Vincent Peillon, ou le fantôme socialiste

par François Ruffin 19/12/2016

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En finir avec le Parti « Socialiste ». Episode 2.

Cette fois, on part en reportage, sur les anciennes terres de Vincent Peillon : le « Vimeu rouge ». Témoin d’un divorce entre le PS et les classes populaires.

Je vais replonger.
Rajouter un chapitre.
Repartir en reportage.
Dans les entrailles de la gauche.
Pour comprendre cette béance en son cœur, ce mutisme sur la « guerre des classes » à l’heure où, d’après le Financial Times, « l’inégalité de revenus est regardée comme le grand clivage ». A l’heure où le Parti Socialiste, lui, lutte (préventivement) contre le trop d’Egalité !
C’était hier soir, sur LCI.
Jacques Julliard :

« Le travail qu’a fait cet institut Edgar Quinet sous la direction de Vincent Peillon s’attaque à un sujet bateau, les inégalités, une des vaches sacrées de la gauche, mais d’une façon originale. En disant, l’égalité c’est un admirable idéal, mais il faut bien voir qu’elle comporte des dangers spécifiques, ou en tout cas des obstacles spécifiques et que une société qui a pour but l’égalité devient sensible aux moindres inégalités ! Plus une société a un idéal égalitaire, moins elle supporte les formes les plus bénignes de l’inégalité. »

Il est urgent, en effet, de s’attaquer... aux attaques contre l’inégalité !
Alors, je vais suivre le doigt de Jaurès sur la place de Friville Escarbotin.
Remonter la rue Henri Barbusse jusqu’à la Bourse du Travail.
Arpenter le coin, marcher sur ses pas, pour saisir ça : qui est Vincent Peillon ?
Et Ségolène Royal ?
Et Manuel Valls ?
Et Bertrand Delanoë ?
Qui sont-ils, à la fin, ces zélateurs du renoncement ?
A quels feux se sont-ils brûlés, eux qui délivrent des leçons d’ « audace » ?
Quels liens, familiaux, ou d’amitié, ou de camaraderie, ou de proximité, les rattachent au « peuple » - cet alpha et oméga, en théorie, de la démocratie, de la Constitution, et encore davantage du socialisme ?
Autant de questions pour répondre à une seule : à quel camp appartiennent-ils, au fond – eux qui prétendent qu’il n’y a plus de camps ? ni « vainqueurs » ni « vaincus » ?

Un fantôme socialiste
Au premier étage, Gilles Humel, le secrétaire de l’Union Locale CGT, clope Gitane sur Gitane. Sous son bras, une liste de noms qu’il surligne au stabilo : en orange les pré-retraités, en bleu les déplacés : « Vincent Peillon, il était carrément absent sur la bataille de Laperche. Des déclarations générales, si, il en a faites : ‘Le Vimeu sinistré… le Vimeu doit innover…’ mais concrètement, rien. Il s’est contenté d’en appeler aux fonds européens pour gérer la fermeture !
-Mais est-ce que Vincent Peillon a livré une analyse, en détail, sur les bouleversements qui se produisent dans le Vimeu ?
-Non, je n’ai pas trace de ça. J’essaie de me souvenir. Mais non.
-Est-ce que Vincent Peillon a proposé une solution ?
-Honnêtement, non.
-Par exemple des barrières douanières ?
-Non, pas Peillon. Le seul qui tient ce discours-là, c’est Maxime Gremetz :
‘Le Vimeu meurt des importations… Si on ne réglemente pas, c’est fini…’ Mais au Parti Socialiste, on n’a pas de retour sur nos propositions. Jamais ils n’ont initié une réunion de travail, même avec le conseiller général d’à côté.
-Et au Parlement de Strasbourg, est-ce que Vincent Peillon a rédigé des lois pour sauver l’industrie européenne ?
-S’il l’a fait, en tout cas, il ne nous a rien transmis.
-Mais alors : est-ce que Vincent Peillon est déjà venu s’expliquer ici, avec vous et les autres organisations ?
-Non, pas une seule fois. Il ne connaît pas la couleur de nos locaux.
-Et vous étiez hostile à cette rencontre ?
-Non, on l’aurait accueilli. On aurait discuté, fait le point sur nos accords et nos désaccords. »

Je sais bien : la Charte d’Amiens, l’indépendance des syndicats, et patati et patata. Mais que, en dix années, le Premier Secrétaire du PS dans le département, candidat trois fois dans le Vimeu, ne mette pas un pied à la Bourse du Travail, c’était normal ?

