« C’est un film d’amour, je crois »

par L’équipe de Fakir 14/02/2019

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Fakir a interviewé, en exclusivité, François Ruffin et Gilles Perret !

Fakir : Comment ça a démarré, votre projet de film ?

Gilles Perret : Par une coïncidence. Je traînais autour de l’Assemblée, j’avais un entretien dans le coin, et là je croise François qui me dit : « Tu viens bouffer au self avec nous ? » Avec son équipe, entre les carottes râpées et l’île flottante, ils étaient en train de machiner une traversée de la France.

François Ruffin : Ouais. Je savais que le pays vivait un instant magique, incertain, et donc, j’avais bloqué une semaine, mi-décembre, pour naviguer sur les routes, pour respirer pleinement ce moment. Pour nourrir un bouquin.

G.P. : Ces « Gilets jaunes » me titillaient moi aussi, j’éprouvais de la sympathie plutôt. Sans doute parce qu’on est de province tous les deux, l’un de Savoie, l’autre du nord, on n’a pas le jugement parisien, un peu hautain. J’étais passé sur des ronds-points, le 17 novembre, et j’avais découvert des visages que, d’habitude, dans les manifs, on ne voit jamais. Je me souviens d’un couple, au péage d’Annecy, avec la banane, une joie que tu ne vois pas souvent dans les manifs. Ils n’étaient jamais sortis, et là ils existent ! Et donc, pendant le repas, je propose à François de le suivre avec une caméra : il me répond « non », ce con !

F.R. : Bah oui, d’abord j’en ai marre d’avoir toujours des caméras et des micros au cul, je me sens surveillé, je me surveille. Je préférais le côté « lonesome cow-boy »...

G.P. : Mais j’ai pas lâché l’affaire...

F.R. : Surtout, je ne voulais pas d’un film sur moi. Le sujet, c’est vraiment les gens. Ils se réveillent enfin, qu’est-ce qui leur prend ? Je veux bien être le fil conducteur, au sens propre, ici, d’ailleurs, parce que je conduis mon Berlingo, de la Picardie jusqu’au grand sud, je veux bien qu’on regarde à travers mes yeux, par-dessus mon épaule, mais les héros, c’est eux ! C’est Cindy, c’est Marie, c’est Loïc, avec des histoires, à chaque fois, inattendues... C’est un film d’amour, je crois. Je veux dire à ces gens : « Je vous aime », ces gens si longtemps résignés, méprisés, qui se mettent debout maintenant. Je les aimais déjà avant, mais là, on montrerait leur beauté, leur fierté.

La force explosive de la parole

G.P. : C’est bizarre parce que, sur le papier, c’est très moche : une France des ronds-points, des autoroutes, des entrées de ville, sous la pluie, dans la gadoue, avec des bâches plastiques, des abris d’infortune... Et ça finit par être beau, parce que c’est habité par la vie.
Je pense que nous apportons ça : on va vers l’intime, avec une grande proximité, parce que le courant entre François et les gens passe bien, y a du rire, de l’émotion. Et parce que, techniquement aussi, je suis tout seul, sans preneur de son, je peux m’approcher de ces personnes, de leurs traits, de leur voix, au plus près...

Fakir : Mais vous partez quand, alors ?

G.P. : On s’est vus le mercredi, on est partis le dimanche.

F.R. : Le temps que je refasse mes plaquettes de frein.

Fakir : Mais vers où ?

F.R. : Vers le sud. Quand t’habites en Picardie et que tu pars, de toute façon, c’est vers le sud. On n’avait pas vraiment de but, juste des étapes sur le chemin : les Alpes pour Gilles, Pierre en Ardèche, Guillaume vers Montpellier... Et ça nous plaisait, je crois, cette errance. Dans l’existence, finalement, dans nos vies bien chargées, rares sont les moments d’errance. Au cinéma, y a deux genres de films que j’adore, les huis-clos et les road movies. Bon, le huis-clos, à l’Assemblée, j’en ai ma dose, donc là, on ouvre sur le grand large...

G.P. : On s’ouvre aux gens, surtout, et ils nous déballent leurs vies. Dès la première séquence, à Albert, on tient un truc : une dame, Carine, au RSA, avec un enfant handicapé, et qui nous explique comment elle survit grâce aux lotos-quines...

Fakir :  ???

G.P. : Vous connaissez pas ? Ce sont les bingos, dans les salles municipales. Et donc, elle gagne des cartes Auchan, et c’est comme ça qu’elle nourrit sa famille. Je veux dire par là, il y a un extraordinaire de l’ordinaire, on n’imagine jamais comment les hommes vivent. A chaque rond-point, on avait l’impression d’avoir un paquet-surprise...

