Un député à la ferme

par François Ruffin 19/03/2018 paru dans le Fakir n°(84 (en kiosque)) Date de parution : Février Mars 2018

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Tout l’automne, on a suivi les Etats généraux de l’alimentation.
Et depuis des années, on publie des dossiers sur le porc breton, les cerises, les poulets Doux...
Après « Martine à l’hôpital psychiatrique », c’était l’occasion d’un nouveau volume de notre série, qui sort ce mois-ci, entre les dorures de l’Assemblée et la gadoue des pâtures, entre les coulisses des discussions et les reportages dans les élevages...

Un député à la ferme, par François Ruffin (323 pages, 8 euros) est publié aux Editions Fakir. Retrouvez-le chez votre libraire et sur notre boutique en ligne !

Ce matin, je prenais la parole à la tribune de l’Assemblée, avec autour de moi les dorures, les peintures, les lustres, les huissiers à chaîne en or, les tapis moquettés sous les pieds, je glosais sur « un autre cap pour l’agriculture », un « nouveau contrat social ».
Et cet après‑midi, contraste que j’apprécie, je patine dans la gadoue, un chien me tourne autour (je suis nul en races de chiens, comme en variétés de fleurs d’ailleurs), dans un bled de ma circo, Le Mesge, à la rencontre d’une agricultrice, Isabelle Marlot.

Comme Obélix

Je l’avais croisée durant ma campagne, ce printemps, à un débat avec la FNSEA et les Jeunes agriculteurs. Ils avaient installé une table sous un hangar, avec un
thermos de café, et ils auditionnaient tous les candidats, de la droite, d’En Marche !, du PS, et moi, sauf le FN qui n’avait pas fait le déplacement.
J’avais tenu, presque au mot près, le même discours que pour les opposants à la ferme des « mille vaches », et il était évident qu’ici je n’étais pas le chouchou, même si j’étais reçu avec sympathie.
C’était un peu formel.
La visite officielle.
Le discours politique.
Les petites piques entre prétendants.
Et puis après, on a continué à causer.
C’est mon métier, de poser des questions, j’aime ça.
Et plus les gens sont différents de moi, et plus j’aime ça.
On dit « qui se ressemble s’assemble », mais moi, souvent, « qui me ressemble m’ennuie ».
Et donc, elle, qui lâche : « En ce moment, c’est dur, très dur. On serre les fesses. Il faut encore que j’aille négocier avec ma banque... »

Une fois élu, je me suis dit : « J’aimerais bien la revoir : qu’est‑ce qu’elle est devenue ?
Est‑ce que ses soucis s’arrangent ? »
D’où mon passage aujourd’hui, même si ça a traîné, à cause de mon agenda, du sien, des rendez‑vous pris puis annulés...
Son frère est là, un barbu, Pascal.
Et sa fille Marion.
À trois, ils sont associés du GAEC, 270 hectares et une soixantaine de vaches.
Ils n’habitent pas sur place, du coup on prend le
café dans un genre de caravane, ou d’Algeco.

«  Comme Obélix, je suis tombée dedans quand j’étais petite, j’aimais la ferme. Mais j’avais cinq frères, donc ça n’était pas pour moi, mes parents ne voulaient pas que je reprenne, et c’était pas une époque où on demandait aux enfants, aux filles encore moins  : ‘‘Qu’est‑ce que tu veux faire ?’’ J’ai fait secrétaire comptable, je travaillais à la cantine des impôts, enfin, au restaurant administratif (les fonctionnaires n’aiment pas qu’on dise cantine).
Vers soixante ans, mon père en a eu marre de ces bétails‑là. C’est Pascal qui est venu me chercher :

‘‘Isabelle, ça te dirait pas de revenir ?’’ Moi je disais oui tout de suite, je signais dans la nuit.
Mais j’avais un mari, une famille, il a fallu s’organiser, pour quitter la ville,
s’installer à la campagne, prendre un congé CIF. Jamais je n’ai regretté. »

Ça se fâchait vite...

Durant mon enfance, avec ma famille, les grands‑oncles, les cousins, mon père aussi, j’ai grandi au milieu de ça, des paysans.
Enfin, ce mot n’était jamais prononcé. On disait « cultivateur », « agriculteur » ça faisait plus technique, et ça correspondait mieux à leur activité, à leur fierté.
C’était, dans mon souvenir, un monde de certitudes.
D’affirmations, haut et fort.
Ça se fâchait vite, et ça rendait les causeries compliquées.
Ça a participé, je crois, de mon éloignement.
Depuis que j’y reviens, comme reporter, puis comme député‑reporter, c’est peut‑être la chose qui me surprend : le doute. Le doute qui s’est installé.
Et qui tolère le mien, de doute, qui le rend audible, voire fertile.
Ce doute, à coup sûr, a d’abord des racines économiques.

