La France de tout en haut : L’envers de leur décor 3/5

par François Ruffin 28/01/2017 paru dans le Fakir n°(49 ) février - mars 2011

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Derrière le décor, maintenant, se cachent pollution et exploitation.
Les deux mamelles de leurs fortunes...

Leurs chalets sont nichés dans un repli de la montagne, avec vue sur ce paysage escarpé, un silence troublé par le floc… floc… floc… de la neige qui fond aux fenêtres : un grand bol d’air frais, du « 100 % naturel », comme ils disent. Mais quel monde construisent-ils, pour se rendre au plus vite de Paris à Tokyo, de Madrid à Nairobi ? Il faut des aéroports, des lignes à grande vitesse pour cette clientèle pressée et prisée : « Jets privés : ne vous en privez plus ! », titre Le Figaro. « Les very light jets se vendent par centaines », « les villes françaises déroulent
de plus en plus le tapis rouge aux avions privés
 », « l’hélicoptère est devenu le complément de l’avion d’affaires et même du TGV grâce au projet d’implantation d’une hélisurface près de chaque gare », etc. Et surtout, il faut des autoroutes.

Des autoroutes partout, les « 12 000 kilomètres de voies rapides » réclamées par
le patronat européen (Fakir n°40), et vite accordées par la Commission, plus des
trous dans les Pyrénées, dans les Alpes, sous la Manche... Et pourquoi déverser
tout ce béton ? Pas pour le rapprochement entre les peuples, non. Pour que les industriels, les grands distributeurs, fassent produire leurs marchandises plus loin, moins cher, dans les « PMO » comme ils disent, les « Pays à bas coût de main-d’oeuvre », et ramènent ces chargements dare-dare vers les marchés de consommation. Leurs profits naissent de là, de ce défilé de camions.
Dans nos campagnes, après ça, autour de nos cités, admirez le paysage, écoutez le
chant du vent, respirez un grand bol d’air pur : des tranchées bétonnées déchirent
tout le pays. Tout le pays ? Non : un petit bourg des Alpes résiste... Et qui y voit de l’ironie ? Les Mulliez résident ici, les Dentressangle également – eux dont les poids lourds sillonnent l’Europe. Sans aucun risque qu’une autoroute ne passe sous leurs fenêtres…

Tout glisse, tout lisse

Voilà pour l’écologie. Mais le social, également, doit se lire à rebours. Que de courtoisie, ici ! C’est un univers sans aspérité, tout douillet, comme si nous étions entourés de coton, avec des voix douces, une ambiance douce, une musique douce, des visage doux, rien qui accroche, tout glisse, tout lisse. Tandis qu’au dehors, ils bâtissent un monde de violence.
La semaine dernière, dans un foyer d’urgence à Bourg-en-Bresse, je rencontrais
un routier international : «  Il me reste plus que ça, me montrait-il dans sa chambrette : une commode et de l’informatique. Je faisais l’Espagne, l’Allemagne, les pays de l’est. Je dormais très peu, du lundi au dimanche. Dès que c’était férié dans un pays, je passais dans un autre. J’ai jonglé comme ça durant des années. Le patron me réclamait ça, sinon “les étrangers étaient plus rentables”, il me prévenait… Et puis, avec la fatigue, j’ai déprimé… Des hallucinations sont venues… Je conduisais dix minutes et je stoppais net : j’avais l’impression qu’un monstre était monté dans ma cabine… J’ai fait arrêt maladie sur arrêt maladie, et maintenant j’ai tout perdu.  »
Ces dernières années, Norbert-Dentressangle fait pression, avec succès, auprès des gouvernements, auprès de l’Europe, pour accroître le tonnage des camions, les horaires de travail, leur flexibilité. Et il écrème ses routiers nationaux, leur préfère des Slaves moins coûteux, ou des auto-entrepreneurs qui s’auto-exploitent. Et qui, pour certains, s’auto-suicident : deux la même semaine…

De Tourcoing à Megève

«  On peut l’enlever, ce bazar à la con. On peut même le jeter au feu… » Nous voici
dans le Nord, désormais, près de Roubaix, au centre de l’empire Mulliez. Un conflit s’achève chez les Pimkie : les filles de l’atelier démontent la tente, le brasero s’éteint, et de dépit, Mado y jette le badge qu’elle portait sur sa poitrine. «  Y avait Gérard sur un tas d’or et c’était inscrit : “Les Mulliez doivent casquer.” Mais ils ne vont pas casquer, ils ont encore gagné. On n’a pas un jour de grève de payé. Sur les 190 licenciements, y aura pas un reclassement. » C’est la peur qui se lit, ici, la peur du lendemain, pour soi, pour ses enfants.
D’après un expert, le taux de profit, chez Pimkie, avoisinait les 20 %. Chaque
employé versait, chaque année, l’équivalent de 7 600 euros en dividendes aux actionnaires Mulliez, plus de sept mois de salaire net. Encore insuffisant : déplacée en Pologne, la logistique reviendra à moins cher. Et à aucune de ces petites mains, ce fort chrétien patron n’a offert de place comme vendeuse dans les Boulanger, Leroy Merlin, Décathlon, Auchan, du centre commercial de Tourcoing, juste à côté. Où une caissière témoigne à son tour : «  Pendant sept ans, ils nous ont payés en dessous du Smic. On avait beau accepter les temps partiels, les coupures le midi, ça ne suffisait pas : il fallait encore que, sournoisement, ils rognent sur notre paie. La CFDT a fini par s’en apercevoir, mais on a perdu toutes ces années. »
Megève, maintenant. Autour de moi, dans cette salle, par la vitrine, nul reflet de cette peur, de ces combines, de ces conflits. Ils sont brutaux, quotidiennement. Impitoyables, indirectement. Mais ce lieu est fait, justement, pour dénier cette violence. Pour cacher leur tyrannie. Pour purifier leurs fortunes. Pour leur laisser l’âme tranquille, avec au cœur la certitude d’un monde apaisé.

