Le pire, ceux qui restent…

par François Ruffin 22/12/2016

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En finir avec le Parti « socialiste » episode #4.

Il y a ceux qui, individuellement, ont basculé à droite. Et il y a ceux qui, collectivement, ont œuvré à faire glisser la gauche à droite…
Le danger n’est pas ceux qui partent.
Mais ceux qui restent.
Ceux qui restent à gauche pour la faire passer à droite.
« La gauche à réinventer devra s’inspirer de cet ouvrage, clamait Jack Lang à l’automne 2007, dont j’aime par-dessus tout la fraîcheur, la juvénilité, le souffle qui le portent », et il en rajoutait dans l’emphase, sur cet essai « salutaire et décapant », « passionnant et revigorant », qui « surgit à point nommé », qui « claque au vent avec panache », qui avec ses « idées neuves » produit « un ébranlement des certitudes.  » Au lendemain de leur défaite, les ténors du PS saluaient leur héraut : Bernard-Henri Lévy. Qui, après avoir conseillé, coaché Ségolène Royal, prétendait désormais, avec son Grand cadavre à la renverse, conseiller, coacher « la gauche ».
C’était son droit, cette prétention comique.
C’était le droit de la gauche, aussi, que de refuser ses services.
Mais elle se laissa faire : «  Il faut le lire, et le prendre au sérieux, et le discuter  », estimait Vincent Peillon. « Je partage largement son diagnostic  », complétait Pierre Moscovici. «  Sa contribution alimente déjà le débat avec brio  », ovationnait Manuel Valls. Qu’aucune page ne soit consacrée à l’emploi, qu’aucun passage ne s’attaque à la répartition des richesses, bref, que le « social  » soit absent de son livre n’empêchait pas les socialistes de «  le prendre au sérieux », d’en faire – sinon une bible – du moins une source d’ « inspiration ».

« Pour moi, être de gauche, résumait BHL de télés en radios, c’est être fidèle en même temps à quatre choses, à quatre mémoires, c’est tresser ensemble quatre fils : l’affaire Dreyfus (la lutte contre l’antisémitisme), Vichy (le fascisme), l’Algérie (le colonialisme), Mai 68 (l’autoritarisme) ».

Un journaliste de Libération relevait néanmoins une lacune  :
« Le Front populaire (la lutte contre les inégalités) n’est pas dans la liste.
-Oui, c’est vrai,
admettait BHL. Je me suis plus intéressé à la misère bosniaque qu’à la misère au coin de la rue. Je suis un peu sourd à la question sociale. Que voulez-vous, on écrit avec son intelligence et son inconscient.  »
Cet aveu ne le disqualifiait pas.
Il pouvait encore écrire : « La gauche est ma famille », et s’exprimer en son nom, sa « famille » ne le répudiait pas.
Comment en vouloir à lui, BHL, l’héritier du boulevard Saint-Germain, lui qui porte des chemises Charvet à cols empesés (350 € l’unité), lui qui « se pose en hélicoptère sur les pelouses du château » pour le mariage du fils Pinault, lui qui fait affréter un vol privé pour le sien « à la Colombe d’Or, l’hôtel mythique de Saint-Paul-de-Vence », lui qui possède, à Tanger, une villa « située à flanc de colline, caressée par les vagues et bercée par les mouettes, composée de grandes terrasses, d’espaces de réception, de larges baies vitrées, d’une piscine tout en longueur se confondant avec la mer  » - et qui exhibe son opulence, qui fait réaliser un documentaire sur la rénovation de sa demeure, et qui fait diffuser le film par France 5 (tandis qu’il préside le Conseil de surveillance d’Arte), comment lui en vouloir, à lui, d’être « un peu sourd à la question sociale  » ?
L’ennui, c’est que toute une gauche « partage largement son diagnostic  ».
Sa « surdité ».
Son « inconscient ».
Qu’elle possède, comme Dominique Strauss-Kahn, sa villa à Marrakech – et perçoit 300 000 € annuels (nets d’impôts) au FMI. Qu’elle rédige, comme Bertrand Delanoë (villa sur les hauteurs de Bizerte, Tunisie), des bouquins entiers sans un chapitre sur la précarité, le chômage, la pauvreté – et qu’elle rebaptise cet abandon De l’audace. Que BHL et tous ses laudateurs remplissent cette fonction historique : vider la gauche de sa substance, de sa tension vers l’égalité.

