Les trois France : le clash évité ?

par François Ruffin 10/01/2017 paru dans le Fakir n°(69) mars - avril 2015

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C’était incompréhensible, le flot de réactions après les attentats de Charlie Hebdo. Entre les manifs, les banlieues, les médias, la gauche, la gauche plus à gauche, on s’y perdait. Mais peut-être, au fond, que ce bordel racontait justement une profonde fracture.

« Quel gauchiste ! Mais il cause plus d’un quart d’heure ! Quel gauchiste ! » Pendant que Jean-Pierre Garnier intervenait, j’étais assis dans la salle, aux côté d’Eric Coquerel, qui bougonnait, qui s’énervait sur le banc, qui pestait de concert avec Filoche, contre l’ « anar » à la tribune, me prenant à parti contre lui (comme je suis lâche, j’opinais).
« Non mais déjà, les gens du Front de Gauche, je n’en pensais pas grand bien, mais alors là, quelle nullité ! » Pendant qu’Eric Coquerel intervenait, j’étais assis dans la salle, aux côté de Jean-Pierre Garnier, qui bondissait carrément, prêt à crier au « narcissisme petit-bourgeois  », et contre Filoche pareil, me prenant à parti contre eux (comme je suis lâche, j’opinais).

Ça me perturbait la comprenette, cette stéréo.
Dans quel « camp » je me situais, je ne savais pas trop.

Le lendemain, j’intervenais dans un lycée de l’Oise, et sur le chemin de la gare, la prof me racontait sa semaine. Les élèves de sa classe de Sciences Économiques et Sociales, les éduqués, formés au débat, qui s’étaient rendus à la manif dimanche (avec ses encouragements). D’autres, en bac plus techno je crois, des jeunes « musulmans », un gosse qui venait de la cité d’à-côté notamment, prêts à « payer le couscous  » aux tueurs de Charlie. Et en section scientifique, des élèves qui réclamaient la peine de mort, les immigrés dehors.
C’était du doigt mouillé.
J’aurais voulu revenir, pour creuser mon intuition, là, de « trois France », urbaine éduquée, des quartiers, et une plus réac, mais la proviseure préférait éviter les risques – et le débat avec. Vaut mieux, des fois, elle n’a pas tort.
Mais ces rencontres, ça m’avait remis les discours de la veille dans l’ordre.
Garnier-Lordon avaient raison.
Les défilés de ce week-end avaient rendu visible la réaction d’une partie du corps social français – mais d’une partie seulement, sans doute plus éduquée, plus blanche, plus à gauche, plus urbaine, plus influencée par la mentalité Charlie-Hebdo : en gros, l’héritage de Mai 68.
Mais ils avaient rendu invisibles d’autres réactions : celle des cités, il l’a dit, mais aussi celle d’une France plus populaire, périphérique, moins versée au multiculturalisme.

Coquerel-Filoche avaient raison.
Cette réaction, pas forcément attendue, était plutôt positive : pas pour la peine de mort, ni pour la répression, pas contre les immigrés. Avec toutes ses ambiguïtés, le slogan unanimiste « Je suis Charlie » couplé au crayon brandi témoignait avant tout d’un attachement à la liberté d’expression, et vraisemblablement à un pays pluriel.
Le samedi, dans le cortège à Amiens, certains scandaient « Non à tous les fascismes » - comme si Marine Le Pen était la co-commanditaire des attentats ! On s’accrochait dans le dos des pancartes « Je suis musulman », alors qu’au faciès, c’était pas évident à deviner.

C’était plutôt positif, soit.
A condition que cette classe, organisée, au discours plutôt progressiste, omniprésente dans les médias, dans les partis, hyper-visible, ne prenne pas son nombril pour le monde, ou du moins pour la France. Qu’elle ne fasse pas oublier d’autres classes, moins visibles, voire invisibles, inaudibles aujourd’hui, mais qui n’en existent pas moins, et qui fermentent en silence, et qui forment des bombes à retardement, dans les urnes ou autrement. L’une où l’islam spontané ne ressemble pas à la religion ouverte, tolérante et pacifiée tant vantée, où Dieudonné apparaît en martyr, où l’antisémitisme a droit de cité. L’autre, qui ne chipote pas trop pour voir dans ce massacre « la faute aux Arabes, qui ne veulent pas s’intégrer, avec leur religion ».
Il faut savoir les entendre, et entendre leurs raisons.

La petite bourgeoisie culturelle, par ses défilés, a sauvé la façade. Elle s’est offerte en tampon entre deux fractions des classes populaires, dans un moment de tension potentiellement explosive. Très bien. Mais il ne faudrait pas qu’elle prenne ses désirs pour des réalités, une gentille réconciliation bisounours, qu’elle nie les ruptures à l’œuvre derrière le consensus apparent, qu’elle prétende incarner à soi seule la France – comme elle le fait depuis trente ans. Et surtout, qu’elle continue à célébrer les vertus du libre-échange, de l’ouverture des frontières… au détriment de toutes les classes populaires.

Retrouvez la soirée intégrale en vidéo ici !!

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  • Le 12 janvier à 14:23, par evemarie En réponse à : Les trois France : le clash évité ?

    et celles éduquées, blanches, ne gagnant pas bezef, mais n’étant pas charlie (y’a presque que des mecs qui s’expriment a gauche) , l’humour femmes a poil, ou avec gros ventre et blagues sur la CAF, bof. C’est drôle comme vous voyez bien les rivalités a gauche , mais pas l’écrasement des femmes, qui ne ont la que pour être petites mains ou pour admirer les mâles ... mais surement pas être sur le devant, ou sont les femmes ? et sans tenir compte de l’invisibilisation de 52% de la population je crois pas a l’avènement d’une démocratie égalitaire, mais d’un truc pour les mâles blancs, mais chut , faut pas parler du machisme de gauche, ça enerve.

  • Le 11 janvier à 11:00, par Bona En réponse à : Les trois France : le clash évité ?

    Ben, si c’est ça l’héritage de mai 68 !! Non, je ne crois pas. Mai 68 s’est effiloché, il s’est usé, il n’en reste quasiment rien à part un style vestimentaire « revisité » par les couturiers quand ils sont en panne d’inspiration. De mai 68, il reste quelques cas isolés de fidèles considérés aujourd’hui comme des hurluberlus.
    Tous les autres qui l’ont vécu parce que c’était leur époque, ils n’ont pas tenu l’idéal. Ils ont des résidences secondaires, des assurances-vie, des cuisines incorporées.
    François, ne fais pas cette généralisation sur mai 68 : elle n’est pas digne de toi.
    A la limite, mai 68, il vit sur les ZAD, oui. C’est ce qu’il en reste de vrai et de vivant.

  • Le 10 janvier à 20:56, par Marat ! En réponse à : Les trois France : le clash évité ?

    La petite bourgeoisie culturelle... on croit rêver !
    Fakir, toi aussi tu finis par opposer les gens entre eux, avec autant de discernement qu’un expert de tf1 !
    Et pendant ce temps là, le capital et les fachos, se marrent de tant de naïveté !