Croisade socialiste

par Valéry Chartier 27/01/2017

Version imprimable de cet article Enregistrer au format PDF

On a besoin de vous

Le journal fakir est un journal papier, en vente dans tous les bons kiosques près de chez vous. Il ne peut réaliser des reportages que parce qu’il est acheté ou parce qu’on y est abonné !

Après l’élection présidentielle de 2012, Valéry Chartier a fait un rêve : que la « gauche de gouvernement » soit de gauche, résolument décomplexée. Retour ligne automatique
C’est de l’humour, bien sûr, et on jubile de l’outrance.Retour ligne automatique
Mais cette parodie est aussi à prendre au sérieux : elle nous révèle, en creux, tout ce que « la gauche » n’a pas été, tout ce qu’elle pourrait être demain. A sa manière, cette satire rouvre le chemin de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, qu’on publie en intégralité dans un nouveau livre : « La gauche décomplexée ».

« Nous sommes en guerre des classes, en croisade pour sauver le monde libre et socialiste. » Face à la montée du terrorisme capitaliste, François Hollande s’est voulu grave : « Nous assistons au choc des civilisations. Mais nous ne laisserons pas ces barbares détruire notre protection sociale ! » Et de menacer : « Un bon banquier est un banquier mort. »

Identité républicaine

« La finance est-elle compatible avec les valeurs de la République ? » Sitôt élu, François Hollande a relancé le débat sur l’identité républicaine. « Loin de moi l’idée de stigmatiser tous les petits porteurs, mais ne fermons pas les yeux sur les ravages du fondamentalisme libéral dans nos quartiers d’affaires. »

François Hollande entend ainsi reconquérir ces « zones de non-droit » et démanteler les lieux de culte clandestins qui mettent «  en péril notre pacte républicain ». Première mesure symbolique : la fermeture du Fouquet’s. « Il n’était pas décent de laisser prospérer au cœur d’un quartier touristique, un repaire notoire du terrorisme libéral. »

L’état FMI

« On ne va pas laisser une poignée de banquiers frustrés en costards cintrés semer la terreur dans les populations civiles. » François Hollande a été clair. « Il faut coûte que coûte stopper la progression de l’État FMI en Europe. » Et de dénoncer la lâcheté de la communauté internationale. « La Grèce a été notre Munich. Nous avons laissé ces chiens d’ultras libéraux dépecer un pays démocratique. Et maintenant, ces fous du marché frappent à notre porte. »

Et la menace fait froid dans le dos. « Ce n’est plus le terrorisme de papa mais la barbarie la plus totale. Là on ne parle pas de deux pauvres tours jumelles, mais d’un pays entier ruiné et d’extermination totale de la classe ouvrière. » Les images de la «  décapitation de la protection sociale grecque » ont choqué l’opinion. Et l’on soupçonne ces illuminés d’utiliser des armes chimiques comme « des actifs toxiques » pour imposer leur charia libérale.

La France a donc pris la tête de la coalition socialiste contre le « djihad ultra-libéral ». En Grèce, au Portugal et ailleurs. Avec une stratégie simple. « Grèves, annulations de la dette, nationalisations... nous allons avant tout livrer des armes à la résistance démocratique. » François Hollande envisagerait même l’envoi de fonctionnaires sur le terrain pour grossir les rangs « des services publics locaux ».

Cependant, des actions militaires de grande envergure ne sont pas à exclure. Bombardement de banques, assassinats ciblés, tout est possible. Même les armes de dissuasion massive. Comme une taxe sur les transactions financières : « Nous les taxerons jusque dans les chiottes. »

Ennemi de l’intérieur

« On n’a rien vu venir. » Pour ses parents, Gontran était un adolescent comme les autres, « fan de François Bayrou ». Jusqu’à ce qu’il rencontre Jean-Eudes, « le recruteur », à son club de tennis. « Il a alors changé du tout au tout. Il restait de longues heures dans sa chambre sur YouTube à regarder des vidéos de Jean-François Copé. Il s’est abonné à Valeurs actuelles. Il a même tenté d’ouvrir un PEA. » Les parents de Gontran ne reconnaissent plus leur fils, qui tente même de les escroquer : « Il voulait récupérer les économies familiales pour monter un fond d’investissement. »

Puis c’est la fugue, l’enrôlement dans le « djihad libéral », via la filière belge, avec laquelle il part à Bruxelles grossir le flot des « terroristes fiscaux ». Mais ses rêves d’exil fiscal meurent avec le coup de filet de la police antiterroriste française. « Depuis il croupit aux Kerguelen, le Guantanamo français », ce qui provoque la colère de ses parents. « Passe encore le froid et la torture. Mais partager une geôle avec Arthur, personne ne mérite un tel châtiment. »

Car pour éviter que ne prolifèrent d’autres Gontran dans ces « banlieues riches radicalisées », le gouvernement s’est doté d’une justice terroriste et fiscale d’exception. Avec notamment des techniques de torture innovantes. Au grand dam de l’opposition. Et d’Alain Juppé. « Ils ont menacé Bernard Arnault de nationaliser LVMH ! Vous vous rendez compte ! Il a failli y rester, il était prêt à vendre sa mère ! » Plus efficace que la baignoire.

