Alexandre Marius Coupat

par Vincent Bernardet 04/02/2019

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C’est en allant pisser que je suis tombé sur Julien Coupat, à peine sorti de son procès dans « l’affaire Tarnac ». De ses débats qui m’avaient fait pleurer de rire, avec ses accusés goguenards. De quoi nous replonger dans l’affaire Marius Jacob, un siècle plus tôt, à Amiens…

« Du mouvement, du mouvement, du mouvement social ! »
Ça trompette, ça tambourine, ça flûte à l’intérieur de la Bourse du Travail.
Des toilettes, je perçois les hourras, les pieds qui tapent au sol.
Je remonte ma braguette quand, au pissoir à côté de moi, je crois reconnaître Julien Coupat.
Il y a une demi-heure, je discutais avec une Benoît-Hamoniste… Tout le spectre de la gauche est donc réuni pour nos conneries.
Ce n’est pas vraiment le lieu pour l’aborder, Coupat, il a les mains occupées, et la tête certainement ailleurs. Je n’aime pas faire la groupie des petites « stars de gauche », mais tant pis :
« Je voulais simplement vous dire que je me suis bidonné pendant votre procès. Vraiment. On attend le verdict mais, déjà, je me suis marré.
- Ah merci. Merci parce que si on a pu faire marrer les gens, c’est déjà ça. »
Tous les soirs, ces trois dernières semaines, je me précipitais sur les sites internet, pour suivre le procès de la bande de Tarnac.
« Le mieux, c’était Le Figaro.
- Ah oui, on m’a dit que le journaleux du Figaro était drôle.
- J’étais étonné, je suivais plusieurs lives au début, Le Monde, Libé, etc. Mais après je suis resté sur Le Figaro. Julien Licourt, il s’appelait, le journaliste. C’était le plus complet et, surtout, il décrivait l’ambiance du procès, vos blagues, les interventions du public, etc. »

C’est un scénario de pièce de théâtre que je découvrais chaque soir. Avec le procureur en gros-méchant-grognon-qui-se-fait-ridiculiser. Avec la présidente du tribunal qui se prend de sympathie pour les soi-disant terroristes. Et moi, je me suis passionné pour les détails du procès. Pour le PV D104, procès verbal sans queue ni tête, qui décrit des routes qui n’existent pas, qui suit un itinéraire vraisemblablement depuis internet. Passionné pour la forme et le poids des caténaires, pour la détérioration des tubes en PVC au gré des marées. Pour ce ridicule espion anglais, présent dans les cercles anarchistes internationaux.
Et surtout, m’a passionné le flegme des accusés.
Cette défiance, qui me rappelle le petit con que j’étais en 5e, lorsque je tenais à tutoyer les profs qui me tutoyaient. Sauf qu’ils ne sont pas au collège, mais au tribunal, accusé d’avoir voulu tout faire péter.
Qu’ils ne risquent pas une heure de colle mais des années de taule.

Une fois n’est pas coutume, donc, extraits du Figaro :

14/03/2018 à 17h12 : Première passe d’armes
Julien Coupat […] se moque allègrement des « flics », selon lui des « amateurs patentés ».
Il décrit ainsi une scène dans une station-service. Il évoque une enquêtrice, dont il donne le nom, « déguisée en Inspecteur Gadget, qui est en face de moi et qui parle à sa parka. Vous ne vous dites pas que c’est quelqu’un qui sort de Saint-Anne [célèbre hôpital parisien, NDLR]. » Il décrit ensuite la suite de la journée où il « grille » une deuxième fois la même enquêtrice, qui sort du métro comme eux, au dernier moment. Il explique l’attendre pour la surprendre dans un couloir du métro.
À la fin de son intervention, le procureur Olivier Christen se lève. C’est la première fois qu’il prend la parole aussi longtemps, se contentant le plus souvent de jeter un regard noir lorsqu’on lui lance une attaque.
« Monsieur Coupat est un excellent conteur, commence le procureur. Je crois que Monsieur Coupat n’a jamais repéré les surveillances. » Le public se met à rire et se moquer du procureur. Les prévenus l’applaudissent.

