Courage, plions !

par François Ruffin 24/12/2016

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En finir avec le Parti « socialiste », épisode #6.

Dans les années 2000, le PS se mange trois claques dans les urnes. Quelle leçon en tire-t-il ? Nous n’avons pas suffisamment renoncé.

Années 2000, maintenant.
21 avril 2002, première claque.
Durant la campagne présidentielle, on n’entendit guère «  les mots ‘front de classe’, ‘autogestion’, ‘rupture’, ‘anticapitaliste’, ‘exploiteurs’, ‘classe ouvrière’, ‘lutte de classes’, etc.  » C’est un Lionel Jospin moins combatif, qu’on aperçut. Poussant toujours plus loin la «  juste révision » de son « vocabulaire » : son programme – il avait insisté sur ce point – n’était pas « socialiste ». « Les deux prétendants à l’Elysée, constatait La Tribune, retiennent dans leurs projets un grand nombre d’objectifs communs, voire une politique commune  ». Et d’après un sondage les trois quarts des Français n’apercevaient que « peu de différences  » entre eux, en matière d’impôts, de retraites, d’entreprises publiques, etc. Une in-différence qui grimpait encore davantage parmi les classes populaires. Pour fignoler la «  juste révision », le héraut de la gauche avait joué à Taboo pendant six mois : il s’était interdit de prononcer le mot « ouvrier ». Et il avait évité, chez les Lu à Calais par exemple, de croiser la France des perdants. Qui, au vu des résultats, le lui rendirent bien : seuls 13 % des ouvriers votaient pour l’éliminé du premier tour.

« Dès le début du conflit, raconte Marcel Pochet, délégué CGT de LU à Calais, on a vu arriver au local syndical un nombre impressionnant de cartes d’électeur. Au début nous avons cru que quelqu’un avait lancé le mot d’ordre, mais non, c’était un mouvement spontané. Ils étaient écoeurés de la politique du gouvernement de gauche. »

Comment réagit le PS à cette débandade ? «  Irrationnel  », analysa sommairement François Hollande. Et au congrès de Dijon qui suivit, sa motion, majoritaire, ne comportait pas une seule fois le mot « ouvrier ». Quant à la « lutte des classes », n’en parlons pas : ils n’en parlaient pas. L’intellectuel « de gauche  » Marcel Gauchet diagnostiquait néanmoins : « Depuis près de cinquante ans, les socialistes hésitent à abandonner le marxisme. Bien sûr, aucun d’entre eux n’est encore marxiste. Mais ils sont toujours gouvernés par une sorte de surmoi marxiste qui les empêche d’évoluer » - et cette hypothèse audacieuse trouvait aussitôt un écho favorable dans les quotidiens de gauche, Libération et Le Monde. Quant aux conseillers du PS, à l’instar de ZakiLaïdi, ils barbotaient dans la « complexité » : « Un parti politique moderne, même de gauche, ne peut plus avoir pour visée de transformer la société. La société se transforme d’elle-même selon des modalités complexes où les vécus des individus sont le point nodal à partir duquel la réalité sociale se transforme  », etc. Adieu à la Révolution, soit. Mais bye-bye, maintenant, à la « transformation » ?
« Toujours renoncer davantage » : c’est la leçon que tiraient les clercs médiatiques de ce revers. Des conseils qu’ils approfondiront à chaque débâcle – et elles ne manqueront pas : si la gauche perd, c’est qu’elle ne se résigne jamais assez. Jamais assez « à droite  ».

29 mai 2005, seconde claque.
Je me trouvais rue de Solférino, ce soir-là, parmi des militants tous badgés d’un « Oui à l’Europe sociale ». Ici un élève de l’ESSEC (haute école de commerce), là un conseiller en stratégie financière, une dame qui me parle de « gap » et de « business ». Les résultats tombent, mines déconfites. Des pleurs discrets, même. François Hollande s’exprime à l’écran : il est applaudi. Henri Emmanuelli apparaît sur un plan de coupe : il est sifflé. L’autisme social continuait.
Durant la campagne, certes, Michel Rocard avait opposé cette « France moderne, jeune, dynamique », à l’autre, « de l’agitation d’analphabètes » - et chaque éléphant poussait son couplet sur les « archaïques ». Mais ce dimanche, 54,67 % des Français avaient penché pour le « non ». A 79 % chez les ouvriers. A 67 % chez les employés. A 71 % chez les chômeurs. Alors que les cadres et professions libérales préféraient le «  oui » à 65 %, un « oui » qui plafonnait à 66 % ici, dans ce Paris devenu Versailles, Paris des décideurs et d’un Delanoë « manager ». Alors, peut-être ce divorce soulèverait-il un doute chez les héritiers de Jaurès ? Comme quoi, qui sait, le libre-échange – décliné dans le Traité constitutionnel en « liberté de circulation des capitaux », « concurrence libre et non faussée », etc. – fragiliserait les fragiles, et renforcerait les forts ? Comme quoi une « guerre des classes  » ferait rage, avec des vainqueurs et des vaincus ?
Non.
Alors que j’exposais le cas d’ECCE, le sous-traitant de LVMH dans le Nord - où les couturières développaient des opinions guère enthousiastes sur « l’Europe sociale » - alors que j’exposais ce cas à Edouardo, consultant au Ministère de la Défense, intervenant à Sciences-Po, lui m’expliqua encore que « les délocalisations, de toute façon, c’est bon pour la Pologne », que « les usines n’ont plus d’avenir ici », qu’ « il faut créer des emplois à haute valeur ajoutée ». Dans les téléviseurs autour, les ténors du PS lui faisaient écho, tout aussi sourds aux 15 449 508 voix de la France d’en bas.

