Les doigts de Patrick

par François Ruffin 13/01/2017 paru dans le Fakir n°(78 ) décembre 2016 - janvier 2017

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Ceux qui ont coupé les doigts de Patrick n’iront jamais au tribunal. Où passent, eux, les huit de Goodyear. A leur procès, je suis invité à prendre la parole.

Y a eu, je crois bien, 1173 personnes licenciées de chez Goodyear, mais comme les chiffres ça signifie pas grand-chose, je voudrais sortir un visage, un nom, de la masse. Celui de Patrick. Patrick Habare. Je ne sais pas s’il est là ?
(Il était là, mais il n’a pas répondu.)
C’est un ouvrier qui travaillait à la chaîne et qui profitait des temps morts, pour lire. C’est comme ça, à l’usine, qu’il a lu tous les Rougon-Macquart de Zola, Ulysse de James Joyce. Et comme il écrivait un peu, il nous a envoyé ses textes, à Fakir, et donc je suis allée le rencontrer.
Son appartement était bourré de livres, je m’y attendais, mais surtout de CD, des milliers de CD, de la musique rock, mais aussi afghane, africaine, tout. ‘‘Tu joues d’un instrument ? je lui ai demandé.
- Je jouais, il m’a répondu. De la guitare.’’
Mais en même temps, il m’a montré sa main gauche. Deux doigts étaient sectionnés. Le majeur et l’index, il me semble. Et il a l’auriculaire bloqué, aussi.

‘‘C’est dû à quoi ? je l’ai interrogé.
- Goodyear. Je remplaçais un collègue pendant les congés. J’avais quatre presses en charge. Et la sécurité sur ces machines, tu sais comment ça marche, c’est un rayon, dès qu’il voit quelque chose en dessous, la machine s’arrête. ça nuisait au rendement, parce que nous, pour faire le quota de production, il fallait qu’on nettoie le moule pendant la fermeture de la presse, donc ils ôtaient les sécurités.
Sur la presse n°4, y avait eu un accident, déjà. Ils avaient remis la sécurité. Mais ils ne l’ont remise que sur cette presse.
La presse n°2, c’était moi. C’était ma deuxième journée à ce poste, le mardi 13 juillet 1993. Après moi, ils ont remis la sécurité… mais que sur cette presse.
La presse n°1, c’est un délégué CFDT, il s’est battu, pendant des années, pour que la sécurité soit remise, et à la fin ils ont accepté, mais que sur cette presse.
La dernière presse, la presse n°3, le gars y a perdu tous les doigts de sa main droite.’’

Et Patrick concluait en me disant : ‘‘Peu de temps après ça, ils ont pris toutes les presses, ils les ont emmenées en Pologne. Je doute que là-bas ils aient remonté les sécurités.’’

Mickaël [Wamen, le délégué CGT] est venu, ce matin, nous rappeler que Goodyear avait fait je sais plus trop combien de millions de bénéfices. Eh bien moi, je vois le lien entre ces profits et les doigts de Patrick. C’est parce qu’ils enlèvent les sécurités, c’est parce qu’ils élèvent la productivité, c’est parce qu’ils paient moins cher les Polonais que, derrière, ils peuvent verser des dividendes aux actionnaires. Et je vois le lien avec aujourd’hui, avec ce procès, parce que ceux qui ont coupé les doigts de Patrick, ceux qui en sont responsables, ceux qui en bénéficient, ceux qui l’ont amputé d’une part de sa chair, ceux qui l’ont amputé de son loisir préféré, eh bien eux, jamais ils ne sont poursuivis devant les tribunaux. A la place, on poursuit huit salariés parce qu’ils ont retenu des cadres durant une journée… mais ils ne leur ont pas coupé des doigts, à ces cadres ! Et attention, je ne dis pas qu’il faille le faire. »

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  • Le 26 janvier à 09:53, par Franck Degenne En réponse à : Les doigts de Patrick