15/03/2018 à 14h36 : Besoin d’un expert
La présidente propose qu’un expert vienne pour expliquer comment la police travaille sur les fadettes [les écoutes téléphoniques].
Mathieu Burnel (l’un des prévenus) : On pourrait demander à David Dufresne [journaliste qui a écrit un livre d’enquête sur l’affaire de Tarnac et qui doit venir témoigner au procès, NDLR], lorsqu’il va venir, qu’il nous en dise plus sur ce gendarme qui lui a expliqué qu’il est très facile de falsifier de telles fadettes.
La présidente : Moi je trouverais intéressant qu’un militaire de la gendarmerie nous explique que la gendarmerie falsifie des fadettes.
Rires dans la salle.

27/03/2018 à 16h40 : les étranges rencontres de l’affaire Tarnac
David Dufresne : « Mathieu Burnel m’appelle un jour pour me dire qu’il voulait rencontrer Didier Hassoux, du Canard enchaîné. La rencontre se fait. Puis Didier me rappelle et me dit que Mathieu Burnel lui a avoué que c’était eux [les auteurs des sabotages, la salle rit NDLR]. Il est évident qu’il n’a pas vu le vrai Mathieu Burnel. […] Quand j’ai vu qu’ils en étaient réduits à ces méthodes, je me suis dit : là, ils n’ont vraiment rien. Mais imaginez que cela sorte tout de même en une du Canard enchaîné... »

14/03/2018 à 16:22 « Peut-être un attentat à vélo à Times Square ?! »
La présidente évoque d’autres listes [de courses] présentes dans les sacs [saisis à la frontière américaine]. L’une d’entre elles note « vélo » et « bouteille de gaz ». « Alors là c’est clairement un attentat qui se prépare, s’exclame Julien Coupat. Peut-être un attentat à vélo à Times Square ?! »
Rires dans le public.
Une autre liste fait figurer « thermomètre de boulanger ». « Là c’est une tentative d’attentat dans un lieu où il fait très chaud, qui permet d’effectuer un attentat à l’aide d’un explosif non conventionnel qui doit rayer la moitié du territoire français. » Julien Coupat se tourne vers le procureur de la République : « N’est-ce pas monsieur Christen ? »
Rires dans le public, le procureur reste de marbre.
C’est ça qui m’a tant fait marrer dans ce procès. Peut-être que oui, peut-être, qu’effectivement, la justice avait chopé une bande de loulous prêts à faire péter des trucs. Mais les policiers s’étaient tellement enflammés, tellement excités sur du vide qu’il ne restait rien à reprocher, vraiment.
Coupat et sa bande en jouaient.
Toujours dans la zone grise.
N’avouant pas, bien sûr.
Mais n’affirmant jamais, non plus, qu’ils n’avaient rien fait.
Ils disaient, enfin je comprenais ça, toujours : « Ouais, ouais peut-être qu’on a voulu tout faire sauter, qu’on a voulu tout faire dérailler et bloquer le pays. Peut-être. Mais vas-y, prouve-le. T’as rien ? Me fais pas chier alors. »

À table, à Fakir, je forçais tout le monde à partager cette passion pour le procès Tarnac. « C’est jouissif au possible. Ils tournent en ridicule la justice, les flics, tout…
- Ça me fait penser au papier qu’on avait fait sur le procès d’Alexandre Marius Jacob, un anar jugé à Amiens. Tu vois ?
me balance François.
- Ah non.
- Il faut que tu lises ce papier. On l’avait publié dans un Fakir local. »

Alors, du coup, on vous le re-sort et re-sert, ce vieil article, publié en 2006 dans un Fakir local…