F.R. : Tu sais, quelque part, ces gens, cette France, ça fait vingt ans que j’en fais le portrait, dans Fakir, mais leurs mots, il fallait les arracher, ils chuchotaient, dans le huis clos de leur appartement, parce qu’ils étaient habités par la honte. La honte de galérer, la honte de ne pas payer des vacances à ses enfants, la honte de sauter des repas pour cause de frigo vide, au malheur s’ajoutait la honte. Il fallait que je garantisse l’anonymat, pour que dans leur quartier, dans leur village, on ne les reconnaisse pas... Les pauvres se cachent pour souffrir. Et voilà que cette France invisible se rendait visible, hyper-visible, même dans la nuit, avec des gilets fluorescents ! Voilà qu’elle occupait l’espace public, les ronds-points, et même les plateaux-télés ! Voilà, surtout, qu’elle parlait, qu’elle criait, qu’elle gueulait... Un grand déballage. C’est un temps de libération, libération de la parole d’abord, comme un barrage qui saute, et pour un reporter, évidemment, c’est le rêve, y a qu’à tendre le micro... Ca me fait penser à ces phrases, de Philippe Gavi, un fondateur de Libération, dans les années 70 : lui qui voulait un « quotidien démocratique qui donnera la voix au peuple, aux ouvriers, aux grévistes, aux paysans », qui « ne parlera plus de ‘‘révolution’’ avec des stéréotypes, des idées toutes faites, des affirmations triomphalistes, mais avec toute la force explosive que la parole représente quand l’imaginaire et le réel se fondent avec les mots ». C’est ça qu’on a trouvé, « toute la force explosive de la parole » !

G.P. : J’ajouterais quelque chose : ces hommes et ces femmes... on a énormément de femmes... ils ne font pas que raconter leur misère, c’est sous-tendu par une lutte, en eux, entre désespoir et espoir : est-ce que ça va changer ? Ils doutent, ils y croient, les deux à la fois. Pas pour eux seulement, pour leurs enfants, pour la société, et ils te parlent d’harmonie, de liens, de fraternité. Ces mots-là, dans leur bouche, deviennent puissants, parce qu’ils ne sont plus abstraits, plus des concepts, ils s’incarnent dans leur histoire de vaincus. Je pense à David, un auto-entrepreneur, un artisan, dans la mouise jusqu’au cou, Secours populaire et compagnie : le soir, en rentrant chez lui, après le brasero, il lit la Constitution ! Avec le dictionnaire à côté de lui !
re !

Fakir : C’est l’indice d’un moment révolutionnaire, ça, non ? Ce soudain mûrissement ?

F.R. : Oh, la Révolution, bon, moi, on l’annonce tellement souvent... Mais enfin, dans l’air du pays, flotte un parfum très particulier. Une scène, pour moi, illustre ça. On se retrouve au péage de La Barque, près de Marseille, de nuit, pour réoccuper l’autoroute. On ne connaît pas grand-monde, et on ne veut pas se mettre avec les « leaders »... On grimpe donc dans une voiture au pif : c’est une petite dame, la cinquantaine, bien coiffée bien maquillée, à deux heures du matin, dans un joli manteau, une jolie auto, bref, ça pourrait être ma mère. Elle avait tenu une boulangerie, elle exerce maintenant comme auxiliaire de vie sociale, elle n’a jamais manifesté... Et voilà qu’elle se retrouve sous la lune à piquer des plots ! A bloquer des camions ! « Qu’est-ce qui vous a fait entrer dans la délinquance ? », on lui demande. Elle sourit : « Non, c’est une reprise du pouvoir. » Elle avait juste accumulé de la colère, de la souffrance, en silence. Quand une personne aussi normale, aussi calme, entre en sédition, c’est qu’un truc se passe.

G.P. : Une autre rencontre m’a fait cet effet-là. A Mâcon, un papy à casquette, mais pareil, tranquille. Il imaginait, mais très sérieusement, fabriquer d’immenses plaques de métal, on mettrait ça devant des bulldozers, qui monteraient à Paris, les CRS seraient obligés de reculer et comme ça on atteindrait l’Elysée. Il avait réfléchi à ce plan, qu’il énonçait fort posément... Nous, dans nos habitudes de « gauche », on s’est mis des barrières, on adopte les codes des manifestants, et pis on a l’habitude de perdre, mais pour eux tout est possible. Quand le Français lambda se prend pour Lénine !

Fakir : D’après vous, le mouvement va devenir quoi ?

F.R. : J’en sais rien. Ca existe, ça a existé, et c’est déjà un miracle.
D’ailleurs, pour moi, notre film ne porte pas sur « le mouvement des Gilets jaunes » : comment il est né ?, qui sont ses porte-parole ? comment il s’organise ?, quelles sont ses revendications ? On laisse ça de côté.

G.P. : C’est un film humain, il me semble, humaniste. On vient poser notre regard, notre sensibilité, sur des femmes, sur des hommes, qui ont revêtu un gilet jaune...

Fakir : C’est pas politique, alors ! Pas engagé...

F.R. : C’est profondément politique, au contraire, je crois.
Faire de l’art, même du septième art... parce que, et je le dis avec orgueil, nous faisons un film d’art, avec une esthétique, oui, avec une narration... faire de l’art avec des hommes, des femmes, ailleurs invisibles, leur accorder cette place, c’est de la politique.
Et nous leur rendons une beauté, une fierté. Cette beauté, cette fierté, que les autres, les BFM, les France Info, les ministres, les éditorialistes, sont infichus de voir. Ils observent les Gilets jaunes de loin, depuis leur studio de radio, et ils jugent d’avance, avec condescendance : des beaufs, des fachos, des casseurs, des « radicalisés ». Par exemple, qu’ils n’aient pas vu, pas défendu les liens qui se tissent...

