Un petit meurtre ordinaire

par Pierre Souchon 05/05/2017 paru dans le Fakir n°(55) mai - juillet 2012

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C’est juste un fait-divers – mais qui oppose deux France.
Au village de Puvis, un « Arabe » s’est fait buter pendant un cambriolage. Le chasseur-meurtrier, pas mis en examen, est félicité par ses voisins.
A la cité de Chavanes, les frères et les copains du défunt prient Allah, montent un snack, militent pour le Front de Gauche, commandent des Giants en prison…

ZIED
Chavanes, rue des Acacias.
9 décembre 2011.

« On vient voir la maman d’Ahmed. On peut rentrer ?
-Vous êtes qui ? Vous êtes des inspecteurs ?
-Non, on est des amis…
 »
A l’intérieur de la maison, il y a un monde fou. Une dizaine de dames voilées prient, agenouillées, face à un grand écran qui montre la Mecque en direct. On nous fait une place sur le canapé, juste à côté de la mère d’Ahmed.

C’est Céline qui m’a embarqué là-dedans. Conseillère à la mission locale de Chavanes, elle suivait Ahmed, 23 ans, depuis plusieurs mois. Elle l’adorait, ce jeune qui cherchait du boulot et lui amenait des gâteaux. Il y a quelques semaines, Ahmed a cambriolé une baraque à la campagne avec un copain. Les voisins, de retour de la chasse au sanglier, l’ont abattu d’une décharge de plomb en pleine tête. Son pote Maxime a réussi à s’échapper. Après une courte garde à vue, le meurtrier a été libéré. Depuis, Maxime s’est rendu à la police : lui est prison.
Les flics l’ont joué vachement psychologues : « J’ai été convoquée au commissariat, nous raconte la mère. Je n’étais au courant de rien, et un policier a commencé à me poser un tas de questions sur Ahmed. Au bout d’un moment, il s’est penché vers moi, front contre front : j’ai cru qu’il allait me frapper. ‘Mon fils il est mort ?’, j’ai demandé. Il a crié à ses collègues : ‘Elle a compris toute seule !’ » Quelques heures plus tard, une perquisition a lieu chez elle : « Quand l’un d’entre eux est arrivé dans cette pièce, il a appelé les autres : ‘Ils ont une jolie télé !’ Pourquoi il a dit ça ? Elle nous a coûté 400 euros…  » Elle prend la main de Céline : « Mon fils était tellement gentil. C’était pas un voyou. Il rendait tout le temps service, il était poli, il respectait tout le monde…  »
Les photos s’empilent sur la table. Ahmed en uniforme de marin, Ahmed souriant, Ahmed en famille, Ahmed avec des lunettes noires, tenant en éventail des billets de 200 euros… Je le voudrais tout blanc, Ahmed. Je le voudrais impeccable, sans ses faux airs de bandit avec ses biffetons, sans ses histoire de stups ni de cambriole. Je le voudrais la poitrine offerte aux balles d’une ordure raciste. Mais aux mots de la mère, et à son amour, et aux mots de Céline, et à son affection, j’entends en réponse la musique du procureur, la voix du juge qui rappellera et qui rappelle en moi que c’était pas qu’un enfant de chœur, Ahmed.