« Quand on s’est vus, en mai, vous aviez l’air angoissée ?
— Je le suis toujours. L’année dernière, avec la chute des cours, ça nous a
fait 70 000 € en moins. Tout l’argent de côté, on l’a mangé en un an.
— Le gros souci, reprend Pascal, c’est les prix. C’est catastrophique.
Notre exploitation repose sur le,blé et le lait, et d’habitude, on a toujours l’un qui rattrape l’autre.
Le blé est à 135 €, il y a deux ans il était à 200.
Le prix de revient est à 150 €. Donc, on y perd.
Mon père, il avait un cours du lait à 2,20 francs, il y a trente ans. Là, à 330 € les mille litres, ça n’a pas bougé, 33 centimes d’euro. Sachant qu’on a pour 15 à 20 centimes de nourriture par litre.
On le vend à la coopérative au tarif A ou au tarif B, le A est vendu comme lait, le B deviendra du fromage, du beurre. Donc, tous les trois mois, on doit se positionner.
C’est la bourse. Faut parier sur les cours du A et du B. Nous, on vise la sécurité, on reste comme on est.
— Votre métier, c’est pas de faire boursicoteur...
— Exactement ! Exactement ! »

Eux sont ballottés dans un univers financier, assez mystérieux, énigmatique :

« Là, le cours mondial est à 227. En Europe, c’est à 307. Je vois ça sur mon téléphone, mais je ne sais pas trop comment ça fonctionne.
Depuis la fin des quotas, en théorie, on peut produire comme on veut. Mais on en est arrivé à des trucs aberrants. Comme on savait que le marché allait être
envahi, on a reçu une prime pour qu’on ne produise pas ! Pour qu’il y ait moins de lait, et que ça ne fasse pas chuter les cours ! En prévision des importations !
De toute façon, les primes Pac, c’est 70% de notre revenu. On se dit
, ‘‘Mince, y a un truc qui ne tourne plus rond...’’ »

Voilà pour les chiffres, pour l’économie,
et ça compte, tous les jours, eux comptent.
Mais c’est sur le sens de leur métier, encore davantage, peut‑être, sur sa place dans la société, que le doute s’est installé. Et c’est là‑dessus que, avec eux, je m’attarde :
« Nous, on se dit, ‘‘on nourrit le monde’’, mais là où on se sent de plus en plus mal, c’est l’environnement. Je me sens mal quand je sors avec ma machine à traiter. Et on a des terres sur Amiens, ouh là, là‑bas, c’est compliqué. Bon, le syndicat essaie d’arranger les choses mais on verra...
Les gens entendent tellement de choses ! Ils nous prennent pour des pollueurs !
C’est comme là, sur le glyphosate. Combien de cas de cancers ça produit ?
Dites‑le‑moi. Le CO2, c’est 30 000 cas. Est‑ce qu’on interdit les voitures ? »

Je grimace.
Lui se lance dans la science :
« C’est un désherbant, alors moi j’aimerais qu’on m’explique comment c’est possible qu’on en retrouve dans le blé ? Même dans les lentilles ? Alors que ça devrait tuer les plantes, en théorie... Déjà, qu’il y en ait dans les nappes phréatiques, je n’ai pas compris. Et il va falloir nous dire comment on fait sans ça... Dire ‘‘Demain, on passe tout au bio’’, c’est bien gentil... »
J’hésite, prudent.
Comment dire le désaccord, et ne pas rompre le dialogue ?
« Bon, des preuves que le glyphosate est mauvais, y en a des bouquins entiers, et que Monsanto achetait les scientifiques... »
C’est à lui, à son tour, de faire la moue : « Mouais. Mais des preuves dans l’autre sens, y en a aussi. Y a rien de démontré. Sinon, l’Europe ou l’Etat, ils auraient prohibé ça depuis longtemps... »

Bon.
On ne va pas y arriver par là, par les statistiques, les composés chimiques, etc.
On va essayer par un autre bout :
«  Dans vos propos, je reprends, y a deux choses qui se confondent. Vous dites : ‘‘On ne peut pas travailler sans’’, et du coup, ça vous amène à défendre le produit, à contester sa nocivité. Vous voyez ce que je veux dire ? Vous raisonnez un peu à l’envers : comme vous ne pouvez pas vous en passer, vous déclarez que ça n’est pas si mauvais... Vous voyez ?
— Oui. Vous avez raison », il concède.
Ouf.
Un point.
« Plutôt qu’on puisse se demander, ensemble : ‘‘Bon, si on doit s’en passer, comment on fait ? Quels surcoûts ça engendre ?’’
— Ouais. »
Je ne sais plus comment mais après ça, assez vite, sa nièce Marion a enchaîné sur les veaux. « On a des niches individuelles, eh bien depuis septembre, on doit les mettre face à face.
Pour qu’ils se voient ! C’est une norme pour leur bien‑être. Sauf que quand des veaux se lèchent l’un l’autre, ça transmet des maladies... »

Et elle embraie toute seule :
« C’est comme tous les trucs des vegans, là, dans les abattoirs. Nan mais qu’est‑ce qu’on doit faire ? Bientôt il faudra aller caresser les bêtes jusqu’à leur dernier moment ? »