6 mai 2007, troisième claque.
Retour à Ségolène Royal, donc. Malgré son charme, ses promesses d’ « amour  » et de « réconciliation » n’ont recueilli que 46,94 % des suffrages. C’était trop peu pour gagner, évidemment. C’était peu tout court. Mais pire, comment se décomposent ces votes ?
Nicolas Sarkozy a rassemblé 51 % des suffrages chez les ouvriers. Autant chez les employés. 53 % parmi ceux qui « s’en sortent difficilement  ». 58 % chez les électeurs qui ont « arrêté leurs études avant 20 ans ».
Tandis que sa rivale, elle, était minoritaire chez les ouvriers (49 %), les employés (49 %), les pas diplômés (42 %). Elle culminait en revanche à 54 % chez les Français qui « s’en sortent très facilement », à 56 % chez les titulaires d’un bac et plus. Le porte-drapeau de l’argent-roi l’emportait donc dans les classes populaires, elles qui votaient François Mitterrand à 70 % vingt ans plus tôt. Les « vaincus » avaient déserté la gauche. A moins que ce ne soit l’inverse…
On imagine l’électrochoc.
Un échec dans son propre électorat. Presque un suffrage à fronts renversés.
Après le splash de toute cette gélatine - « aimer son pays c’est le vouloir meilleur », etc. -, la gauche allait s’adonner à une autocritique, jailliraient des analyses sur la sociologie de ce vote, sur la rupture entre le PS et le peuple, sur les clivages produits par l’Europe, la mondialisation. On allait amorcer un retour, pourquoi pas, au langage ferme, combatif, des années 70 : après tout, le discours d’alors ne sonne-t-il pas « moderne » ? Se sont-ils évanouis, les « maîtres de l’argent » ou dînent-ils en bande au Fouquet’s ? Avec les 9,3 % chipés au Travail, n’est-il pas urgent, aujourd’hui plus qu’hier, de mieux « répartir les fruits de la croissance » ? Ne sommes-nous plus « entourés à tout moment par une propagande qui retarde la prise de conscience » ? Ne voit-on pas « disparaître, pan par pan, de vastes secteurs de notre industrie » ?
Mais non. C’est tout l’inverse qu’on entendit.
Ségolène Royal positivait le soir même sa défaite, et promettait des siècles de miévrerie :

« J’ai entamé durant la campagne présidentielle une rénovation de la façon de faire de la politique, une rénovation des idées politiques et il va falloir que le Parti Socialiste révise un certain nombre de ses dogmes et regarde la société telle qu’elle est et telle qu’elle va et construise avec imagination l’alternance de demain ». Encore trop de « dogmes », et il fallait donc « rénover  »…

Voilà un mystère : « ses idées d’origine ont été balayées totalement », et pourtant quel projet se fixe la gauche ? De «  balayer  » sans cesse, pour l’éternité, ses « dogmes  » – comme s’ils contenaient une souillure jamais effacée. Alors que les socialistes ne prononcent plus ni « classes  » ni « luttes » ni «  capital », il faudrait qu’ils désarment toujours plus leur verbe, sous peine de ringardise. Car Ségolène Royal n’entonne pas cet air seule. C’est toute une chorale qui récite ce refrain. Toute une littérature d’eunuques, qui contaminent la gauche par leur impuissance.
Qui recommandent l’impuissance.
Dès le lundi 7 mai 2007, Laurent Joffrin pontifiait, dans Libération, sur « l’immobilité doctrinale du PS », cause de tous les maux : « ce revers doit réveiller les forces d’imagination et de modernisation, celles qui allient audace et réalisme », etc. Un point de vue qui ne dénotait ni par son « audace » ni par son «  imagination  » : Jacques Julliard l’avait déjà devancé la veille.
Dès le dimanche soir, en effet, à 20 h 39, alors que les militants n’ont pas encore séché leurs larmes, lui a déjà séché son encre – et sur le site du Nouvel Observateur, il dénonce une « gauche [qui] est trop à gauche pour s’élargir vers le centre ». Il s’en prend à un programme « élaboré par les plus gauchistes du Parti ». Lui aperçoit depuis 2005 « une course à la radicalité qui comprenait la généralisation des 35 heures, la hausse des impôts, la re-nationalisation provisoire des grandes entreprises, la régularisation de tous les sans-papiers, et j’en passe.  » On ignorait que la présidente du Poitou-Charentes allait prendre le Palais d’Hiver. Mais voilà qui éclaire, à l’évidence, la débâcle : « trop à gauche », « gauchistes », « radicalité », et le drapeau rouge demeurera l’emblème de cette campagne…
Après les lièvres de l’édito, la tortue des Gracques. Cet essaim d’énarques proches de Solférino rédigent un « Manifeste pour une gauche moderne », et Le Monde publie aussitôt leur déclaration sur une double page (indiquant même leur site, « www.lesgraques.fr », et comment « adhérer à l’association ») :