Casque de moto à la main, Brahim débarque. Yeux perçants et barbe noire, il est l’aîné des quatre enfants. Fataliste, lui déclare d’une voix douce que la mort de son frère, « c’est comme ça, c’est la vie ». Un refrain que reprend le dernier de la fratrie, Zied, durant le couscous : « C’est le destin. Il faut continuer. » Mais derrière son visage de marbre, ses mots résignés, il y a la douleur, contenue, prête à bondir.
A vingt ans, Zied retape un bac logistique, et livre des pizzas depuis des années. Lui ne fait « pas de bêtises  » : son grand frère s’est occupé de son cas. « A l’école, et au collège, j’étais turbulent. Je faisais tout le temps des conneries, j’écoutais pas… Donc le principal convoquait ma famille. C’est Brahim qui venait. Quand on sortait de son bureau, il me collait deux trois gifles terribles devant tous mes collègues, j’avais la tête qui tournait…
-Tu lui en voulais ?
-Non, c’est normal. C’est mon grand frère.
 »
Zied a quand même réussi à faire une garde à vue : pour réparer son pneu de scooter crevé, il démonte une roue dans la rue, et les flics passent à ce moment-là. C’est Brahim qui est venu le chercher au commissariat : « Ça m’a vacciné. Et ça m’a évité la prison, parce que les trois quarts des jeunes de Chavanes que je connais, ils sont en taule. Il y a quelques jours, j’étais au quartier. On jouait aux dominos, on discutait… D’un coup y en a un qui dit : ‘Oh l’équipe ! C’est 17h45 !’ Et là Pierre, tu vois dix mecs qui se lèvent et qui partent chez eux en courant, parce qu’avec leur bracelet électronique, ils doivent être rentrés à 18 heures… La prison, c’est pas assez sévère. Ils font tous des allers-retours. Si c’était sévère, ils recommenceraient pas.
-Comment ça ?
-Attends ! J’ai un copain, avant de rentrer en prison, il était tout maigre, malade, pas bien. Il est ressorti, il était gros, costaud, il avait bien mangé, il avait fait du sport… T’as ta télé, ta console, tes potes du quartier… T’as un téléphone, du shit, tout rentre, tout sort… Qu’est-ce qu’il te manque, en prison ?
-La liberté ?, essaye Céline.
-C’est pas grand-chose, quand t’as pas de boulot.
 »
Et y en a pas, de boulot, il nous explique. Y en a nulle part, « surtout quand on est arabe et qu’on habite une cité ». Sa grande sœur Oussaima a eu un bac compta : « Ça fait quatre ans qu’elle fait la plonge dans un hôtel. C’est tout ce qu’elle a trouvé. Tu la verrais, la pauvre, elle a les mains complètement bouffées par la Javel… Et encore, elle a du taf. Ceux qui en ont pas se lancent dans le business. C’est la nécessité.
-Mais tes parents, ils ont pas fait de business ?, dit Céline.
-Mon père est arrivé en France en 79. Ça fait trente ans qu’il travaille dans le bâtiment, il a jamais eu un bulletin de salaire. Jamais ! Et il a eu jusqu’à six, sept manœuvres ! A faire des chantiers pas possibles, à construire des piscines et des villas pour tous les riches du coin… A force de travailler quinze heures par jour, quand j’étais plus jeune, il s’est payé une énorme hernie discale. Il a eu des gros problèmes de santé, cloué au lit à la maison… Ma mère avait un cancer, elle était très malade aussi… Donc Brahim, mon grand frère, il s’est mis à voler des trucs. Pour nous. Je te dis, c’est la nécessité. C’est la délinquance forcée.
-Tu crois vraiment que ce n’est pas possible de faire autrement ?
, le reprend Céline, travailleuse sociale qui ne prend pas de congés.
_ -Non, c’est pas possible de faire autrement. Je vais te dire un truc, Pierre : tous les trucs sur les mecs des cités, qui racontent que ce qu’on veut nous, c’est rouler en Porsche, avoir plein de tunes et une piscine, des chaînes en or et du Lacoste, c’est de la connerie. C’est de la grosse connerie. Tu sais ce qu’on demande, moi et mes collègues ? Pas grand-chose, juste le minimum. Un boulot, un petit salaire, de quoi vivre. Même ça, on l’a pas. On peut même pas l’avoir. Moi mon rêve, c’est ramasser les poubelles, à l’agglo. Tu te fais 1 500 euros, à 11 heures du matin t’as fini, t’es tranquille, c’est vraiment bien. Les poubelles, c’est royal. Mais pour y rentrer, faut du piston. Sinon y a l’intérim. Tous mes collègues en font. On leur propose quoi ? Une demi-journée pour tirer des fils d’électricité. Et une autre journée pour décharger un camion. T’as combien, à la fin du mois ?
-Mais ça te fait un peu d’expérience, dans un CV,
positive Céline.
-A ce compte-là, mes potes ils ont plein d’expérience !  », rigole Zied.

On remercie la famille pour l’accueil, et le petit frère nous raccompagne dehors. Une belle bagnole klaxonne, il échange quelques mots avec le conducteur : «  C’est une voiture de location, le collègue se fait plaisir. Il a fait de la prison pour des broutilles, il sort juste, il a un bracelet électronique. » Il regarde l’heure sur son portable : « Merde ! Faut que j’appelle Bastien. Viens, Pierre, écoute. Je mets le haut-parleur. » On décroche, il demande : « Wesh frère ! Ça va frère ?
-Wesh ça va, et toi ?
-Tranquille, qu’est-ce tu racontes ?
-Écoute, ça roule, j’ai vu ma mère et ma sœur.
-Ah c’est bien, ça, frère. T’as vu ta mère et ta sœur au parloir, alors.
-Ouais, et tu sais quoi ? Ma sœur m’a apporté un Giant, un bon Giant de chez Quick. Après j’ai fumé un super bédo, et tu sais quoi ? Je suis même pas allé en promenade ! Même pas ! Tellement je suis défoncé et que j’ai trop bien mangé !
-Cool, frère ! Faut que je te laisse, y a foot !
-Le Barça va perdre, frère !
-Jamais, t’es ouf ! Ils ont Messi !
 »
Bastien est en centrale depuis cinq ans pour avoir bastonné un type, il sort bientôt. Zied se marre : « T’as vu ? Il est heureux parce qu’il a mangé un Giant !  »

BRAHIM
Chavanes, café L’Imprévu.
10 décembre 2011.

