La France de tout en haut : Le supplément d’art 4/5

par François Ruffin 01/02/2017 paru dans le Fakir n°(49 ) février - mars 2011

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Dans l’oligarchie comme ailleurs, Dieu est mort.
Tant bien que mal, l’art le remplace alors : voilà la nouvelle passerelle vers un ordre supérieur, spirituel. Qui nettoie des péchés de l’argent.

« Là, vous avez une planche à repasser, un objet qu’on met d’habitude dans un placard… Mais aujourd’hui, je l’expose. Donc c’est une transgression sociale.  »
Ce soir à Megève, c’est le vernissage de l’exposition « Blanc comme neige  » à la Ipso Facto Gallery, avec champagne, petits fours et artistes « transgressifs » à volonté. Moins que le mois dernier, néanmoins : «  Le 17 décembre, c’était l’inauguration de la galerie. Y avait tout Canal + ce soir-là, on a fait une super fête.  »
La vitrine affiche des tableaux à 18 000 euros (abordable, donc…). Mais Chrystele ne s’est pas installée ici pour le fric, mais pour l’éducation du peuple : « On a l’intention de faire un peu bouger la station en terme d’art, d’éduquer les gens dans le regard, m’éclaire-t-elle. On avait notamment une pièce, des toilettes en deux avec de la presse au milieu et les gens d’ici, ça les a énormément choqués. » Mais ça ne la décourage pas, au contraire, ce « choc » : c’est qu’elle est sur le bon chemin. « On a un rôle pédagogique par rapport aux locaux. Les touristes, italiens, arabes, russes, hollandais, qui viennent en vacances, ils ont l’habitude de voir des galeries d’art partout dans le monde, donc ils ne sont pas surpris. Mais les locaux…  » Les Megévans sont restés des paysans, vite enrichis – qui font passer leur estomac avant leur âme : « On a eu un ennui : on a pris la place d’une boucherie, qui est partie, et c’était la seule boucherie dans le centre du village. Donc, on a eu un accueil un petit peu froid. » Les commerces de proximité sont remplacés par des antiquaires, des magasins de déco, des bijouteries. Et les « locaux  » préfèrent un bon bifteck à un « bleu  » d’Yves Klein… « La plupart de ces œuvres, je les aime tant : lorsqu’elles ne sont pas vendues, je les conserve.
– Mais ça doit vous coûter cher, non ?
 », je m’exclame bêtement.
Le propos est malvenu, et Chrystele – qui a épousé le proprio des « Fermes de Marie  », le mécène du lieu – montre de la gêne : « On n’a pas cinquante passions dans la vie. C’est la mienne, je pense que ça vaut la peine. »

« Nique le quotidien »

Au milieu des coupes qui s’entrechoquent, des rires qui éclatent, Olivier livre sa « part de vérité » : «  L’inspiration, c’est vouloir exprimer une grande joie, une explosion d’insouciance, une libération, une rupture avec les entraves, c’est “nique le quotidien”. Et en fait Alzheimer, le nom que j’ai donné à cette œuvre, à un moment, on peut dire “merde” aux gens qu’on connaît très bien. Au fond notre vie c’est Alzheimer, on est complètement incohérents. La liberté est une pesanteur. »
Je peine à retrouver mes idées dans ces fulgurances.
«  Mais enfin, ton Alzheimer, il coûte quand même 40 000 euros… à ce tarif-là, moi aussi, je peux avoir une grande joie et niquer le quotidien…
– L’argent, je ne sais jamais quoi en faire. C’est une vraie difficulté
. »
Lui, si loquace, se tait. Son visage grimace, il hésite.
«  Et être exposé à Megève ?
– Cette histoire de classes sociales, qu’est-ce que ça change ?
 » ça change ça, peut-être : quelle « part de vérité  » aperçoit-on, vu d’ici ? Il faudrait un peintre d’une autre trempe, je songe alors, il faudrait une fresque géante pour illustrer ça : ces euros arrachés avec des lanières de cuir aux mains des tisserands du Bangladesh, et qui ruissellent vers l’Europe, vers ces sommets, et qui se transforment en chalets, en sculptures, en champagne, en pitreries, en un faste même pas joyeux, en une opulence ennuyée.

Blanchiment

« Le blanc est une couleur, indique un panneau, dans un coin. Utilisé dans la symbolique occidentale depuis la nuit des temps pour, à la fois, la pureté, l’innocence, l’éternité, la paix, il en est devenu un code universel. »
Comment traduire, ou trahir, plus clairement le rôle de l’art, ici, aujourd’hui ? Auparavant, c’était l’église qui aidait les riches à se laver de leurs péchés et leur apportait une conscience tranquille – contre la menue monnaie des « indulgences ». Mais dans l’oligarchie comme ailleurs, Dieu est mort. Tant bien que mal, l’art le remplace : voilà la nouvelle passerelle vers un ordre supérieur, spirituel. Le pass VIP pour un au-delà, sinon éthique, du moins esthétique. Le supplément d’âme garanti. L’élévation, au-dessus de l’argent, de la matière, des basses œuvres – comme un anoblissement. Et quel lapsus, non, que cette galerie d’avant-garde, à Megève, dans cette place forte de la bourgeoisie, choisisse « Blanc comme neige » pour thème de sa première exposition ? Ce symbole de « pureté  », d’« innocence  » – que les possédants se paieront contre un gros chèque…