Fakir : C’est-à-dire ?

G.P. : Eh bien, sur les ronds-points, de quoi parlent les gens ? Du lien entre eux, de la solitude qu’ils éprouvaient, de combien ils se réchauffent les mains, mais le coeur surtout, au brasero . Ils ne font pas qu’en parler, ils le vivent, ils construisent des cabanes ensemble, ils mangent ensemble, ils partagent leurs bonheurs, leurs malheurs...

F.R. : Et ça, tu vas avoir quatre-vingts philosophes, des tas de politiciens, des belles âmes, qui ânonnent toute l’année : « il faut retisser le lien social », mais quand ça se fait, sous leurs yeux, ils n’ont pas un mot pour applaudir ça ! Pour le préserver, pour le protéger... Et que fait Macron ?

Fakir : Ah ! Enfin ! Ca nous manquait ! Il est dans votre film, Macron ?

G.P. : Oui, dans des archives, et parfois François joue Macron...

F.R. : Il apporte du contraste, même du comique. Il est tellement petit, tellement mesquin, comparé aux hommes généreux que nous croisons !
Une formule me guide, pour le montage, une phrase de Victor Hugo : « C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches. » Et donc, comme dans une douche écossaise, il faut passer d’un monde à l’autre, même brièvement.

Casser le lieu et le lien

G.P. : Pour qu’on sache d’où vient la violence, que la pauvreté n’est pas une fatalité.

F.R. : Voilà. Mais je reviens à mes cabanes.
Macron amène ses pelleteuses, ses policiers, il détruit les cabanes des pauvres... parce que, franchement, ces pustules, dans sa start-up nation, pour les Américains qui descendent de l’avion, ça fait désordre... Et lui sait qu’en cassant le lieu, il casse le lien.
C’est terrible, je trouve. C’était une forme de protestation hyper-pacifique, on construit des cabanes, comme des enfants. Ca dénotait un savoir-faire populaire, avec des palettes récupérées chez Valéo, des portes dans un entrepôt de la SNCF, ils bâtissent un petit château. Bref, ils occupent l’espace avec leurs corps. Et ça, on le rase, c’est d’une brutalité. Tu les as entendus, dans les médias, tous les professeurs de « liens sociaux » être scandalisés ? Rien, ils se sont tus, même ils n’ont rien vu, rien compris à cette beauté, à cette fierté.

G.P. : Y compris certains de nos camarades, de la gauche, on ne les a pas tellement vus parmi les Gilets jaunes. Ou alors tardivement. Ou avec suspicion... Parce qu’en effet, c’est un mouvement qui sort des standards.

F.R. : Plus généralement, c’est toute la classe intermédiaire, les éduqués, les cultivés, qui a scruté ce mouvement avec méfiance, avec distance. Ca ne me surprend pas, je connais par coeur ce divorce avec les classes populaires. Et je ne me fais pas d’illusion : qui, dans les salles de ciné, notre film va-t-il toucher ? Largement cette classe intermédiaire, éduquée, cultivée. Mais tant mieux. Tant mieux, parce qu’il faut qu’elle les voit, ces hommes, ces femmes, et qu’elle se dise : « Ils me ressemblent. Je suis avec eux. » Puisque Gilles citait Lénine, c’est Vladimir Illich qui disait : « Une situation pré-révolutionnaire éclate lorsque ceux d’en haut ne peuvent plus, ceux d’en bas ne veulent plus, et ceux du milieu basculent avec ceux d’en bas. » Ceux du milieu n’ont pas basculé. Ils ont apporté un soutien, tacite, à ceux d’en haut, au moins par leur abstention, par leur silence.

Fakir : Mais c’est trop tard, non ?

G.P. : C’est la phrase de Howard Zinn : « Tant que les lapins n’auront pas d’historiens, l’histoire sera racontée par les chasseurs. » Quelle trace on garde de ça ? Quel récit collectif on en fait ? Quel ferment pour demain ? Cette histoire-là, cette mémoire-là ne doit pas être confiée uniquement à BFM.

F.R. : Voilà. Parce que ça n’est pas fini, c’est certain. C’est une lutte de longue haleine qui est engagée entre la démocratie et l’oligarchie. On assiste aujourd’hui à son resserrement autoritaire, à un conflit qui s’aiguise. Et je suis convaincu, très fermement convaincu, que les mots, les livres, les images, les films, sont des armes dans cette bataille.

Gilles Perret a réalisé de nombreux documentaires, notamment Ma Mondialisation, Les Jours heureux, La Sociale, L’Insoumis.

Reporter pour Fakir, député de la Somme, François Ruffin a reçu un César pour Merci patron !
Les deux sont amis depuis quinze ans, réunis par une même démarche : raconter l’histoire à partir de leur coin, vue d’en bas.

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