« La gauche doit dire clairement que l’économie de marché est une bonne chose… La gauche doit dire haut et fort que la mondialisation est un progrès… La gauche encourage la libre circulation des biens, des capitaux, des services et des personnes… Il faut cesser de voir dans l’entreprise un ennemi. La gauche doit être favorables aux entrepreneurs, etc.  »

Alors que, au fond, plus un socialiste ne prône le socialisme, alors que, « le 23 mars 1983 à onze heures du matin  », comme le note Henri Emmanuelli, « le jour où nous avons décidé d’ouvrir les frontières et de ne pas sortir du SME, nous avons choisi une économie de marché  », alors que depuis le Congrès de la Défense en 1991 le PS reconnaît « les règles du marché », opte pour « un modèle d’économie mixte  », il faudrait que les socialistes renouvellent leur allégeance au capitalisme tous les matins. Comme si on redoutait leur sursaut dans la guerre des classes…

On le redoute, de fait : que le monstre de l’Égalité jamais ne se relève.
Il est à terre ? Piétinons-le !
Et voilà Vincent Peillon, le porte-parole de Ségolène Royal, qui «  passe à l’offensive  » dans Le Courrier picard, qui sur la photo serre un poing lourd de conviction. Contre quel monstre atroce ? Contre « le marxisme avec l’image de la dégénérescence stalinienne » ! Tel un Saint-Sébastien fanfaron qui brandirait sa lance, mais face à un dragon déjà cadavre, déjà squelette depuis la préhistoire…

La Guerre des classes, Fayard, 2009.

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Vos commentaires

  • Le 7 janvier à 01:46, par Nico En réponse à : Courage, plions !

    marat : ce ne sera pas un uppercut mais le coup de grâce

  • Le 4 janvier à 16:56, par Marat ! En réponse à : Courage, plions !

    Pour le parti qui se dit socialiste, après les claques, dès avril 2017, ça sera l’uppercut dans la gueule !

  • Le 2 janvier à 14:21, par peguy laurent En réponse à : Courage, plions !

    Saint Georges et pas Saint Sébastien ! (Saint Sébastien, c’est celui qui, transpercé de flèches, n’a rien renié de sa foi, ce qui pourrait - foi mise à part - faire de lui pour nous un exemple plutôt qu’un repoussoir).

    Mais je ne reprocherais pas à François Ruffin ses approximations en références bibliques. Quelle belle plume, avec tenue, couleurs et les nervures qu’il faut. Et des formules dont l’évidence frappe comme ... des évidences. Comme des direct- uppercut - crochet qui mettent l’adversaire de classe au tapis. (et quand je dis « de classe », comprenez bien qu’il n’en a aucune).

    Mais pourquoi se relève-t-il toujours, ?

    Non. Pas « pourquoi ? », mais « Comment ? ». Comment ? Parce qu’une armée de soigneurs médiatiques s’emploie à le remettre encore debout. Honte aux docteurs libéraux qui soignent les riches et font crever les autres !

    Bravo pour ton punch, François, en tout cas. Il nous en faudra d’autant plus que le combat, qui vient des siècles, sera continué pour longtemps.
    Mais la revanche qui vient commence en effet par la disqualification du PS. Oublions ces Judas ! Et « En avant ! » plutôt qu’« En marche ! ... arrière ».

  • Le 30 décembre 2016 à 17:25, par Berthelot Jacques En réponse à : Courage, plions !

    La lecture de cette phrase ne peut que faire bondir :
    « l’amélioration des conditions de vie passe par autre chose que le pouvoir d’achat. »
    Il faudrait aller l’expliquer aux 9 millions de personnes qui vivent en dessous du seuil de pauvreté , aux centaines de milliers de personnes qui tentent de survivre avec à peine quelques centaines d’euros par mois.
    Craignons une« nouvelle gauche » « moderne » construite sur de telles idées fumeuses.

  • Le 30 décembre 2016 à 17:09, par Berthelot Jacques En réponse à : Courage, plions !

    Prudence sur Pierre RABHI.
    Conseil de lecture :
    La REVUE DU CRIEUR numéro 5 : pages 104 à 119 : " Pierre RABHI , chantre d’une écologie inoffensive ? Dans la galaxie de la sobriété heureuse.

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