Brahim arrive au café avec une espèce de longue robe. Comme ça caille, je lui demande s’il porte ce truc contre le froid. Il rigole : « Non ! C’est un kamis, le pantalon religieux traditionnel. C’est comme le voile, si tu veux. Le Prophète recommande de le mettre pour qu’il n’y ait pas de différence entre les gens.
-C’est important, pour toi, la religion ?
-Très. »

Je viens de le lancer, Brahim. Il me déroule un cours très pointu sur toutes les tendances de l’islam. On est tous pareils, de «  la goutte de sperme jusqu’au cadavre », la vie n’est qu’un « simple passage », et bientôt on se retrouvera devant Dieu, « que j’adore » – alors l’heure des comptes aura sonné, et on ne fera pas trop les malins. Du coup, il faut faire le bien. Parce que là-haut, c’est regardé, contrôlé, jugé de près. Alors ce qui compte, c’est le respect, la droiture, la générosité – pour espérer pouvoir rentrer au paradis, «  voilà mon rêve  ».
Une heure. Il m’assaisonne une heure, Brahim, avec le Prophète et ses recommandations, et les sourates, et les versets, et tout un tremblement théologique fantastique que j’écoute bouche bée. Puis il me demande d’un coup ce que je pense de la mort de son frère. Il saisit sa bouteille d’Orangina, sa paille, son trousseau de clés, et sur la table reconstitue les lieux du meurtre. « Regarde, Pierre, là c’est la maison cambriolée. Bon. Là, c’est le chemin forestier. A trente mètres environ, il y a un petit tremplin. Là. (Il pose un carré de sucre au bout de la paille.) Ici, c’est la voiture de mon frère. Là, c’est celle des chasseurs. Bon. Mon frère fait une marche arrière jusqu’ici. Soi-disant il leur fonce dessus. Jusque-là. Et ensuite, il recule jusqu’au tremplin ? Et eux ils le laissent partir ? Mais alors, quand est-ce qu’ils tirent ? Non, ça tient pas debout. Donc à mon avis, la voiture est ici. (Il déplace la bouteille d’Orangina.) Et celle de mon frère, plutôt ici. (Il déplace son trousseau de clés.) Donc mon frère est parti en marche arrière… Qu’est-ce que t’en penses ? »
Il n’y avait aucun témoin. Donc il y a un tas de doutes. Alors la bouteille d’Orangina, la paille, le trousseau de clés, le sucre changent de place, et les doigts de Brahim se promènent sur trente centimètres carrés, sans s’arrêter. C’est son obsession, à Brahim. C’est à ça qu’il réfléchit sans cesse. Il y a deux ans à attendre jusqu’au procès, et le tireur est en liberté. « Ça te paraît pas fou, ça, Pierre ? Si Mohammed avait tué Cédric, tu crois qu’il serait dehors ? » Brahim n’a profité de « rien  », avec son frère : « C’était l’éducation, l’éducation, l’éducation. Je l’ai frappé jusqu’à ses dix-huit ans. Après j’ai arrêté, sinon il aurait gardé de la rancune. Tout ce temps que je lui ai consacré… Et tu te réveilles un jour, on te dit ‘y a plus rien, c’est fini’. Il était grand, costaud, mon frère, mais il manquait de caractère. C’est pour ça qu’il s’est laissé emboucaner par ce Maxime. Il était trop gentil…
-Mais il faisait des conneries, quand même ?
-Pas beaucoup. Pas lui. Moi j’en ai fait, des conneries. La première fois que je suis rentré dans un commissariat, j’avais cinq ans et demi.
-Tu déconnes ?
-Je te jure ! C’est la juge qui me l’a dit, un jour. Mme Pauline Toufier.
‘Tu sais à quel âge t’es allé au commissariat ? – Non ? – Cinq ans et demi. – Non !’ J’en avais huit.
-Mais qu’est-ce que tu foutais dans un commissariat à cinq ans et demi ?
-Mes parents étaient malades. Donc je chourais des trucs, des jouets, des voitures téléguidées pour mes petits frères. Au Monoprix, au Prisunic, au Secours populaire, aussi. Hop ! Chez les flics.
 »

