Le rebelle soumis

par L’équipe de Fakir 07/12/2016 paru dans le Fakir n°(75) mai - juin 2016

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Casquette voyou, oreilles percées, barbe d’une semaine, Nicolas a le look punk. Mais chez Renault, c’est l’employé modèle...
Metz, jeudi 28 janvier

« Mon nouveau poste, tu vois, je l’ai obtenu grâce à ça.
- Quoi ça ? »

Dans la pénombre de l’Irish Pub, Nicolas me tend son doigt, l’annulaire il me semble. Avec une petite cicatrice qui se dessine dessus.
« Et tu bosses où ?
-Chez Renault, à la Sovab. Ca fait dix-sept ans, et tu pourrais en écrire sur les syndicats !
 »
Faut décrire son look, à Nicolas : petite quarantaine (« 37 », il me précisera), une barbe d’une semaine, la casquette voyou, les deux oreilles percées avec des gros trous, un piercing au coin de la joue, et un autre sur la langue je crois. Bref, punk.
« Ils ne se bougent pas, qu’il reprend sur les syndicats. Avant, je les trouvais trop aboyeurs, trop revendicatifs, mais les anciens je les regrette. Ils sont mous maintenant. Là, depuis la crise, depuis 2008, j’ai perdu 15 % de mon salaire, à peu près. Même aujourd’hui, la direction nous a remis un papier, comme quoi on avait sorti plus de véhicules que l’objectif, que l’entreprise se porte bien, et sur la même feuille, la même !, ils nous annoncent une baisse de l’intéressement. Ca râle, mais sans rien derrière, ni de la CGT, ni de la CFDT, ni des autres.
-Mais t’es syndiqué, toi ? je lui demande.
-Ah non…
-Bah alors, c’est un peu de ta faute. Ils mesurent leurs forces comme ça, aussi, leur faiblesse aussi... Tu m’aurais dit :
‘J’ai pris ma carte, mais tu verrais la corruption, ils ne foutent rien, ils mettent des bâtons dans les roues’ , je t’aurais écouté. Mais là, t’as même pas essayé…
-T’as raison. Mais je vais te dire, c’est encore pire : moi j’étais
‘Employé de l’année’, enfin, chez nous, on appelle ça‘Master’, comme une médaille, et moi j’en étais fier. J’ai tout essayé pour évoluer, les heures sups, la mobilité, le sérieux, les ‘propositions’, alors que j’étais un ouvrier de bas, un simple opérateur.
-C’est quoi, ton poste ?
-Soudeur sur chaîne, je travaille sur les soubassements du véhicule. Mais j’ai participé à des
‘chantiers d’amélioration’, j’ai frayé avec l’ingénierie, ça me valorisait, ça me donnait l’impression d’être important.
-Mais, excuse-moi, mais t’affiches le look rebelle, et là, pardon, mais t’as l’air dans la soumission…
-C’est vrai.
-Comment t’expliques, tu vois, comme un divorce ? Entre deux toi, deux façon d’être ?
-Je sais pas. J’ai toujours eu des grandes idées, mais que je n’ai jamais appliquées. Peut-être que je manque de caractère…
-Je te demande ça, c’est pas pour te culpabiliser, mais pour comprendre. Pour moi, tu incarnes en partie l’inertie de la jeunesse française, qui s’affiche rebelle et derrière…
-J’ai toujours pensé ça, oui.
Au départ, le boulot, je m’en foutais, je pensais qu’à faire la teuf, j’allais pas me prendre la tête à revendiquer. Je n’avais pas de diplôme, juste mon bac pro, mon père travaillait dedans, j’ai pris la suite, ça me faisait de l’argent et point. Dès que je passe le portique de l’usine, je suis transformé. Je dis pas que je dépose mon cerveau, mais…
-Si on revient à ton doigt.
-Avant ça, y a eu ma tendinite. Quatre mois d’arrêt. Je porte des outils très lourds… Ils ont changé les pinces, maintenant, elles sont dix fois plus lourdes, du matériel coréen bas de gamme. Les pinces qu’on utilisait avant, on a appris, à cause du champ magnétique, y avait un risque de stérilité, mais ils nous ont informé de ça seulement quand ils les ont enlevées.
-T’as des enfants ?
-Non, enfin si, le premier naît dans trois semaines.
-Ah bah félicitations !

-Ouais, mais on a mis quatre ans pour en avoir un… Enfin bref, les pinces étaient lourdes, les véhicules sont lourds aussi, et je souffrais de l’épaule. J’ai déposé un dossier de maladie professionnelle, mais la Sécu l’a rejeté.
Donc, en 2015, je redémarre. Les restrictions médicales, l’interdiction de porter un poids supérieur à cinq kilos, ils s’en foutent, il me remettent sur le même poste. Je souffre. Je vais au travail à reculons. J’alterne, deux semaines de boulot, une semaine d’arrêt, avec les baisses de salaire qui vont avec. Et là, boum, accident du travail, je me prends une projection de soudure dans le doigt. Le chef d’atelier vient me voir
 : ‘Est-ce que t’acceptes de pas déclarer ton accident, on t’offre cinq jours de détente et on s’arrange pour le poste ?’ Moi, je me dis : ‘Ok, ça va booster mon dossier pour le nouveau poste.’ A l’hôpital, ça se complique : ils me découpent le doigt, ça s’infecte, ça prend trois mois et je perds de l’argent. Et j’apprends qu’un poste se libère pour ‘retoucheur carrosserie’. C’est bon, ils m’ont pris…

-Eh ben, tu l’as eu, ton poste !
-Oui, mais
‘en prêt’. Ça veut dire que, à tout moment, je peux retourner à la soudure. Et surtout, comment je l’ai obtenu ? Pas grâce à ma motivation, à mon professionnalisme, etc., pendant des années. Non, je le dois à un accident pas déclaré. Dans l’entreprise, c’est devenu la loi : pour des promotions, des mutations, la seule issue, ce sont des accidents du travail non déclarés.
-Putain, tu pouvais ronchonner contre les syndicats.
-Ouais, mais là, y en a un nouveau, c’est la CNT, des anars qui ont l’air bien énervés. Je crois que je vais m’inscrire là-bas. Y en a un, tu peux pas le regarder dans les yeux, il s’est fait tatouer tout le blanc de l’œil en noir, trop bizarre.
-Ah, bravo ! De l’obéissance à la radicalité !
 »

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Vos commentaires

  • Le 7 décembre 2016 à 18:20, par Vincent Dulout En réponse à : Le rebelle soumis

    Salut,

    Parfait pour mon cours de Prévention Santé Environnement en Bac Pro à l’ADEF CFBT !
    Je dois faire comprendre au jeunes, et moins jeunes, la distinction entre accident du travail et et maladie professionnelle ; avec tous les papiers qui vont avec, et surtout le cadre juridique.
    Parfaite mise en situation !