Pour me renseigner, j’ai rencontré Christian Decayeux.
Lui habite le village à côté de Friville, Feuquières-en-Vimeu, où il a milité avant de fonder ses entreprises. Dans sa cour, se trouve un 4*4 Pajero. Aux murs de sa demeure aérée, spacieuse, des toiles d’un artiste sénégalais – pays vers où il s’envole demain.
C’était un fils d’ouvrier coco, mais qui a réussi à l’école, qui a passé un BTS, qui a grimpé les échelons de cadre jusque directeur, et qui s’est engagé chez les roses plutôt que chez les rouges. Avant Epinay, en 1972. Et il en a collé des affiches tard le soir, et il en a bouffé des sandwiches sur le pouce (même avec Mitterrand), et il a terminé Secrétaire Fédéral, n°1 dans la Somme, et on l’a reçu à la Préfecture, à l’Elysée. Dans sa cuisine équipée, lisse et moderne, avec des baies vitrées lumineuses, lui estime que le PS a « raté le coche en 1995 avec Delors », que cette année « Strauss-Kahn était le meilleur candidat pour la présidentielle », que « Fabius a trahi la sociale démocratie par opportunisme ». On diverge sur tout cela, mais peu importe :

« C’est normal que Vincent Peillon ne soit jamais allé à la Bourse du Travail ?
-Non, c’est une aberration. Si vous ne rencontrez pas les acteurs qui peuvent avoir une influence, les syndicats, mais aussi les grandes associations, pourquoi pas les pompiers, c’est perdu. Je l’ai invité, moi, dans les sociétés de chasse, qui représentent quand même 3 000 personnes : jamais il n’a eu le courage de venir ! Au fond, Vincent s’est complètement désintéressé de la vie locale.
« C’est une erreur de stratégie flagrante : quand on veut s’implanter dans le Vimeu, qui est quand même populaire, c’est un pays de dur métier… c’étaient des ouvriers paysans, avant, qui binaient les betteraves à la sortie de l’usine… même la chasse à la hutte, on critiquera tant qu’on voudra, mais faut pas être paresseux, faut pas redouter la fatigue, le froid… Eh bien, si on veut s’implanter ici, il faut arpenter le terrain. Il faut suer aux côtés des gens.
« Lui, il est resté parisien. Quand on ne peut même pas voter dans sa circonscription, dans son département, quand on se fait radier des listes électorales et qu’on glisse son bulletin à Paris, ça dit tout ! Avant le scrutin, il a sorti un tract : ‘Si je ne suis pas élu, je ne viendrai plus !’ Je lui ai dit : ‘T’es complètement fou !’ Comme si les gens allaient le retenir, comme un messie…
« Tandis qu’en 81, moi, avec les copains, j’ai fait toutes les maisons de Feuquières au porte à porte. Et je les ai refaites pour le deuxième tour, parce qu’on ne savait pas trop si les voix de Marchais se reporteraient bien. Et quand on entre chez les gens, comment ça se passe ? ‘Viens, min fiu, on va boère el coup de rouge’, et on discute, et on veut convaincre, et à la fin le gars te sort un papier de sa poche : ‘Ne t’inquiète don pas, min fiu, il éto prêt min bulletin.’
« Cette fois-ci, des gens en phase de licenciement ont voté Bignon ! Le candidat de la droite ! Vous imaginez ?
-Et qu’est-ce qu’il racontait alors, justement, Vincent Peillon sur la métallurgie et les délocalisations ?
-Rien ! C’est ça le problème : rien ! Le Parti Socialiste n’a rien à dire ! Le Parti Socialiste en est réduit à des incantations, que des incantations… »

La nuit tombe sur le front de mer, à Cayeux. C’est là que réside Guy Ballet, avec vue sur la plage de galets : « Au départ, j’étais très content de faire la connaissance de Vincent Peillon, un jeune, qui parle bien, la relève. »
(J’ai oublié de souligner ça : loin du « racisme anti-parisien », le nouveau venu a au contraire bénéficié d’un a priori positif. « Très peu de monde l’a conspué, à l’époque, parce qu’il était ‘parachuté’, se souvient mon ami Rémi, qui me déblayait le terrain. La difficulté, c’est plutôt maintenant, dix ans plus tard, quand tu as le sentiment que c’est toujours un parachuté. » Christian Decayeux confirmait : « On s’est dit, ‘enfin un mec d’envergure nationale qui vient dans notre circonscription. Avec ce type-là, 36 ans, brillant orateur, le Vimeu va sortir de sa léthargie.’ » Et même les chasseurs, son image encore vierge, ont contribué à son premier succès : « Vous avez voté Peillon en 1997 ?
- Ca me fait mal de le dire, mais oui »
, concède Nicolas Lottin, conseiller général CPNT.)
Comme beaucoup, Guy Ballet est vite revenu de son enthousiasme initial :