    Bonjour,
    Je cherche à contacter Monsieur Ruffin pour avoir son aide direct ou etre dirigé vers un ami a lui journaliste plus versé vers les injustices judiciaires ,non mise à jour de la vérité pour couvrir une des plus grosses fortunes de France la famille Mulliez.
    En fait j’interviens pour un ami habitant la région de Maubeuge dont la fille Aline Champagne il y a 6 ans en juillet 2011 est décédé dans les rayons frais chez Auchan Louvroil vers 4h30 du matin .
    La cause de la mort d’Aline n’a toujours pas été élucidé. l’affaire est resté locale et étouffé.
    Bernard Beffy a fermé le dossier après un mois et le rapport d’autopsie inexacte n’a pus être visible par les parents que 6 mois après le décès.
    Frédéric Champagne et son épouse Isabelle ont monté une association de soutient et ils n’arrivent pas à faire éclater l’affaire pour qu’enfin ils connaissent la vérité et que justice leur soit rendue.
    Pourriez vous leur apporter votre soutien pour les aider à les éclairer ,donner une ampleur autre que locale pourrait faire pression sur les parties concernés.
    un lien
    https://enqueteune.blogspot.fr/2011/07/apres-la-mort-dune-employee-auchan.html
    pour contacter les parents
    Fréderic Champagne tel : 06 81 69 18 91 / 03 27 59 56 14 / is.champagne laposte.net

    En vous remerciant par avance de votre attention
    Très cordialement et de coeur avec vous dans votre démarche politique
    Franck Degenne

  • Le 18 janvier à 17:53, par Jean Pietron En réponse à : Les doigts de Patrick

    530 morts par accident du travail en 2015, en France. Ça c’est une réalité.
    Affirmer que le patronat n’a aucune responsabilité dans ce domaine, c’est soit être ignorant, soit partial.
    Le productivisme fait naturellement des ravages quand seuls sevissent gains de productivité et profits (les 2 s’ imbriquent).
    Les syndicalistes de Goodyear ont mené une lutte exemplaire. Le patronat mène à sa manière (souvent mortifere) un combat de classe construit sur l’antagonisme (universel) « capital-travail ». Les salariés devraient en avoir tous conscience. L’insolence patronale (le MEDEF notamment) en rabattrait.
    la CGT Goodyear est exemplaire car elle montre la voie. Pas d’autre issue...
    Tres bon article car il faut parler de ces gens qui subissent dans leur chair et leur âme les effets de l’arbitraire. Ils sont nombreux.

  • Le 16 janvier à 17:47, par Veritemaispasque En réponse à : Les doigts de Patrick

    En réponse à Verite :

    Vous n’avez pas honte de ce que vous écrivez ? En quoi vous en savez quelque chose de ce qui se passe dans cette usine. Les sécurités sur les machines industrielles sont hyper importantes (c’est pour cela que ça s’appelle comme ça d’ailleurs), et allez voir dans une clinique de la main et vous y verrez beaucoup de personnes atrophiées par des machines industrielles. IGNARE
    Vous résumez la fermeture du site en un combat syndicale alors que la vie d’une usine ça dépend pas que de ça. Pleins de facteurs sont en cause : les choix stratégiques, le marché, les employés, les cadres et j’en passe. Mais ça, c’est l’histoire qui le dira, pas vous, un travail de recherche doit être fait.
    L’accident de Patrick il est pas regrettable il est honteux.
    Maintenant, en anticipation à votre réponse, je vous conseille d’écouter attentivement et d’être réservé sur vos propos, ça évitera des dialogues de sourds...

  • Le 16 janvier à 14:06, par le dren En réponse à : Les doigts de Patrick

    merci monsieur. il est temps que s’arrête le dictact des puissants. non le libre arbitre n’est pas mort, n’en déplaise à ces derniers. il ne peut y avoir d’avenir qu’avec un minimum de partage, sinon le monde de jodorowky se réalisera...

  • Le 15 janvier à 01:30, par Sam En réponse à : Les doigts de Patrick

    Sur la photo ce n’est pas la personne interrogée, Mr Dionisi.

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