Les routiers sont blasés

par François Ruffin, Sylvain Laporte 13/03/2018 paru dans le Fakir n°(70) mai-juin 2015

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Du foklore a disparu. À force de sécurité, d’autoroutes et de GPS , leur métier s’est normalisé, routinisé. Pour le moins pire, aussi, parfois.

Y avait une manif au Mont-Blanc, contre le tunnel et ses poids-lourds. Je me suis donc rendu à l’aire de Passy, vingt kilomètres en aval, où se reposent les camionneurs. Jean-Claude et ses copains dégustaient leur gamelle :
« Vivement que je me casse. On ne peut plus rouler.
— Pourquoi ?
— Y a trop de camions, ça bouchonne partout.
— Faudrait inventer autre chose, alors ?
— Ben le “autre chose”, c’est mal parti. C’est prévu
pour empirer.
— Ah bon ?
— Bah oui, y aura plus de transports routiers qu’avant, ils ont programmé. Ça va augmenter. Parce que le rail‑route, c’est loin d’être fait. Et c’est l’Europe qui veut ça, la France elle est en plein milieu... »

Je m’attendais à un autre son de cloches. Que les routiers défendent leur métier, comme quoi les manifestants les empêchent de bosser, etc. Mais non, même eux s’interrogent : « Je pars, je livre du jambon. Je rentre, je livre du jambon. Faut m’expliquer.
— Nous, dans les deux sens, on charge des bobines de papier, le même grammage, le même poids, on ne comprend pas. Et pareil pour le transport de bois. »

Les routiers sont blasés : voilà ce que je ressens, vaguement, dans mes rencontres. Et y a des raisons objectives à ça, pas économiques seulement, mais sociologiques aussi, technologiques même.
Un parfum d’aventure qui s’est évaporé, d’abord : pour les Français, l’international, c’est mort. La routine de l’autoroute et des rocades, des pôles logistiques, des « relais », quatre cents kilomètres dans un sens, quatre cents au retour.
C’était le repaire des asociaux, avant, ni Dieu ni maître dans ma cabine, loin du patron et de l’État. Mais voilà que l’État met le nez dans votre moteur, sécurité oblige, avec ses chronotachygraphes. Voilà que le patron vous contrôle à distance, avec téléphone et GPS.
Du folklore a disparu.
Je vais tricher, ci-dessous.
Je vais mélanger deux témoignages - qui se répètent, qui se recoupent, qui racontent une même normalisation : celui de Gilles, qui a raccroché les clés, et celui de Jean‑Louis, encore un an à tirer.

En 1973, je suis allé à l’Afpa pour passer le permis, pour pas bosser à l’usine. Les marginaux, ils les envoyaient beaucoup là-dedans. Seul dans son camion, pas de patron, on le fait pas chier…
T’avais des personnages, du coup, une vraie galerie.
Dans ma boîte, y avait un mec, René, un communiste, la carte et tout, un pur. Il faisait que de la France, des matelas, il partait de chez lui avec les litres de rosé. Au mois d’août, le patron me dit : « Bon, on va réparer. Prends le camion du vieux. » Y avait plein de trous dans la cour. Dans la cabine, en roulant au pas, ça faisait « gling gling gling ». Qu’est-ce que c’est, ce souci mécanique ? Je soulève le siège, qui faisait coffre : y avait un élevage de bouteilles là‑dessous !

Moi je faisais de l’inter, pour la paie, mais surtout pour voir du pays. Mais du pays, le plus souvent, tu ne vois rien, que la route. On avait le temps pour des
rencontres, quand même, entre nous, à la frontière ou dans les Relais routiers. Ça rigolait. Mais tu voyais des mecs amochés par la guerre d’Algérie, ou un mec
déporté trois fois pendant la guerre, évadé trois fois.
Ces histoires m’intéressaient.
On se posait le temps qu’il fallait. Quand tu bouffais avec Bernard, il se jetait son litre de rouge, trois apéros, et le calva pour rester éveillé. Et après ça, il reprenait la route ! Maintenant, le midi, c’est le casse‑croûte sur une aire d’autoroute. T’as pas le temps. T’es surveillé.
Et l’alcool, j’en parle même pas.
En treize ans, de 1973 à 1986, j’ai soufflé une fois dans le ballon.
En fait, non, je n’ai même pas soufflé : le flic m’a juste demandé :
« Vous n’avez pas bu ? — Non. » Et je suis passé.