Le véritable Arsène Lupin

« Vive Jacob ! Vive la révolution ! Vive l’anarchie ! »
Devant le palais de justice, des cris saluent l’arrivée des voitures à chevaux. Enchaînés, les prisonniers descendent des carrioles et entonnent une Carmagnole : «  Ah ça ira ça ira ça ira, les aristocrates à la lanterne… » que le public reprend en chœur.
C’est que ce mercredi 8 mars 1905 s’ouvre, devant la cour d’assises de la Somme, un procès prodigieux, qui rassemble toute la grande presse - Le Figaro, Le Temps, L’Aurore, etc. : celui d’Alexandre Marius Jacob et de ses « travailleurs de la nuit », eux qui comptent plus de cent cinquante cambriolages à leur actif, eux qui volent aux riches tantôt pour redonner aux pauvres tantôt pour financer les feuilles anarchistes.
En cet hiver, Amiens est devenu le cœur de la subversion. Depuis novembre dernier, déjà, un brûlot paraît, Germinal – tellement incendiaire qu’à côté, Ch’Fakir, c’est du Paris Match : « Les innombrables victimes des curés, des traîneurs de sabre, des jugeurs, des policiers, des patrons, annonce l’éditorial du numéro 1, pourront faire entendre ici leur cri de révolte sans crainte d’être dévoilés. Nous avons assez d’énergie révolutionnaire pour endosser toutes les responsabilités devant les lois que nous méprisons souverainement. » Les conférences d’orateurs libertaires se succèdent, attirent jusqu’à des milliers de personnes, s’achèvent parfois en des manifestations où L’Internationale résonne rue des Trois Cailloux, avec des échauffourées, des blessés, des heurts devant la prison.
Voilà pourquoi, aujourd’hui, trois compagnies de chasseurs à pied et tous les effectifs de gendarmerie quadrillent le centre-ville : côté autorités, on redoute l’émeute.

Travailleur de la nuit

« Levez-vous, ordonne le président à l’accusé.
- Vous êtes bien assis, vous ! réplique Jacob, du haut de ses vingt-cinq ans.
- Et puis, enlevez votre chapeau quand vous me parlez !
- Vous êtes bien couvert !
- Vous êtes ici pour être jugé. Vous devez vous conformer aux usages et observer plus de tenue !
- Ceci est une mascarade ! Une parodie de justice ! J’aurai des égards envers vous quand vous en aurez envers les travailleurs ! »

Le gendarme qui l’escorte lui arrache son couvre-chef.
« Avez-vous des jurés à récuser ? poursuit le Juge.
- Je les récuse tous, répond Jacob, puisqu’ils sont nos ennemis. »
Une étrange épidémie, de toute façon, a ravagé les rangs des jurés : c’est que l’équipe de Germinal leur a adressé des lettres menaçantes. Nombre d’entre eux se font donc porter pâles, certificats de médecin à l’appui.
« Quelle est votre profession ?
- Entrepreneur en démolition.
- Où demeurez-vous ?
- Un peu partout dans le monde.
- De nombreux indicateurs ont dû vous aider ?
- Vous parlez comme un magistrat. Si vous étiez cambrioleur, vous sauriez que nous n’avons besoin de personne. Quand j’arrive dans une ville, si je vois des cheminées d’usine, je me dis : il y a là du populo qui travaille, rien à faire. Mais quand je vois des habitations bourgeoises qui sont fermées, je n’ai pas besoin de renseignements supplémentaires. »

Tribune au tribunal

Une semaine durant, les audiences retracent les méfaits (ou les exploits, selon le point de vue) de cet aventurier au grand cœur, arrêté à Abbeville, et qui fut marin, pirate, gardien de phoques, fondeur d’or. L’homme ne se défend pas, il attaque. Ainsi lorsqu’on lui reproche – parmi une centaine d’autres – un cambriolage chez M. de la Rivière, à Amiens :
« Monsieur le Président peut-il préciser où se trouvaient les plaignants lorsque je me suis introduit chez eux ?
- Ils étaient à la campagne.
- Ah ? Ils ont deux châteaux ? Ce ne sont donc pas des malheureux ! De quoi viennent-ils se plaindre ! »