La menace

« Démantelez les services publics, supprimez les CDI, attaquez les retraites, détruisez la sécu ! Qu’ils ne se sentent nulle part en sécurité. » Dans une vidéo diffusée sur CNN, Christine Lagarde, directrice du FMI, toujours recluse dans son palace américain, a exhorté ses troupes à faire payer à la France son engagement socialiste. « Nous ferons revenir les français à la raison par un déluge de réformes structurelles ! »

Face à la menace, la France a réactivé le plan VigiBanquier, et a mis en garde ses ressortissants en voyage à l’étranger. « Il faut éviter autant que possible les zones tribales comme la City à Londres ou Wall Street. » Car les risques d’enlèvement sont grands. « C’est pas qu’ils soient bien dangereux physiquement, mais être otage chez des banquiers, qu’est-ce qu’on doit se faire chier ! »

Attaques capitalistes
Paris, le 13 novembre 2015

« Le coup était parfaitement préparé. De vrais pros. » Le comité d’entreprise touche à sa fin quand Bernard Arnault, actionnaire principal, surgit et dégaine son plan social. « Il a demandé où étaient les représentants du personnel, et il a arrosé au hasard. Du très gros calibre. » « Près de 300 collègues sont restés sur le carreau, une vraie boucherie. » Au premier rang desquels les syndicalistes. Licenciés pour un tract.

C’est alors une vague concertée de licenciements qui déferle sur la France. « La plus destructrice depuis la Seconde guerre mondiale » selon Manuel Valls, « personne n’est épargné ». A la manette, « une organisation capitaliste fondamentaliste, le Cac 40 » qui se revendique du Medef. Le gouvernement déploie ses forces d’élite Pôle Emploi. « La France est en alerte attentats. » L’horreur ne fait que commencer.

Car simultanément, au cœur même de l’État, le ministre Emmanuel Macron, « jeune banquier radicalisé » déclenche son offensive. Il prend en otage une cinquantaine de députés « frondeurs » et abat froidement le code du travail, « un des piliers de notre République ». Sur les ruines encore fumantes du repos dominical, il crie « j’ai vengé le Marché, vous ne blasphèmerez plus nos profits ! »

Emmanuel Macron, l’intégriste

« A sa sortie de la banque Rothschild, il n’était plus le même. » C’est là qu’Emmanuel Macron se convertit au libéralisme, une branche orthodoxe du capitalisme. « Il s’est mis à dénigrer les syndicats, les fonctionnaires, chantait des cantiques à la gloire du patronat. » Chaque jour il s’astreint à ses cinq exonérations de charges. « Il voulait imposer le jeûne, l’austérité, à tous les chômeurs. » Avec pour seul but les 3% de déficit qui l’attendent au paradis capitaliste.

Pourtant rien ne laissait présager sa radicalisation. « Manu, avec sa gueule de jésuite impuissant, c’était pas vraiment un gauchiste, mais il pratiquait une sorte de capitalisme modéré. Il croyait au marché mais ne pratiquait pas vraiment. » Même s’il avoue des penchants pour DSK.

« Comment un banquier a-t-il pu devenir ministre de l’Économie d’un gouvernement socialiste ? » Martine Aubry demande des comptes. « Il ne faut pas se voiler la face, c’est le résultat de 30 ans d’immigration massive de bourgeois au PS qui a rendu impossible la politique d’assimilation aux valeurs de la gauche. » Et d’agiter le spectre « du grand remplacement » des classes populaires par ces bourgeois qui « nient la lutte des classes ».

Autant de futurs Macron en puissance. « On commence par s’éloigner du monde ouvrier, et on finit par brûler le code du travail. »

François Hollande décrète l’état d’urgence sociale
Paris - le 14 novembre 2015

« On va les bombarder de RTT, les noyer sous les taxes, les torturer à l’ISF, les assommer de charges sociales. La récré est terminée. On va leur écraser la gueule à coup d’acquis sociaux ! » François Hollande l’a promis, la riposte de la France sera terrible. Et il a immédiatement décrété l’état d’urgence sociale.

« Notre pays ne peut plus être cette passoire où n’importe quel fonds de pension étranger vient faire un carnage ! » Le président a d’abord voulu écarter la menace en fermant les frontières aux capitaux étrangers. Avant d’annoncer des mesures d’urgence unanimement saluées par le Congrès : interdiction des licenciements, augmentation du Smic et du RSA, nationalisations. « Il s’agit d’abord de mettre à l’abri tous ceux qui sont menacés par le terrorisme ultralibéral, les sans-abris, les salariés ou les syndicalistes. Le pacte de stabilité passe après le pacte de prospérité ! »

« On ne combat pas la barbarie capitaliste à coups de social-démocratie. » Alors que l’opposition agite le spectre d’un « état communiste », Manuel Valls a assumé le virage gauchiste du quinquennat. Dénonçant le « laxisme et l’angélisme de la droite », il refuse toute « excuse sociologique à la barbarie ». « Non ce n’est pas la faute à la société, aux charges sociales si ces individus deviennent des criminels économiques ! »

« Il ne serait pas indécent de pouvoir déchoir de leur fortune les exilés fiscaux ! » Malgré les réticences de son aile droite, le gouvernement n’entend pas se laisser intimider par « les bien-pensants » et entend débattre de la « spoliation ». Un tabou est tombé.