Dans notre boîte, on a refusé le syndicat, sinon, il aurait fallu respecter les heures.
Des journées, mon disque indiquait 18 heures. Je m’arrêtais juste trois quarts d’heure pour manger. J’avais des semaines folles, j’avalais des tubes de vitamines. Je tremblais.
Le jour de mon accident, j’avais quand même 15 heures de conduite d’affilée, mais ils n’ont pas vérifié le mouchard. Le mec en face, à 4,5 g, il est passé sous le camion, il a fallu trois heures pour le désencastrer. Il s’était endormi. Y avait des traces de frein sur quarante-cinq mètres, les deux caravanes sur le côté, elles ont volé dans les champs. C’était le salaire de la peur, cette route‑là.

Les mareyeurs bretons, payés au kilomètre, ils partaient de Brest le soir, ils filaient aux halles, à Lyon, le plus vite possible, ils coupaient par Vierzon.
Au début des années 1980, ils ont commencé à ouvrir les boîtiers, pour regarder les mouchards. Y en avait qui les bloquaient avec des filtres à cigarettes. Après, ils ont mis le téléphone à bord, pour suivre sur le Minitel. Les heures, les temps de pause, fallait commencer à tout contrôler.
C’était la fin.

Faut trier, dans ce rapport ambigu à une normalisation ambiguë.
Cette nostalgie d’un « bon vieux temps ».
Le dumping, certes.
Mais aussi, l’alcool éliminé, les heures mieux contrôlées. Et peut-être qu’Alain, croisé dans un foyer d’hébergement à Bourg-en-Bresse, ne connaîtrait plus
le même désespoir :

J’étais routier international. Et puis il m’est arrivé que je commençais d’avoir des hallucinations. Quasiment toutes les dix minutes, je me retournais, pensant qu’il y avait quelqu’un dans la cabine. Il n’y avait personne. À la longue, j’ai vu un médecin qui m’a dit : « On va t’arrêter quinze jours et après tu rattaques »,

Et puis quinze jours après il m’a prolongé d’un mois.
Et là, je suis arrêté jusqu’en 2020.
Je travaillais tout le temps, le samedi, le dimanche.
Quand c’était férié dans un pays, je passais dans un autre, je jonglais comme ça. Et donc, j’ai encaissé, encaissé, le patron me le demandait.
Je rentrais chez moi trois à quatre week-ends par an.
J’étais tout seul. Et quand j’ai connu ma femme, en 1992, a commencé la dépression…

Espérons que ce témoignage est daté.
Qu’il appartient au passé.
À moins que les nouveaux Alain s’appellent Andrezj ou
Markus, et ne soient Roumains, Slovaques, Lettons…

***

Y a pas de lien, certes.
Mais je ne peux pas terminer sans un souvenir. C’était pendant les grèves sur les retraites, à l’automne 2010, sur la Zone industrielle d’Amiens. On avait bloqué des colonnes de poids lourds, durant trois jours, et patients, pas un des chauffeurs ne s’était énervé. Le dimanche, à 23 heures, les flics avaient lancé leur offensive, nous bombardant de lacrymos, avançant lentement vers nous. Deux camions se sont alors mis en travers. Les routiers, des Italiens, descendent de leur cabine. Ils le font pour ralentir la police, qu’ils nous expliquent :
« Cé por la solidarizacion internationale… por la solidarizacion ouvrière… », explique le premier. « Nous avons Berlusconi, vous avez Sarkozy, ecco », renchérit le second. Quoi de plus inattendu, de plus émouvant, au
milieu des gaz et des hélicos ?
La solidarité internationale, ça restera, pour moi et pour longtemps, le visage mal éclairé de ces deux routiers.

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