D’un coup il se transforme, le Brahim religieux. Ses yeux s’allument, il regarde si on ne l’entend pas, et il rigole sa jeunesse. « J’étais en CM1. On partait en classe verte, et le directeur nous expliquait le voyage. Monsieur Karageorgis. Et puis il dit : ‘J’ai une nouvelle à vous annoncer. Il y en a un parmi vous qui ne va pas venir en classe verte.’ Il vient vers moi  : ‘C’est toi ! T’es un voyou, t’es un voleur ! Tu vas pas aller en classe parce que tu as un rendez-vous chez la juge !’
-Tu devais être humilié, non ?
-Je m’en foutais. ‘Ah bon, j’irai chez la juge…’
-Mais t’avais fait quoi ?
-Je crois que j’avais défoncé un chapiteau de cirque. Avec deux collègues, on avait balancé du mercurochrome partout sur les murs. On avait fait du vélo, de la trottinette, escaladé le mur d’enceinte, pété plein de trucs… Mais dedans, j’avais oublié ma doudoune, avec mon nom dessus pour les colonies de vacances. C’est là que la justice m’a placé en foyer, de la sixième à la quatrième. Mes parents arrivaient plus à me gérer. Mon CAP cuistot, je l’ai pas fait. Je foutais rien à l’école. Je sais même plus pourquoi, je me retrouve encore dans le bureau de la juge, à 12 ans.
‘Mais je peux pas te juger tout seul !, elle me dit. Tes parents doivent être là !’ J’avais dit à ma mère ‘reste à la maison, tu es malade’, et j’avais fait les vingt bornes comme un grand… La juge en revenait pas. J’en ai fait un tas, de conneries. On allait au centre-ville, les gens allaient acheter leur pain en laissant les clés sur leur bagnole. On partait avec. Tu roules en voiture à ton âge, c’est l’amusement. Pour moi, c’était ça, la délinquance, c’était que de la ruse. Sauf qu’après tu passes chez les majeurs. La juge m’avait averti  : ‘Brahim, tes histoires de vol, là ça va. Mais dans un mois, si tu recommences, ça sera du ferme.’
-Et t’en as fait ?
-Bien sûr !
 »
Je l’attendais pas tellement sur le terrain de la taule, le docteur en religion. « Tu regrettes ?
-Non. Peut-être que je serais pas comme ça, aujourd’hui. C’est avec ce passé que j’arrive à être ce que je suis.  »
Lui a arrêté les conneries, d’un coup, à 21 ans : «  A cause du regard des autres et grâce à Dieu. » Pour que son petit frère Zied ne devienne pas « fou  » en intérim, Brahim projette d’ouvrir un snack. De son enfance allumée, de ses tourments adolescents, deux figures se dégagent. «  Jacques Pirandello. Il travaillait à la mairie. Lui, c’était un homme. Lui, il aimait les pauvres. On partait avec lui faire du ski. Une semaine à Pra-Loup, chalet, tout payé ! Quand il y a un homme comme ça, c’est bien. Lorsqu’il y avait une fête pour la ville, il nous poussait à créer des choses. Des statues, des animations… On était défavorisés, on ne trouvait que lui. On voulait faire du foot ? Il donnait l’argent, on allait acheter la tenue complète à Décathlon et on se défonçait sur le terrain. Et Chantal Barlini. Une assistante sociale, elle était super, elle était gentille, elle venait me chercher à l’école… Aujourd’hui, c’est fini. Les jeunes n’ont plus ça. J’essaye de leur parler : ils s’en foutent. Ils ont pas de boulot, on leur dit ‘va à Tudip, va porter des agglos’, c’est un truc de réinsertion… Qu’est-ce que tu veux qu’ils fassent ? Tu vis pas ta vie. Tu vis la vie que l’Etat t’inflige. »

L’avocat.
Orcival, restaurant Les Rosiers.
24 janvier 2012.