C’est que les enfants de la « génération Mitterrand » ont réussi ça : à devenir « ministres », « parlementaires », « barons », sans passer par la case « militants ». Quand l’engagement à gauche réclamait, auparavant, pas le sacrifice de son corps, non, mais un dévouement discret, un moindre confort aux côtés des modestes.

On songe à cette photo, prise en 1982.
Ségolène Royal sort de l’Elysée, des dossiers sous le bras, porte un jupon vichy. Jeune et jolie, la peau si lisse : elle a 29 ans, et collabore au Secrétariat général du Président. Tout tient en une image :
« Pour qu’un fils ou une fille de bourgeois crève la bulle, taquine Régis Debray, il faut un bris de clôture, guerre, scandale, exil, usine ou galère, le petit moment de béance ou de vérité qui donnera plus tard du style ou de la bouteille. Ce n’est pas un sort enviable que de monter à 23 ans dans une voiture avec chauffeur pour n’en plus sortir. L’ENA, le stage en préfecture. Puis droit sur l’Elysée. Parachutage dans une bonne circonscription. Là, on laboure un minimum. Le blanc au zinc, le marché le dimanche. Puis l’Assemblée, un petit ministère, et sitôt après le fauteuil en région ou en département. Ces états de service bien enchaînés font assurément une carrière (gauche ou droite), rarement un caractère. »
Ce parcours-type, c’est Laurent Fabius qui l’a initié - premier du genre. Lui qui à Sciences-Po anime un cercle centriste (à 22 ans), qui entre au Conseil d’Etat en 1974 (à 28 ans), qui à peine carté au PS en 1975 intègre sa commission économique (à 29 ans), qui devient directeur de cabinet de François Mitterrand en 1976 (à 30 ans), qui accède au comité directeur du PS en 1977 (à 31 ans), qui est parachuté dans la circonscription «  imperdable  » de Grand-Quevilly en 1978 (à 32 ans), qui est nommé ministre du budget en 1981 (à 35 ans), etc. Irrésistible ascension, sans heurt, d’un bureau lambrissé au suivant. Il faudra un 21 avril 2002 pour qu’il découvre finalement, à 56 ans donc, le pays qu’il a dirigé : « J’ai eu besoin de retourner à la source, écrit-il. Et la source ; c’est notre peuple. J’ai donc choisi d’aller à la rencontre des autres, de cheminer dans toute la France. Je voulais d’autant plus cette rencontre que mon cœur, s’il a toujours battu à gauche, a longtemps battu comme à l’étroit. » Mieux vaut tard que jamais…
Ne manque pas que le « caractère », donc, dans ces « carrières » de bons élèves : eux ont suivi la pente douce de l’ordre social, qui les a privilégiés plus qu’il ne les a brisés. Leur réussite, ils la doivent à leur obéissance récompensée, et non à des batailles remportées – docilité qui n’incline pas à jouer aux David contre les Goliaths de l’Argent, de la Justice, de la Presse. Les seuls assauts qu’ils connaissent sont des escarmouches de couloir, des querelles d’appareils, des petites phrases perfides – ce « courage »-là, oui, ils le possèdent. Ils sont habitués aux honneurs, au pouvoir, aux lumières des médias – sans traversée du désert qui met à l’épreuve la foi : voilà qui prépare des convictions bien fragiles, que viendra retourner la moindre brise. Et qu’entendent-ils de la France, de ses espérances et de ses souffrances, autistes prématurés, ces socialistes emmurés dans leurs immeubles hausmanniens comme dans des prisons de luxe, qui ne visitent une salle de MJC apprêtée que dans le cortège d’une délégation officielle ?
Ils ont tourné « à gauche », une voie comme une autre.
Qui mène elle aussi vers les sommets.
Guère de risque, alors, que cette gentillette bourgeoisie défende les vaincus dans la « guerre des classes », qu’elle les arme pour une improbable victoire – qui réclamerait force et patience. Au contraire : comme un cheval de Troie, ces « rénovateurs » instillent dans la gauche le poison de l’acceptation, des luttes inutiles, du combat devenu vain – eux qui n’ont jamais combattu. Quand ils ne se chargent pas, carrément, du «  sale boulot  » – avec une conscience d’autant plus pure qu’ils n’ont pas à croiser le regard des vaincus, pas à vivre parmi eux.