« Il venait assez peu aux réunions de section, et quand il venait, il faisait des discours de tactique, sur les autres dirigeants socialistes, un peu commère de la rue de Solférino.
-La situation de la métallurgie, il en parlait, par exemple ?
-Il n’en causait pas, il s’en foutait. Un jour, des ouvriers l’ont évoquée, et il leur a dit : ‘Faites-moi une note là-dessus’, comme s’il se trouvait dans un cabinet ministériel, et pas dans le Vimeu. Mais il ne perdait pas le nord : à la sortie des meetings, il vendait ses bouquins ! Moi aussi, je me suis fait avoir. Je lui ai acheté Jean Jaurès et la religion du socialisme…
-Justement, je voulais le lire, mais ça m’embêtait de le payer…
-Je vous le prêterai, mais ça ne présente pas tellement d’intérêt. Dedans, il recycle ses cours de philo sur Bergson, sur le matérialisme… Fallait voir ça : le pauvre travailleur qui se procure religieusement, c’est le cas de le dire, le livre d’un camarade et qui se retrouve avec une approche du temps chez Bergson !
« Jamais il n’est venu à Cayeux, pendant son mandat, pour rencontrer les habitants. Alors, en 2002, comme je donnais énormément de ma personne, je l’ai relancé deux ou trois fois. ‘Je t’accorde une heure, il m’a finalement répondu. Samedi. De onze heures à midi.’
-Il était déjà ministre ?
-Non, jamais il n’a été ministre.
-Je blague, mais vu son emploi du temps : ‘je t’accorde une heure’…
-Dès qu’il est arrivé, il m’a demandé : ‘Mais les militants, ils ne sont pas là ? _ –Non, les militants, tu les connais par cœur, alors on va aller rencontrer les gens.’ Je l’ai amené chez un boulanger, avec qui on est très ami, et Vincent m’a sorti : ‘Ca ne sert à rien d’aller chez les commerçants, de toute façon, ils ne votent jamais pour nous.’ Je suis rentré dans un tabac pour acheter des cigarettes, y avait du monde au comptoir : ‘Viens, Vincent, on va avaler un café…’ Il a regardé sa montre : ‘Nan nan, je ne bois pas. Et puis il est tard, faut rentrer…’
« Enfin, je pourrais vous en raconter pendant des heures. J’ai même constitué une revue de presse. »

On survole, ensemble, le dossier sous son coude : « Vincent Peillon rayé de la liste électorale à Chepy », titre L’Eclaireur, le tribunal d’Amiens ayant jugé que sa « résidence, précaire et discontinue parce qu’il n’y a pas de douche, ne saurait être qualifiée d’habitation au sens de l’article L11 du code électoral »… Sa réaction, surréaliste de suffisance, après sa défaite du second tour : « Je trouve dommage que le Vimeu n’ait pas été capable de se ressaisir suffisamment », le peuple qui s’est trompé, à nouveau, et dont il faut changer…
« Avant de partir, je ne voudrais pas oublier son livre sur Jaurès.
-Ah oui. Mais j’ai fait un tri. Je me demande si je ne l’ai pas jeté… »

Guy Ballet fouille dans ses étagères.
« Le voilà. » Il tourne la couverture, redécouvre la dédicace : « ‘A Guy, en amitié nouvelle, j’espère pour longtemps.’ » L’ « ami » rit : « C’était prémonitoire… »