Je bouffe au resto avec l’avocat de la famille. Un ténor du barreau, lui, adjoint UMP à la Sécurité dans la métropole d’à côté :
« Je vais tout faire pour que ce procès se déroule aux assises. Mais vous savez, on n’en est pas là. L’instruction n’est pas close, et le tireur n’a même pas été mis en examen…
-Il y a un mort par arme à feu, et vous n’êtes pas sûr d’aller aux assises ?
-Loin de là. Vu la tournure qu’a pris l’affaire, on peut très bien se retrouver devant un tribunal correctionnel, avec des
‘violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner’. Je n’ai jamais vu ça : un tueur qui n’est pas mis en examen ! Il est entendu comme ‘témoin assisté’ ! Son audition est très rapide, sans aucune question contradictoire… Il y a eu un travail de la police.
-Qu’est-ce que vous appelez un ‘travail de la police’ ?
-C’est lorsque la police prend parti de façon flagrante dans une audition. Là, quand vous lisez les PV d’audition, le père et le fils ont raconté ce qu’ils ont voulu, et on les a laissés partir. Le père est gendarme retraité, le fils agriculteur, ce sont des gens qui n’avaient jamais fait parler d’eux, des gens tranquilles… En face, un arabe, drogué, repris de justice, qui cambriole une maison : la police a considéré que la justice était passée. La chasse était ouverte… C’est pour cela que c’est une affaire très compliquée, il va falloir tout remonter, tout refaire. La pièce maîtresse, c’est la reconstitution que je vais demander, qui m’a été refusée dans un premier temps – on m’a dit que c’était
‘trop tôt’…
-Pourquoi c’est la clé de voûte, la reconstitution ?
-Parce que vous avez les déclarations du père et du fils. Si on les écoute attentivement, ce sont deux personnes qui ont tiré en légitime en défense : Ahmed était en train de leur foncer dessus en voiture, ils se sont défendus. Puis vous avez les expertises qui nous parviennent…
-C’est-à-dire ?
-C’est-à-dire que lorsqu’on tire une cartouche de plomb, le plomb part en gerbe. Une grande gerbe, pour tuer un oiseau, par exemple. Et qu’à l’extrémité de la cartouche, il y a ce qu’on appelle la
‘bourre’, qui tombe au sol lorsque le coup de feu part. D’une part, la gerbe de plomb qui a traversé le pare-brise est d’un diamètre ridicule, quelques petites dizaines de centimètres… Et le médecin-légiste a retrouvé la bourre de la cartouche dans le visage d’Ahmed. Pour finir, vous avez la trajectoire de la voiture : Ahmed faisait une marche arrière, en réalité. Il ne menaçait personne.
-Du coup ?
-Du coup, Ahmed s’enfuyait. On l’a poursuivi le long de ce chemin de terre, en courant, pour le tuer. Pour lui loger du plomb dans la tête à deux mètres vingt-cinq de distance… C’était de l’abattage. Tout cela, nous devons le faire établir lors de la reconstitution. Et à ce moment-là, il sera difficile de ne pas mettre en examen ces gens, du moins nous l’espérons…
-Si je résume, maître, vous avez un type qui en flingue un autre presque à bout portant, qui va faire un tour à la gendarmerie et qui retourne se balader dans la nature – et vous avez Maxime, le copain d’Ahmed, qui a fait un cambriolage raté, et qui est en taule depuis six mois ?
-Vous avez tout compris.
 »

LES VOISINS
Village de Puvis.
15 mars 2012.

Des oliviers centenaires, des vignes à perte de vue, Puvis perché sur un piton rocheux : c’est dans ce village qu’Ahmed a été tué par un agriculteur.
Au comptoir du bistrot, tout le monde se connaît. Tout le monde déconne sur la cuite de la veille, sur le chien de Paul qui pue ce matin encore plus que d’habitude, sur la voiture de François qui n’en finit plus d’empoisonner les rues du village avec ses quarante ans : « On va boire un coup, on n’est pas des sauvages !  », lance Christophe, la quarantaine, et sans qu’on lui demande rien, le patron aligne quatre verres et les remplit de blanc jusqu’en haut sans renverser une goutte.

Christophe fait du commerce entre le monde entier et Puvis, son village natal, où il vend des produits artisanaux aux touristes l’été. L’histoire d’Ahmed, il en a entendu parler, oui. « Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Moi aussi, j’ai été un voyou. Moi aussi, quand j’avais vingt ans, je faisais des conneries. Mais on avait du respect, nous. On disait pas ‘fils de pute’ ou ‘nique ta race’. On tuait pas pour une clope. On braquait pas des vieilles dans la rue. Aujourd’hui, les jeunes, c’est quoi leur truc ? C’est les jeux vidéo ! Toute la journée ils allument des mecs sur leur écran, avec du sang qui gicle ! Alors forcément ensuite ils pensent que dans la rue, c’est la même. Qu’ils peuvent arroser tout le monde, comme ça, tranquilles.
-C’est les jeux vidéo, tu crois, le problème ?
-Attends, ici, à Puvis ! T’as vu la gueule du bled ? Bon... Y a deux mois, la vendeuse de journaux s’est fait braquer. Quatre gamins cagoulés, ils ont fait la caisse avec des couteaux, y avait quinze euros ! C’étaient des gosses d’ici ! Ils avaient quoi ? Dix, douze ans ! Oui monsieur ! D’ici, de Puvis ! Ça va plus, ce monde. Nous, on n’était pas comme ça.
-Oui, mais le type qui a flingué le cambrioleur…
-Cambrioleur, cambrioleur de mes deux ! Faut pas s’étonner ! Il a récolté ce qu’il a semé, c’est tout ! Et après les gars ils viennent pleurer ? C’était un mec des cités, ils sont tarés, dans les cités. Ça aura remis les idées en place dans la tête de ses potes… Là, c’était pas les jeux vidéo. A Puvis, y a des paysans, ils ont des flingues, ils s’en servent et puis voilà. Qu’ils viennent pas nous emmerder après. Il a joué, il a perdu.
 »