Les grands moyens
Paris - le 17 novembre 2015

« Un véritable arsenal de guerre des classes : des coffres remplis de stock-options, dividendes, golden parachutes, délocalisations… » Bernard Cazeneuve a tiré le bilan des milliers de perquisitions menées dans les milieux capitalistes radicaux. « Il y avait de quoi faire exploser le chômage ! » Des actions qui ont permis à la police « de réinvestir les zones de non-droit comme les quartiers d’affaires ou les banques. »

Par ailleurs, « près de trois cents capitalistes radicaux ont été ainsi neutralisés, principalement pour avoir fréquenté des conseils d’administration intégristes ». Le ministre de l’Intérieur a justifié les centaines d’assignations à résidence : « C’est l’état d’urgence, on ne laisse pas des individus avec un portefeuille d’actions déambuler librement ! »

Bernard Cazeneuve l’admet, les forces de l’ordre ont parfois fait preuve d’excès de zèle : « C’est vrai que les passages à tabac pour port ostensible de Rolex, c’était pas forcément nécessaire ! » Mais aucun risque ne peut être pris : « On commence par ouvrir un PEA et on finit dans une assemblée d’actionnaires à décapiter des emplois ! »

La chasse aux éditorialistes
Paris - le 17 novembre 2015

« Il faut réduire le coût du travail, et donner plus de souplesse aux entreprises pour licencier. » Alors que la France n’a pas fini de compter ses chômeurs, les Français découvrent hébétés les prêches intégristes de Jean-Pierre Elkabbach au micro d’Europe 1. « Nous ne tolèrerons plus que des prédicateurs intégristes vomissent leur haine du modèle social français » s’insurge Manuel Valls.

Et il décide d’agir vite et fort : « On va nettoyer les écuries de Lagardère. » Des opérations de police de grande envergure ont lieu dans toutes les rédactions parisiennes, avec de nombreuses arrestations à la clé : « On n’a même pas eu besoin de les torturer, Christophe Barbier a donné tous les noms. »

« Même les entreprises publiques sont gangrénées ! » Fleur Pellerin est montée au créneau auprès des directions de France Télévisions et Radio France : « On ne peut pas nier la radicalisation de certains journalistes, aux comportements communautaristes. » Des animateurs auraient refusé de recevoir des ouvriers et on parle même d’une filière djihadiste libérale démantelée à C dans l’Air.

Résistance
Bastille – le 20 novembre 2015

« Je suis en RTT. Même pas peur ! » Alors que le traumatisme est encore vif, les salariés n’hésitent pas à réinvestir les acquis sociaux. Sans crainte. Malgré les menaces de sa hiérarchie, Sandrine, 22 ans, caissière à Auchan, n’a pas hésité : elle s’est syndiquée. « Les droits sociaux ne s’usent que quand on ne s’en sert pas. »

« On n’a pas vu ça depuis 1936. Ces jeunes veulent en découdre. C’est un peu leur guerre d’Espagne ! » Au siège de la CGT, on assiste à une vague de nouveaux syndiqués. Qu’il faut parfois canaliser : « Militer, ce n’est pas seulement torturer son chef à la clef anglaise. »

« Avec les collègues on s’est mis en grève pour des augmentations de salaire. Et si on l’obtient, on chante la Marseillaise ! » Grèves, occupation d’usines, manifestations, la génération Florange entend réinvestir ces symboles français parfois considérés comme archaïques : « Et si ça marche pas, il nous reste la guillotine ! »

Séquestration

« Purée Knacki à tous les repas, j’en peux plus. Et pourquoi pas du vin de propriétaire tant qu’ils y sont ! » Voilà trois jours que Marc-Antoine, patron du nord de la France, est assigné à résidence dans son bureau par les syndicalistes de son entreprise. Et qu’il supporte les brimades de ses geôliers. « Dormir dans un duvet sur un tapis de sol, ça allait quand j’étais louveteau, mais à la longue… »

Marc-Antoine fait partie de ces patrons radicalisés dont le gouvernement a ordonné « la séquestration préventive ». Il plaide le malentendu. « Mon voisin m’a dénoncé parce que j’avais changé de 4x4. On n’enferme pas les gens pour une Porsche Cayenne. » Quant aux stock-options retrouvés chez lui, Marc-Antoine affirme qu’il s’agit « d’armes de collection dont il a hérité de son père ».

Mais les représentants du personnel évoquent des suspicions de délocalisations. Ce qu’il nie farouchement. « Diffamation ! J’évite déjà d’embaucher des bicots, c’est pas pour aller m’installer chez les rastaquouères ! »

Voir en ligne : Retrouvez « La gauche décomplexée » en vente sur notre boutique !

Écrire un commentaire

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.