Plus tabou que le sexe

par François Ruffin 03/06/2017 paru dans le Fakir n°(79) février-mars 2017

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Et si on embauchait des photographes publics ? Vingt mille ? Pour quoi faire ?
Pour que le travail ne tombe plus dans le trou noir des mémoires.
Pour que les camionneurs, caissières, comptables, greffiers, jardiniers, éboueurs, puissent en rapporter des images à leur famille.
On y réfléchit, Mordillat à l’appui.

Amiens,
lundi 21 novembre 2016

Alexis habite sur la placette à côté de Fakir, et des fois on se demande s’il n’habite pas à Fakir…
Il vient d’arriver à Amiens.
On lui sert de port d’attache.
Comme il est photographe, je lui fais part d’une idée, qui me trotte dans la tête depuis un bail :
Mon père a bossé pendant plus de trente ans chez Cassegrain, puis Bonduelle, comme cadre, j’ai entendu son pas dans l’escalier, tôt le matin, il faisait souvent nuit lorsqu’il rentrait, et de ses journées, de ses semaines, de ses années, j’en savais peu, juste qu’il comptait des hectares de pois, de haricots verts, de carottes, et aujourd’hui que transmet‑il de cette vie à ses petits‑enfants ? Rien, cette mémoire tombe dans un trou noir.
Et idem pour Vincent. Sa mère vient de partir en préretraite, à 55 ans, elle travaillait à l’hôpital Saint-Victor, où son fils n’a jamais mis les pieds. Elle disparaissait le soir, réapparaissait le matin, ou l’après-midi, pour quelques heures après l’école. Qu’y faisait-elle, là-bas ? Il a fallu attendre le dernier jour, les dernières heures, le pot de départ, pour qu’il l’accompagne dans son service « long séjour », pour qu’il en rapporte dans sa tête quelques images.
C’est ainsi que, sur nos murs, dans nos maisons, les photographies offrent presque une version inversée du réel, comme si on passait notre temps à des repas d’anniversaire, au bord de la plage, alignés en rang devant le Mont Saint-Michel. C’est l’exceptionnel qui est représenté, quand l’ordinaire est effacé.
Je faisais part de ça, à Alexis.
Et de ma proposition politique :
je serais pour des photographes publics, embauchés par l’État, vingt mille, j’ai chiffré qu’il en faudrait vingt mille, et qui se chargeraient de suivre, durant toute une journée, les camionneurs, les caissières, les comptables, les greffiers, les jardiniers, les éboueurs, etc. etc., et de leur remettre un album, pour que les camionneurs, les caissières, les comptables, les greffiers, les jardiniers, les éboueurs, etc. etc., puissent l’emporter chez eux, le montrer à leur famille. Et non cacher ce pan de leur vie, comme si c’était une honte.
Alexis approuvait, il me semble.
Et sur ce, on l’a missionné pour immortaliser les «  auxiliaires de vie sociale ».

Chambéry,
vendredi 25 novembre 2016

Avec Serge Quadruppani et Gérard Mordillat, on fête, ce soir, les quarante ans de la librairie indépendante Jean-Jacques Rousseau. Et comme je suis un garçon poli, à la sortie, j’achète un bouquin de mes débatteurs, pour Quadruppani, La disparition soudaine des ouvrières (un polar écolo qui se lit très bien), et pour Gérard, un essai, vu que j’ai déjà dévoré pas mal de ses romans : Le miroir voilé et autres écrits sur l’image. Dans le train du retour, je tombe sur ce chapitre, intitulé Les rudiments du monde :