« Vous êtes journaliste ?
-Oui ?
-Et vous êtes ici pour la mort du jeune ?
-Oui ?
-C’est une sale histoire… Allez-y, prenez une chaise !
 »
Je m’installe. Grossiste en légumes, Bernard coupe quelques tranches de saucisson : il s’est levé à trois heures du matin pour alimenter les grandes surfaces locales. Son copain Victor est agriculteur. « On le connaît, le paysan qui a tiré, c’est pas le mauvais type… Qu’est-ce que vous auriez fait, à sa place ?
-Je sais pas trop…
-Un type cambriole les voisins, il vous fonce dessus en voiture, vous avez un fusil… Vous tirez pas ?
-Ben…
-Ben moi je tire, tout le monde tire ! C’est pour ça qu’ils l’ont pas mis en taule, parce que tout le monde aurait fait pareil.
-Il aurait pu appeler les flics, non ?
-Appeler les flics, vous avez déjà essayé ? Le temps qu’ils arrivent, vous vous êtes déjà fait descendre trois fois… Non, moi j’aurais tiré, et puis voilà. Comme ça les choses sont claires. Et puis faut pas déconner, y en a plein le cul des gris.
-Comment ça ?
-Oh ? Vous êtes journaliste et vous le savez pas ? Moi, tous les matins j’achète le journal, tous les matins y a des faits divers, et neuf fois sur dix le mec s’appelle Mohammed ou Rachid. Mais y en a marre, nom de dieu ! Alors un de moins, c’est déjà ça.
-C’est sûr, atteste Victor. Ces putains d’Arabes, on leur a rien demandé, et ils viennent nous emmerder. S’ils sont pas contents, ils se tirent, ils rentrent chez eux ! Vous savez ce qui sépare l’homme de l’animal ?
-Euh… Non ?
-La Méditerranée !
 »
Ils éclatent de rire. « On doit y aller, monsieur le journaliste. Parce qu’on bosse, nous, pas comme eux ! Au plaisir ! »
J’ai continué à boire quelques cafés. A subir des regards méfiants, et des mots chuchotés, et puis, toujours, une fois la conversation liée, à entendre avec des variations les mêmes histoires sur ces « putains d’Arabes ». Un plombier quinquagénaire m’a expliqué, prenant à témoin tout le bistrot, que le meurtrier avait « commencé le boulot », « la purge », qu’il fallait « continuer », et qu’on devrait «  le décorer ». Ça a commencé à nettement me fatiguer, tous ces discours guerriers. Alors j’ai promené ma ruralité blessée dans les rues de Puvis. J’ai admiré les jolis frontons des maisons, les ruelles étroites et sinueuses, le linge qui pendait aux fenêtres. Les deux agences immobilières du village proposent des baraques qui oscillent entre 480 000 euros, pour 150 mètres carrés, et 1 340 000 euros, pour une villa avec « vue sur la mer ». Il y a un resto, aussi, qui affiche un « pot-au-feu et son bouillon revisité pour les gourmands  » à 89 euros. Pour les « petites faims  », une mise en bouche, entrée et dessert à 49 euros.
J’ai mangé l’andouillette du jour dans le deuxième bistrot de la commune : « On ira le soutenir au tribunal ! Il a bien fait ! », m’a annoncé un client. J’ai quitté Puvis.

AZIZ
Chavanes, kebab L’Oasis.
13 mars 2012.