Ou encore :
« Pourquoi avoir volé ce diplôme de docteur en droit ?
- C’est que je préparais déjà ma défense ! »

Pas un interrogatoire sans une pique :
« Pourquoi alliez-vous cambrioler en province ?
- Je faisais de la décentralisation. »

Même la presse bourgeoise tombe quasiment sous le charme : « Il ironise, plaisante, parfois pas sottement, concède L’Illustration, jamais à court de reparties, parfaitement indifférent, semble-t-il, aux conséquences de ses actes. » Et chaque matin, à l’arrivée des inculpés, une foule toujours plus dense et plus amicale se pesse. Tant qu’il bravait la police, il faisait peur à l’opinion. Menotté, voilà qu’on l’applaudit. Et le public commence à entrevoir le sens de son action. Car Alexandre Jacob a transformé le tribunal en tribune, d’où il promeut son idée : l’anarchie.

Au troisième jour, durant plus d’une demi-heure, il lit d’une voix grave et chaleureuse sa profession de foi, voleur et fier de l’être, et les spectateurs sont ahuris. La presse n’en revient pas : « Ce n’est pas la société, représentée par les magistrats et les jurés, qui juge Jacob, remarque L’Aurore, c’est le chef des voleurs Jacob qui fait le procès de la société. En vérité, il conduit l’affaire. »

« Vive l’anarchie ! »

Sa popularité grandit tant qu’elle trouble l’ordre public amiénois – et au-delà. L’État s’en inquiète, mais comment agir ? Rien de plus simple : à mi-procès, le procureur réclame « l’expulsion des accusés », une faveur que le président lui accorde volontiers. Voilà qui, pour condamner, facilite la tâche. Et même le verdict sera rendu en l’absence de Jacob : les travaux forcés à perpétuité pour le chef, et des peines guère moins lourdes pour ses compères.
À l’annonce du délibéré, une foule immense se tient massée devant le Palais. Soudain, les chasseurs à cheval sortent de leur caserne. Trois pelotons d’infanterie, des gendarmes et une nuée d’agents de police se joignent à eux et chargent. Des cris jaillissent de partout, « Vive Jacob ! Vive l’anarchie ! ». Une manifestation s’organise, compacte, un millier de personnes qui descendent la rue des Trois Cailloux, jusqu’à la Hôtoie, jusqu’à Saint-Roch - où un meeting spontané se tient devant le siège de Germinal. À l’intérieur de sa boutique, le cordonnier Jules Lemaire et ses camarades achèvent une édition spéciale :

« Les grains que vous avez semés,
Ô bourgeois, vont sortir de terre.
La haine, cette fleur du mal,
Germe vivace en nos entrailles.
Il en jaillira ce qu’il pourra !
Hardi les gâs ! C’est Germinal
Qui fera pousser les semailles ! »

En cet instant, Alexandre Marius Jacob roule déjà vers ses nouvelles prisons, Orléans, puis La Rochelle, et enfin Cayenne. Il ne sait pas encore qu’il restera un quart de siècle en Guyane, qu’il tentera de s’évader dix-sept fois, qu’il en sortira finalement vivant, et libre, et grand. Il ne sait pas non plus que, trois mois plus tard, Maurice Leblanc - qui était l’envoyé spécial de Gil Blas au procès - fera apparaître le premier épisode d’Arsène Lupin, le gentleman cambrioleur…

Alors, comment expliquer que ce « roman vrai » à lui tout seul ne possède même pas un nom de rue, ou d’impasse à Amiens ? Qu’une pétition circule et qu’on débaptise, d’urgence, le square Jules Bocquet… celui devant le tribunal !

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