C’est tout l’avantage, pour ces opportunistes, que cette gauche sans « classes  » ni « luttes  », sans « Capital  » ni « Travail  ».

Plus de camps à choisir.
La frontière devient poreuse.
Tellement poreuse que les traîtres préparent leur retour, et le PS leur ouvre la porte comme à des fils prodigues, et Ségolène Royal se réconcilie avec les Hirsch and Co, déjeune avec eux, leur adresse des courriers. Tellement poreuse que Jouyet, depuis son bureau ministériel, somme sa «  famille socialiste européenne » de ratifier le traité de Lisbonne – sans que Hollande ne ridiculise ce crâne d’œuf. Tellement poreuse que Dominique Strauss-Kahn – qui a reçu l’appui de Nicolas Sarkozy, l’aval de George Bush, pour décrocher la direction du FMI – que Dominique Strauss-Kahn se présenterait bien en 2012 sous l’étiquette « socialiste  »… et qu’on ne reçoit même plus cette hypothèse comme un gag.
Eux bouffent à tous les râteliers.
Le beurre et l’argent du beurre.
Un compte chez Barclays et un vernis de progrès.

Dans « la guerre des classes  », ils veulent tout avoir.
Aux côtés des vainqueurs, le luxe, le succès, l’argent.
Et y ajouter le prestige moral de Blanqui, Jaurès, Blum.
Alors, il faut ôter leurs masques.
Piétiner leurs faux nez.
Arracher leurs perruques.
Tirer leurs barbes postiches.
Vitrioler leurs gueules sur-maquillées.
Qu’on les chasse de la gauche à coups de tatanes.

La Guerre des classes, Fayard, 2009.

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Vos commentaires

  • Le 4 janvier à 19:13, par battestini En réponse à : Le pire, ceux qui restent…

    il y a un candidat qui dénonce tout celà et qui est la hantise des socialistes et du monde capitaliste c’est Mélenchon et sa France insoumise pourquoi le silence de Fakir le concernant ???

  • Le 4 janvier à 16:19, par Marat ! En réponse à : Le pire, ceux qui restent…

    Debout les damnés de la terre !

  • Le 3 janvier à 09:35, par Bona En réponse à : Le pire, ceux qui restent…

    Jack Lang s’est empressé de corriger le tir de Ségolène et professant que oui, Fidel est bien un dictateur. Vous avez compris, foules dociles ? On vous explique ce qu’il bon de penser pour être conforme à la ligne du parti.
    Par la grâce de Sarko, on est entré dans l’OTAN. Par la grâce de Hollande, on n’en est pas sorti. Donc, chantons à l’unisson avec l’ami nord-américain et que pas une tête ne dépasse !

  • Le 25 décembre 2016 à 18:48, par Claude Boutreaux En réponse à : Le pire, ceux qui restent…

    J’ai regardé merci patron merci beaucoup pour ce que vous faites.en lisant votre article cela me fait penser aux nouveaux chiens de garde de serge halimi et yann golgoastre.des millions de gens perdent leurs emplois leurs maisons leurs dignités certains se suicident et l’on nous parlent des droits de l’homme hérésie ! !.tous debout pour dire stop aux inégalités partout dans le monde .révolution des esprits

  • Le 23 décembre 2016 à 15:19, par solo1974 En réponse à : Le pire, ceux qui restent…

    Mais QUAND ? Quand ne donneront-ils plus la parole BHL ?

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