À moins qu’il ne les cache, Georges Azenstarck n’a jamais photographié de nus, parmi les milliers de clichés qu’il a réalisés.
Pas de seins offerts, de sexes, de fesses, pas d’étreintes provocatrices, de chairs lascives, ni de portes forcées sur des amours secrètes.
Pas d’images de ce genre.
Rien qui puisse s’en approcher. […]
Georges Azenstarck n’est pas un voyeur ou s’il l’est, c’est un voyeur unique en son genre : il photographie des usines, des bureaux, la solitude des cités, des campagnes perdues, les foules anonymes qui défilent en réclamant justice, les piquets de grève où les jours s’ajoutent aux jours sans que rien ne change, sans que rien ne bouge. Comment expliquer alors que ses photographies me procurent le même sentiment étrange, le même trouble, la même excitation que suscite la vue d’une belle académie ?
Peut-être parce que, justement, à y regarder de près, le corps n’est pas absent de l’œuvre de Georges Azenstarck. Tout au contraire, il est le centre de son œuvre : corps d’un mineur mort porté par ses camarades, corps de manifestants algériens violentés par la police française, corps de femmes enchaînés aux presses à découper, corps d’un manœuvre mélancolique, corps d’une femme en gésine, corps militant, corps revendicateur.
Le corps, plus que les visages.
Georges Azenstarck ne photographie pas de nus, il photographie le corps interdit.
La nudité est devenue un lieu commun de l’espace public. Le corps n’est plus aujourd’hui un secret pour personne : il est pour ainsi dire à la portée de la main, à vue d’œil. Mais le corps exposé, une chair calibrée, lissée, polie donnant au regard toutes les garanties d’innocuité de l’objet industriel ; un corps modelé pour plaire et satisfaire le client sans le blesser.
Une marchandise…
Ce corps-là est un leurre.
Le véritable corps – son double inverse – , le corps invisible inacceptable, provocateur, c’est le corps à l’ouvrage, au labeur, à poste ; le corps outil des hommes et des femmes au travail, transpirant dans l’effort, rompu de fatigue, pesant, perclus, tordu, mutilé parfois. Un corps forgé par la répétition des gestes. Une chair à production comme on parle, en temps de guerre, de chair à canon. Un corps anonyme, asexué, qui ne se remarque sous le bleu ou la blouse qu’en cas d’accident, quand soudain le sang ou la fracture compromet la productivité.
Sous prétexte de sécurité, de secret industriel, la confidentialité des travaux, il est aujourd’hui en France toujours aussi difficile de pénétrer dans les usines, dans les bureaux pour photographier ou filmer l’activité industrielle. C’est quasi impossible. Le monde de l’emploi est un monde sans images. Pour mémoire : les deux mille clichés réalisés entre 1931 et 1934 par François Kollar et regroupés dans l’ouvrage La France qui travaille, restent sans équivalent. Et quand elles existent, ces photographies sont mieux protégées des regards que celles des revues pornographiques. Elles ont rarement l’honneur des revues, des magazines, des journaux, sinon celui des journaux syndicaux où elles passent inaperçues. L’entreprise demeure un château fort, un bastion, une casemate, voire une maison de force où l’on n’entre que solidement encadré, surveillé, guidé.
En photographiant sur les lieux de travail, sur l’avant et l’après, la maison et la rue, Georges Azenstarck brise un interdit plus violent que l’interdit du sexe. Et le sentiment étrange que procurent ses photos jaillit précisément du fait que l’atroce nudité de la condition ouvrière qu’il saisit attise notre sentiment du jamais vu, du jamais montré. D’en être si près que l’on peut presque charnellement éprouver la présence des ces corps, de leur poids, de leurs odeurs, compter leurs blessures…
En allant où les autres ne vont pas – ne veulent pas aller parce que ce n’est pas gratifiant, parce que ce n’est pas rentable –, en montrant la face cachée de notre société, sa part maudite, Georges Azenstarck photographie le corps social. »

Je ne suis pas certain que le travail ne soit que ça, que cette souffrance, « atroce nudité », « blessures », etc. À la contrainte, oui, de devoir «  gagner sa vie », se mêle aussi de la fierté, de la joie, des complicités, et que l’image peut aussi révéler.
Mais c’est si juste, ces lignes, « il est aujourd’hui en France toujours aussi difficile de pénétrer dans les usines, dans les bureaux », combien de fois j’ai pu le mesurer, comme journaliste, l’interdiction d’accéder aux chaînes de montage, les ruses pour jeter un œil aux abattoirs, avec un seul local qui s’ouvre, celui du syndicat. C’est une bataille, vieille d’un siècle et plus, que de faire entrer des tiers dans les entreprises, qui date de l’Inspection du travail : «  Malheur au pays si jamais le gouvernement venait à s’immiscer dans les affaires de l’industrie ! » s’exclamait le Médef d’alors, et il a fallu lutter pour que les inspecteurs mettent un pied dans la porte, et il faut lutter, toujours, pour qu’ils la gardent entrouverte, pour qu’un peu de démocratie y pénètre à son tour. Avec, pourquoi pas, l’image en témoignage.

Amiens,
mardi 6 décembre 2016

Alexis me rapporte les clichés de sa journée passée, à Corbie, avec Brigitte.
Je trouve ça beau.
Je trouve ça vrai.
Des corps vieillis, fatigués, réels.
J’éprouve un peu d’orgueil, aussi : nous sommes si rares, dans ce pays, à publier ça, à consacrer un dossier, des pages entières, aux Brigitte, aux Annie, aux Fethia, plutôt Macron‑Hamon‑Fillon, à offrir des photos d’elles.
Par curiosité, je tape « auxiliaire de vie sociale  » sur Google Images.
Tout pue la pub.
Le bidonné.
Le faux.
Les AVS sont jeunes et jolies, le chignon bien serré, et elles sourient à pleines dents à leurs vieilles et vieux, qui leur sourient en retour. Elles cuisinent ensemble, et on dirait des réclames pour Ricoré, l’ami du petit déjeuner.
À nouveau, la réalité disparaît.