Je ne voudrais pas m’acharner sur un individu.
Pas le pire en plus, loin de ça.
C’est juste mon spécimen de proximité, Vincent Peillon, représentatif du PS. Lui est d’ailleurs passé par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel socialiste : d’Henri Emmanuelli à Dominique Strauss-Kahn, de Lionel Jospin au NPS, d’un discret « non » au référendum de 2005 à un « soutien personnel » à Ségolène Royal en 2006. Une élection présidentielle et une débâcle plus tôt, après le 21 avril 2002, on s’en souvient, Vincent Peillon incarnait « le credo économique et social de la gauche du PS », et il tonnait contre « le très grand danger de la dérive sociale-libérale  », et il dénonçait « la montée des précarités », « les tensions nouvelles et brutales entre ceux qui sont dans ‘l’assistance’ et ceux qui sont dans le travail difficile et mal rémunéré », et il martelait : « Ecoutons moins les menaces des nantis et des arrogants ; entendons mieux la détresse des humbles ». Mais les infortunes de 2007, curieusement, produisent l’effet inverse : c’est son langage d’hier qu’il condamne désormais, ces (forcément) « gauchistes » qui opposent les « nantis » aux « humbles ».
Mais qu’importe les idées, à la limite, pour l’instant.
Juste un sentiment, d’abord : le mépris. Jamais, bien sûr, Vincent Peillon n’a avoué son mépris – et sans doute ne se l’avouait-il pas à lui-même : c’est une part de son âme qu’il aurait à renier (sa « famille communiste », il le répétait comme on présente un brevet, son « maître » le résistant Jean-Pierre Vernant, etc.). Mais tout, par son indifférence aux gens d’ici, par son absence d’intérêt à leurs loisirs, à leur travail, à leur vie, par son absence tout court à leurs côtés, tout témoignait d’un serein et profond mépris.
Je ressens autre chose, aussi : l’isolement.
L’anomie, presque.
Et son site Internet confirme mon impression. On ne relève, sur ces pages web, pas la moindre trace d’une activité politique dans la Somme, ni d’une proposition qu’il aurait émise au Parlement de Strasbourg, ni d’un dossier qu’il aurait étudié pour Bruxelles. Rien. Y sont inventoriés, en revanche, avec une notable exhaustivité, ses passages dans les médias : « ‘Une victoire utile pour préparer l’avenir.’ Retrouvez l’interview de Vincent Peillon par Jean-Pierre Elkabbach sur Europe 1 », « ‘Nous avons des valeurs à défendre.’ Sur France 2 dans Mots Croisés consacrée à la polémique autour des J.O. de Pékin », « ‘La gauche française doit sortir de ses crispations et se remettre en mouvement.’ Interrogé cette semaine par le Nouvel Observateur... »
Coupé du monde social, donc.
D’autant plus isolé que Vincent Peillon essuie, avec constance, le désaveu du suffrage universel – qu’il n’ose plus affronter.
Et c’est tout le paradoxe : ses échecs le libèrent, en un sens. Plus d’électeurs à convaincre, plus de remontrances des militants grincheux, plus de masse populaire à entraîner dans son sillage : délivré de ces pesanteurs, il peut virevolter à son aise d’un revirement à l’autre, d’un micro au suivant. Car, étrangement, ses déboires électoraux ne ralentissent guère le rythme de ses interventions à France Culture, à L’Express, à Libération, etc. : le choix des urnes n’a plus de conséquences sur la démocratie médiatique.
Je suis tombé dessus, à nouveau, ce soir. A nouveau dans Mots Croisés :

« Faire un service minimum n’est pas dérangeant, vient-il de déclarer.
-Vous êtes donc plutôt pour ?, s’étonne Yves Calvi.
-Je pense oui. » Et il poursuit : « Le vrai problème de l’éducation, ce n’est pas les 10 000 postes. Tous ceux qui connaissent ce dossier savent que ce n’est pas la question. D’ailleurs, Sarkozy en demandait plus de 20 000. La question, c’est d’être capable de dire ce qu’on fait de l’éducation dans ce pays, et comment après, effectivement, on va soustraire ces 10 000 postes. »
L’animateur s’en trouve estomaqué : « Si successivement vous nous dites que vous êtes d’accord sur le service minimum et sur les réductions d’effectifs alors là, je dois dire, la gauche est en train de beaucoup évoluer dans ce pays !

  • Ecoutez, ça me semble une évidence », confirme Vincent Peillon.

Mais au nom de qui, au fond, de quels travailleurs, de quelle « gauche » validait-il « service minimum » et « réductions d’effectifs » ?
Vincent Peillon ressemble alors au coyote dans les cartoons de Tex Avery : suspendu au vide.
Sans base sociale où s’appuyer.
Discours qui ne repose sur aucune chair.
Apparatchik de Solférino.
Bavard au nez poudré qui tourne sur les plateaux télévisés, qui fait la roue devant les speakerines, plus proche des présentateurs clonés de LCI que des salariés du Vimeu.
Son camp dans la « guerre des classes », il le choisit chaque jour dans les faits.

(La Guerre des classes, Fayard, 2009.)

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