Brahim a ouvert son snack hallal. J’y bois plusieurs cafés, c’est la maison qui régale.
« Ça sert à rien de voter, je vous dis !  » Derrière le comptoir, le salarié de Brahim, kamis et grande barbe, s’énerve contre deux jeunes en survêt. « De toute façon, mon seul président, c’est Allah.
-Mais ça n’a rien à voir !, gueule Aziz.
-Gauche ou droite, ça fait trente ans, rien ne change !, hurle Ali. C’est la même chose !
-Bien sûr que c’est différent, tranche Brahim qui fait sa prière au fond de la cuisine. Il faut voter à gauche, parce que si Sarkozy repasse, on va prendre cher.
-Ah merci Brahim ! Merci !
 »
De contentement, Aziz fait plusieurs fois le tour de la pièce. «  Et je vais te dire, Ali. Faut que tu votes Jean-Luc Mélenchon !
-C’est qui lui ? Il parle de tes frères musulmans ?
 »
Avant sa conversion à l’islam, Ali s’appelait Julien. Il s’est marié à une Algérienne. Ils ont des enfants et veulent aller vivre là-bas parce que de toute façon, «  ici, c’est un pays de merde ».
Aziz enlève sa casquette, la triture, se met des claques sur la tête : « Mes frères musulmans ! Mes frères musulmans ! » A 21 ans, lui est vacataire au service des sports de la ville – il surveille les piscines. En rab, il s’occupe aussi d’un parking souterrain : « Qu’est-ce qu’il me la ramène Ali avec ses frères musulmans ? » Il se lève comme un ressort : « Oh Ali ! Avant de partir au bled, tu fais quoi ?
-Quoi ‘je fais quoi’ ?
-Ben tu fais comme tout le monde, tu vas chez le médecin. C’est vrai ou c’est pas vrai ?
-Oui, et alors ?
-Alors je vais te dire, frère. Tu vas voir ton médecin, parce que tu pars deux mois et que t’as peur d’être malade là-bas. Tu lui dis que tu vas en Algérie… Il te prescrit de l’Aspirine, de l’Efferalgan, du laxatif, encore des trucs… Hop, tu prends l’ordonnance, et tu fais quoi Ali ? Tu vas dans une pharmacie ! Et on te donne tes cachets ! Là ! Et tu repars, et t’as rien payé ! Zéro ! C’est vrai ou c’est pas vrai ?
-C’est vrai.
-Alors je vais te dire, si Sarkozy il repasse. Tu iras chez le médecin, Aspirine, Efferalgan, Magnoscorbol… 340 euros.

-Quoi ? C’est prévu, ça ?
-Bien sûr que c’est prévu, frère ! La sécu c’est fini ! Tes frères musulmans, tes frères musulmans… Ils habitent dans quoi tes frères musulmans ? Au quartier ?
-Ben dans des appartements…
-Exactement, frère ! Alors le T2, 200 euros. T3, 300. T4, peut-être 4 ou 500 euros. Parce que y a l’APL, frère, l’APL, tes frères musulmans ils logent pas cher, tranquilles !
-Et alors ?
-Si Sarkozy il repasse ? T2, 500 euros. T3, 800. T4, 1 000 euros.
-Quoi ? Tu rigoles ? C’est prévu, ça ?
-Bien sûr que c’est prévu ! Le logement social c’est fini avec la droite ! Fini, frère ! Tu vas voir comme ils vont être contents, tes frères musulmans !
 »
Ali se prépare un sandwich : « Qu’est-ce qu’il me parle d’appartements, lui… Ah elle est belle, ta politique ! Toi tu votes pour avoir un loyer pas cher ! Tu votes Hollande pour qu’il te donne un appartement ! »
Aziz envoie sa casquette à l’autre bout de la pièce. « Oh frère ! Tu crois que Hollande il va me donner un appartement ? Mais t’es ouf ou quoi ? Je vais te dire, frère, parce que jusqu’ici je le pensais un peu, j’osais pas trop le dire, mais maintenant j’en suis sûr : tu es bête, frère ! Tu es vraiment bête ! »
Dans la salle, tout le monde se marre. Sourire en coin, Brahim me montre Aziz : « T’as vu un peu ? Ça, c’est du jeune ! »

