, et de façon réaliste, à l’exercice du pouvoir, il forme des intellectuels au niveau hégémonique, par le Parti, par les écoles qu’il met sur pied, par les médias qu’il emploie, par l’éducation de ses militants...’’
Je ne sais pas si vous mesurez la difficulté ? Quand j’y songe, ça n’est pas souvent, mais quand ça me vient, c’est un défi vertigineux. En Marche ! arrive aux affaires, c’est facile pour eux : tous les technos de Bercy, toute l’administration, pensent déjà Macron.
Et lui, d’ailleurs, il a connu une gradation dans ses responsabilités : haut fonctionnaire, secrétaire de l’élysée, ministre, maintenant président. Nous, si on l’emporte, on passera si abruptement de l’opposition au sommet ! Et on se formera dans une folle adversité, avec un déchaînement contre nous...
Avec, surtout, cette tâche ardue : transformer, user de ce pouvoir pour bouleverser l’ordre des choses, en profondeur… Quand j’y réfléchis, oui, ce défi m’effraie.
Nous ne devons pas l’affronter seuls.
Voilà pourquoi je suis ici, ce soir, parmi vous. Parce qu’on a besoin de tous les cerveaux, construits, cadrés, de ce pays. »

Ça a duré un peu trop, mon sermon.
« Donc, il s’agirait de bâtir un réseau dans les grandes écoles ? résume efficacement un X.
—  Ouais, c’est ça. Dans la Résistance, ils appelaient ça des réseaux dormants (puisqu’il faut toujours que je la ramène avec mes références).
— Y a pas de souci, hein, les gars ? On a plein de relations chez les anciens, et même à l’intérieur. On va vous monter ça. »
Et la Fronde partira de Polytechnique...

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