Des romantiques

Ça fait penser aux portraits que publient d’eux la presse – ou aux livres à leur propre gloire. Les nababs ne se montrent plus, sérieux, derrière leur bureau, ou devant un paperboard, préparant une OPA, fermant un site, encaissant leurs stock-options. Non. Jean-Marie Messier s’affiche un sandwich à la main et un trou à la chaussette – et dans les premières lignes de son autobiographie, Mon vrai journal, il caresse un loup au fin fond du Canada…
Un romantique. Et le banquier allemand Rainer Engelke, le voilà qui s’exhibe, pour Le Monde 2, dans sa position habituelle : allongé dans la paille… Et de quoi parle
Bernard Arnault, dès les premières lignes de sa « Passion créative  » ? De musique. « Quand je joue du piano, ma femme trouve toujours mes temps trop rapides. » Et la quatrième de couverture dévoilait toutes les qualités de ce « personnage captivant » : « Pianiste, il a joué avec Seiji Ozawa à Tokyo ; mécène, il aide des causes humanitaires ; amateur d’art, il vient de racheter l’enseigne de vente aux enchères Phillips.  » Quant à Daniel Bernard, l’ex-PDG de Carrefour, « débarqué » avec 38 millions d’euros d’indemnités, désormais conseiller chez McKinsey, vice-président de Kingfisher, le n°3 mondial du bricolage, siégeant au conseil d’administration de Cap Gémini, dirigeant sa société d’investissement Provestis, consultant pour le gouvernement chinois, etc., c’est en vérité un homme d’esprit qui nourrit bien des « rêves  » : « Comme celui d’écrire un ouvrage sur Wagner et Eschyle afin de comparer les dramaturgies nordiques et grecques. Ou encore, dénicher une forêt sans château. Mais le comble du luxe serait d’arriver à créer un jardin qui donnerait des fleurs toute l’année. » Ainsi relèguent-ils à l’arrière-plan leur richesse, presque secondaire, anecdotique - que l’on oublie la cruauté de cette appropriation, que l’on oublie Marie, par exemple, caissière à Carrefour, en temps partiel contraint, 30 heures pour « 837 euros et 63 centimes  », à qui on offre une boîte de chocolat à 2,50 euros en guise de treizième mois, au moment où l’ancien PDG (wagnérien fleuriste) ramassait le pactole. Le temps d’une photo, le carnassier se déguise ainsi en Bohême.
Megève remplit la même fonction : cette station, c’est l’image qu’ils veulent se donner d’eux-mêmes. Et ils y croient. En toute bonne foi : à Paris, on aperçoit la tour Eiffel de partout – sauf, justement, perché sur la tour Eiffel. De même, ici, on n’aperçoit rien de l’exploitation : on est assis le cul dessus.

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Vos commentaires

  • Le 31 janvier à 21:07, par Méc-créant En réponse à : La France de tout en haut : L’envers de leur décor 3/3

    Mont d’yeux, que d’acrimonie chez ceux qui n’ont pas à supporter les tourments qu’engendre la richesse ! Dans le blog « Immondialisation : peuples en solde ! », je me suis efforcé de montrer toutes les difficultés qui assaillent les détenteurs de gros tas d’or. Jusqu’à mettre en tête de chapitre cette prière, véritable charte du respect à la différence : « Pauvres, soyez humains : respectez le sommeil des riches ! » M’enfin, tout de même ! Tout le monde peut être pauvre, les pauvres sont nombreux, ils ne sont pas seuls, tandis que la solitude des riches...Effrayant, non ?

  • Le 29 janvier à 11:13, par Robert Forte En réponse à : La France de tout en haut : L’envers de leur décor 3/3

    Ce monde des Hyper riches est désespérant ....on croirait écouter Néron pleurer devant l’incendie de Rome qu’il a lui même provoqué !!!
    Quoi faire ???
    Arrêtez de leur acheter ....et vivre avec modestie pour leur couper leur raison de vivre ...le FRIC !!!
    Courage nous y arriverons et ne nous désespérons pas !!!