Aziz veut mobiliser les jeunes de son quartier autour du Front de gauche, il m’explique. « Mais c’est dur, Pierre, c’est dur. Oh Zied ! » Le petit frère passe la serpillère. « Quoi ?
-Tu viens faire une photo, Zied, on va passer dans le journal.
‘Les jeunes des Oliviers avec Jean-Luc Mélenchon.’
-Mais c’est pas lui qui va gagner ! Et moi quand je vais aller demander du boulot, on va me dire ‘t’as voté pour lui, va voir Jean-Luc Truc’ ! T’es fou ou quoi ? Jean-Luc Boul qui ? T’es dingue !
-Tu vois, Pierre, on peut pas parler avec Zied… Oh Zied ! Oh ! Viens faire la photo ! Le smic à 1 700 euros, frère !
(Il se prend la tête dans les mains.) 1 700 euros ! Tu bosses, tu gagnes 1 700 euros !
-Pipeau ! Il va pas le faire !
-Pas la première année, frère ! La première année, il va voir, tranquille. Mais la deuxième, si ! Là, il va le faire. Viens faire la photo ! Tu sais quoi, Pierre ? Les jeunes de mon quartier, je leur dis
 : ‘On fait une photo en soutien à Jean-Luc Mélenchon.’ ‘Ouais, ils me répondent, mais bon, les keufs ils vont nous voir, ils vont nous reconnaître…’ ‘Oh ! T’as fait quoi ?,je leur dis. T’as dealé deux barrettes, t’as fait un go-fast et tu te prends pour Scarface ?’
-Elle va être belle, ta photo !, se marre Brahim. Les jeunes des Oliviers avec Jean-Luc Mélenchon ! Ils seront tous avec une cagoule !  »
J’explose.
« Rigole pas, Pierre, rigole pas ! Comment je vais faire ? »
Aziz ne s’en cache pas : il a un intérêt personnel à ce qu’on le voie dans le journal soutenir le Front de gauche. La municipalité est communiste, il y additionne les CDD : si les élus le voient militer activement, coller des affiches, rameuter ses copains, apparaître dans le journal local, il peut espérer une titularisation. Mais au départ, c’est une conviction, ancrée dans son adolescence : «  Mes trois frères et sœurs bossaient à Macdo. Comme j’étais pas bon à l’école, j’y suis rentré aussi, à 16 ans. Et là y avait un mec, un super mec, qui y bosse toujours, d’ailleurs, Hakim. Il était à la CGT. Régulièrement, il nous parlait de nos contrats, de nos conditions de travail, de politique… Je découvrais tout, moi, c’était super intéressant. Il était convaincant, on faisait des réunions… Et on a fini par faire une grève, j’avais 17 ans.
-C’était quoi, les revendications ?
-C’était tout ! Attends, tu connais les conditions de travail à Macdo ? C’est n’importe quoi ! Donc on demandait l’embauche des salariés précaires, la fin des temps partiels subis, la revalorisation des salaires, une meilleure sécurité…
-Et ça a marché ?
-On a fait grève dix-sept jours, on était super soudés, parce que Hakim avait vachement bossé. On est resté solidaires jusqu’au bout, y avait 100% de grévistes, sur une équipe de vingt ! Et on a cassé la baraque, on a presque eu satisfaction sur tout.
-Putain !
-Et on a continué, après. Au moindre truc, on faisait une action, un tractage… Alors ils ont recruté un directeur adjoint qui venait des quartiers nord. Un black, un grand frère, et y avait une partie de l’équipe qui venait du même quartier que lui. Et là ça a plus été la même musique : le collectif a explosé.
-Comment ça ?
-Ben nos potes, on leur disait
‘oh ! On débraye !’ Ils pouvaient plus, par respect pour le grand frère, par respect pour le quartier… C’était fini. Ils nous ont eus comme ça. Et on a tous été virés, nous les jeunes des Oliviers. Pour des fautes lourdes imaginaires. Je suis toujours en procès pour licenciement abusif. »
Ils me ramènent au centre-ville : «  Ciao Pierre, et à la prochaine. On a de grandes choses à faire ensemble, toi, moi, et Jean-Luc Mélenchon.  »

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Vos commentaires

  • Le 7 mai à 00:15, par gerbor En réponse à : Un petit meurtre ordinaire

    MAGNIFIQUE
    Bravo.

  • Le 6 mai à 19:29, par Katell En réponse à : Un petit meurtre ordinaire

    Et la protection de l’enfance dans tout ça ?
    Ok il y a l’histoire du racisme et de la lutte des classes. Mais pas que.
    Est-ce normal qu’un grand frère mette des grandes claques dans la tronche de ses frères ? Est-ce normal de taper les enfants ? Peut-être que ça a évité la prison à certains mais a priori se prendre des claques dans la tronche ne permet pas de devenir un adulte épanoui et intégré dans la société...

    Cette triste histoire que vous relatée ici commence selon moi, avec la question de la protection de l’enfance. Qui a protégé ces enfants ? Qui a pris soin d’eux ? Qui a soutenu ces parents pour faire faire à la délinquance de leurs enfants ?

    Parce que c’est clair qu’en France il y a du racisme, il y a de la discrimination envers les jeunes des cités. Mails il y a aussi des jeunes de cité issus de l’immigration qui s’en sortent !

    Ne confondons pas tout... N’oublions pas qu’un enfant a besoin d’être protégé et non pas dressé !