Bernard Arnault, mécène
Cette fonction de l’art m’a frappé, un matin. Je me souviens.
En 2006.
J’étais actionnaire de LVMH, le premier groupe de luxe mondial, dirigé par Bernard Arnault (qui, lui, préfère Courchevel). Toute sa fortune, il faut le rappeler, il faut sans cesse le rappeler, s’est bâtie sur un mensonge. En décembre 1984, il s’engageait à sauver l’empire Boussac-Saint-Frères, au bord de la faillite : « Le souci du plan Férinel est de maintenir l’emploi  », garantissait-il dans un document adressé à l’état. Et devant un syndicaliste, il posait la main sur le cœur : « Vous pouvez avoir confiance en moi, M. Deroo. Je vais garder le textile.  » Mais ces belles promesses
ne passeront pas l’hiver. Tout fut dégagé. Sauf Dior, une «  pépite endormie ».
De cette époque, Lounis – fils d’« un Saint- Frères » – a conservé un souvenir cuisant : « L’usine a fermé, et on a couru à la mairie pour des bons d’alimentation. Il fallait quémander quasiment, s’agenouiller devant les secrétaires, fournir des justificatifs et des justifications, elles en redemandaient, refaire la queue… Toutes ces vexations pour 50, 100, 200 francs. Les Restaurants du coeur, tout le monde a vécu ça, sa file honteuse, ses plateaux-repas. Ça me révoltait : tant de sacrifices, déjà, et mon père qui doit sacrifier sa dignité aussi. »

Chez moi, le facteur vient de passer.
Une enveloppe a rebondi sur le carrelage. à l’intérieur, sur papier glacé, Apartés, le magazine du « club des actionnaires LVMH ». Avec quoi à sa une ? Pas l’affaire Boussac-Saint-Frères, évidemment. Pas même notre dividende en hausse. Non : « Yves Klein. Corps, couleur, immatériel. » Et Bernard Arnault éditorialisait, en page 2 : «  Avec le Centre Pompidou, LVMH rend hommage, cet automne, à la vision d’un artiste total, moderne, contemporain, Yves Klein, dont l’œuvre d’une densité quasi-spirituelle suscitera certainement l’émotion et la communion d’un très large public. »
En mai 2007, l’usine ECCE de Poix-du-Nord allait fermer ses portes. On y produisait
les costumes Kenzo – qui revenaient à 80 euros en sortie d’usine, tout compris, matière première et main-d’œuvre. Et qui étaient revendues 990 euros dans les magasins parisiens : voilà qui laissait une marge appréciable… mais encore insuffisante. Car les dirigeants de LVMH avaient calculé ça : en déplaçant la confection en Pologne, on passerait de 80 à 40 euros. Restait donc à « mettre en œuvre la solution industrielle ». Avec Marie-Hélène Bourlard, la déléguée CGT, nous sommes alors intervenus en assemblée générale : « Y a les 147 salariés qui sont là, lançait-elle au PDG, j’aimerais que vous les voyiez, que vous osiez les voir, là, dehors, en face, et leur dire : “Je ne veux plus travailler avec vous.” » Bernard Arnault ne renonça pas : « Je suis désolé des problèmes que ça peut poser aux personnes, mais le problème de fond, c’est la différence de coût de revient, pour un certain nombre de métiers, dont la confection, entre la France et nos voisins de l’Europe. »
Quelques semaines plus tard, le facteur est repassé. Une enveloppe a rebondi sur le carrelage. A l’intérieur, sur papier glacé, Apartés, le magazine du «  club des actionnaires LVMH ».
Avec quoi à sa une ? Pas la fermeture de Poixdu-Nord, on s’en doute. Plutôt : « L’atelier d’Alberto Giacometti ». Et Bernard Arnault éditorialisait en page 2 : « Cet automne, au Centre Pompidou, LVMH est heureux decontribuer à la révélation du monde secret de Giacometti, artiste majeur d’une force quasi-spirituelle, ce qui ne manquera pas de susciter émotion et dialogue avec le plus large public.  ».

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Vos commentaires

  • Le 5 mai à 21:30, par Claire En réponse à : La France de tout en haut : Le supplément d’art 4/5

    Merci pour cet article qui révèle le cynisme d’un certain milieu artistique. La création artistique est liée a l’origine sociale des artistes ...... D’où l’importance qu’il y est des artistes dans tous les milieux ! Et que ceux qui vendent 40000 euros un tableau financent les autres créateurs ! Un peu de partage artistique nous ferait le plus grand bien !

  • Le 5 mai à 21:29, par Claire En réponse à : La France de tout en haut : Le supplément d’art 4/5

    Merci pour cet article qui révèle le cynisme d’un certain milieu artistique. La création artistique est liée a l’origine sociale des artistes ...... D’où l’importance qu’il y est des artistes dans tous les milieux ! Et que ceux qui vendent 40000 euros un tableau financent les autres créateurs ! Un peu de partage artistique nous ferait le plus grand bien !

  • Le 8 février à 13:22, par cazes En réponse à : La France de tout en haut : Le supplément d’art 4/5

    Bravo a mr ruffin j apprecie son courage.et j ai ete tres emu par cette
    Famille du nord.j espere que le mr
    A garde son emploi chez crf
    Je me doutais de la cruaute de ces milliardaires qui se moque eperdument
    Des ouvriers
    En attendant continuez vos investigations ien cordialement gerard

  • Le 7 février à 07:28, par marcel22 En réponse à : La France de tout en haut : Le supplément d’art 4/5

    la violence des r....est un régal , (le livre...!!)
    qu dis-je :
    un livre qui devrait être rendu « obligatoire »