Encouragés à bétonner

Je fais un paquet avec tout ça.
Avec toutes ces remarques :
« Ce qui m’embête, dans tout ça, c’est que j’ai l’impression d’avoir une forteresse assiégée.
Vous vous sentez attaqués, et du coup, toute interrogation de l’extérieur, c’est pris comme une agression. Vous vous repliez.
— C’est vrai.
— Et vous voyez bien comme ça peut être négatif parce que, du coup, les agriculteurs se coupent de la société, des demandes de la ville. Alors qu’il faudrait recoudre ça.
— Mais qu’est‑ce que vous faites, vous, pour recoudre ça ?
— Eh bien je suis là ! Je suis là, je vous écoute, je discute avec vous, et je vous livre mes points d’accord et de désaccord. Et demain, je rencontrerai des gens, ailleurs, des militants, mes collègues députés, et je leur dirai mes points d’accord et de désaccord. Pour qu’on trouve ensemble un chemin. »

Pour se dégourdir les jambes (et pour la photo Facebook), on fait un tour dehors.
On patauge dans la boue.
Devant nous, le hangar est ouvert. « Nos vaches entrent et sortent librement, jour et nuit, commente Isabelle. Elles peuvent sortir dans la pâture, revenir à leur abri, se nourrir au silo.
— Mais vous êtes pas sûrs qu’elles mangent assez, alors ?
— Si, tout ça c’est contrôlé, elles sont badgées. L’inconvénient, c’est que plus elles vont à l’extérieur, plus elles sont sales, plus il peut y avoir des germes dans le lait. Donc ça va contre les normes. Au fond, on est encouragés à enfermer, à bétonner. »

J’évite comme je peux les flaques d’eau.
« Nous, on n’est pas trop béton. Pour les réserves de maïs, on a installé des coussins... » C’est un genre de grande bâche en plastique, sur la gauche, en extérieur. « Même si pour ça on ne reçoit pas de subventions. »
Elle me montre un coin, plus loin :
« Pour épurer l’eau, vous voyez là‑bas, on a planté des roseaux... Ça marche bien, Ça filtre. »
Ça m’amuse, ce paradoxe. Eux pestent contre les écolos, mais en pratique, ils sont déjà en transition, ils ont fait quelques pas. Et l’enjeu réside là, pour moi : des Pascal, des Isabelle, des Marion, comment on les fait glisser, pas
vers le bio, mais vers une autre agriculture ?
Comment on rend ce changement socialement viable, économiquement rentable ?
« On pourrait faire partir nos bêtes à l’herbe, mais il faudrait le double de surface. Si le consommateur veut des vaches en pâture, on peut, mais il faut que le prix du lait suive. Parce qu’elles produisent plus quand elles mangent à l’auge... »

Il y a du doute sur le chemin à suivre, de l’incertitude. Mais, pour moi, c’est tant mieux, c’est la pensée qu’on laisse respirer, ce doute. Comme on dirait, vous savez, « il y a du jeu », ce jeu qui permet aux pièces de se mouvoir, les idées pas encore fixées.
Les jeux ne sont pas faits.
Les choses pas figées.
Le champ des possibles, ouvert.

Du Leclerc au Burkina

Comme parlementaire, j’ai joué le jeu moi aussi. Je me suis tapé les grands‑messes des États généraux de l’alimentation voulus par Macron. J’ai sagement assisté aux auditions.
J’ai visité Rungis avec la Commission. Je me suis investi sur ce dossier, pas mal, les premiers mois de mon mandat. Tout en craignant qu’on se borne à un problème de plomberie : la répartition de la valeur ajoutée entre producteurs / transformateurs / distributeurs.
Soit, soit.
Mais au‑delà :
Quel contrat social voulons‑nous ?
Quel cap fixons‑nous ?
Quelle agriculture pour quelle alimentation ?
Le président, son gouvernement, n’offrent aucune réponse, aucun cap, aucun contrat social.
Le tout est laissé, comme redouté, à la force de l’inertie et des lobbies.
Avec ce livre, avec ces reportages publiés ici, je ne prétends à aucune vérité intangible, j’affiche peu de convictions arrêtées.
Au contraire, presque. Mon premier impératif est de comprendre. Comprendre d’abord, comprendre l’aviculteur breton, comprendre le marché au cadran de Plérin, comprendre les informaticiens qui s’essaient maraîchers, comprendre le producteur de porcs, et de cerises, et de vaches. Et c’est mon doute que je balade des abricotiers de la Drôme au ministère de l’Économie, des couloirs de l’Assemblée nationale aux poulets du Cameroun, de la cafète de AgroParisTech à un abattoir de poulets, des rayons de Leclerc aux terres du Burkina.
À la lumière de ce doute, me semble‑t‑il, se dessinent, sans les figer, les contours d’un nouveau cap, d’un nouveau contrat pour l’agriculture.

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