Paris,
jeudi 8 décembre 2016

Je suis, cette après-midi, l’un des invités du 28 minutes d’Arte.
Au programme, y avait le Brexit, Merkel, Trump, Mélenchon et Valls.
Je ne suis pas à l’aise.
Je ne suis pas à l’aise pour gloser sur l’Angleterre, l’Europe, l’ordre du monde, etc. Je me sens infiniment remplaçable là‑dessus, en trop même, parce qu’il y en a trop, des commentateurs du lointain, des éditorialistes des dits et gestes des puissants.
Je veux amener autre chose, moi. Je veux amener Brigitte, Fethia, Véronique. Ou Jessica et Omar, les anciens «  directeurs de magasins  » chez Lidl. Je veux amener Hervé, de chez Bigard, à Ailly-sur-Somme, dont le site va fermer, tandis que l’industriel breton engrange bénéfices et CICE. Je me vis comme ça, comme une fenêtre ouverte sur le monde social, dans un univers médiatique recroquevillé sur son microcosme, et si je ne sers pas à ça, je ne sers à rien.
Il faut choisir une photo, pour la fin.
Dans un choix contraint : une faille dans un glacier en Antarctique, les Indiens du Dakota contre un pipeline, des femmes qui protestent au Liban, une statue de Benjamin Netanyahu en Israël, des réfugiés en Syrie.
Du lointain, toujours, rien de moi, où je suis infiniment impersonnel.
Je propose une photo de Brigitte, refaisant un lit chez un vieux, mais le rédacteur en chef refuse, via son assistante : « Comme vous n’aurez qu’un court instant pour commenter la photo en fin d’émission, il a peur qu’il n’y ait pas assez de temps pour bien expliquer la situation, que ce soit trop technique. »
C’est au nom de la « technique », bien souvent, que s’exerce la censure. Et néanmoins, je me plie, j’accepte, en garçon poli. Lassé, aussi, peut-être, de lutter pour qu’un peu d’ordinaire, un peu du travail, entre dans les écrans.
Je baisse les bras. Je consens. Avec le sentiment de trahir.



Gérad Mordillat, Le miroir voilé et autres écrits sur l’Image, Paris, Calmann-Levy, 2014, 272 pages, 18€
Serge Quadruppani, La disparition soudaine des ouvrières, Folio, 237 pages, 17€

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Vos commentaires

  • Le 11 juillet à 16:16, par Marie-Laure Gardaz En réponse à : Plus tabou que le sexe

    Excellent article, il souligne tout simplement que le travail est une activité humaine. Tout le paradoxe il me semble d’une société où l’image pourtant devenue omniprésente (la comparaison avec le sexe me semble vraiment pertinente !) doit rester controlée. Cela donne une représentation du réel, du travail qui reste censurée et pourtant c’est bien ça la vie. On se retrouve déconnecté de la réalité, en invisibilisant ceux qui représentent « les petites mains » de la société, on ne se sent pas appartenir à ce tout et on ne défend plus suffisamment leurs intérêts...
    La force des images permettraient aussi de créer des vocations, dans une société où il semble qu’il est uniquement bon de rêver de fonder sa start up et de travailler en open space.
    Dommage que l’article ne circule pas davantage, encore une belle façon de « passer le réel en contrebande ».

  • Le 11 juillet à 14:01, par Hillairet En réponse à : Plus tabou que le sexe

    Bonjour
    Je suis membre de la Fi, d accord pour réaliser en Martinique des clichés de travail, ou rechercher dans mes archives. J ai toujours essayé d amener mes enfants sur mon lieu de travail, persuadé que cette vision leur permettrait de comprendre pourquoi j étais si souvent absent. Je les aient souvent sentis très intéressés jamais blasés.
    Amitiés insoumises
    Gilbert

  • Le 28 juin à 14:21, par Marie-Laurence Plana En réponse à : Plus tabou que le sexe

    Ces articles me touchent et m’offrent un oxygène, celui de la vie. Tout simplement.. La vie, celle que l’on admet, par sa force et ses faiblesses. La vie telle qu’elle est vraiment.. Celle que l’on peut aimer vraiment. Elle est loin, bien loin de celle que l’on nous vend, celle que l’on nous ment. A tout bientôt de vous lire encore et, pourquoi pas, faire quelques photos aussi.

  • Le 16 juin à 09:25, par Venault Anne En réponse à : Plus tabou que le sexe

    Bravo pour la belle idée des reportages photos du monde du travail. .. il y a longtemps que j’y pense moi aussi en invitant les curieux à passer une journée avec moi ( aujourd’hui je suis dans l’hôtellerie après avoir fait plusieurs métiers pour lesquels je n’ai jamais réussi à obtenir de Validation des Acquis d’Expérience : VAE (une usine à gaz ... avec laquelle je suis fâchée depuis 20ans tant le fonctionnement est rigide !)
    AVS, chargée d’insertion professionnelle et sociale, formatrice généraliste... bref y en a raconter et à partager...