Faut s’innerver un peu !

par François Ruffin 01/06/2018 paru dans le Fakir n°(82) Date de parution : septembre octobre 2017

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On a besoin de vous

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« Les contrats aidés ? Non, ça m’étonnerait, ils ne vont pas les supprimer. »
Heureusement, nous avons Maxime, Marie-Hélène, Rodrigue, comme des nerfs plantés dans la société...

Vendredi 28 juillet, Abbeville

« Coucou, Je viens d’apprendre par une belle‑soeur que les contrats comme moi vont être supprimés. Est‑ce que c’est vrai ? »

C’est Maxime, fossoyeur précaire au cimetière d’Abbeville, qui nous a alertés le premier par SMS. Et moi je lui répondais avec ma lucidité légendaire :
« Je ne crois pas, non, ça m’étonnerait qu’ils suppriment les contrats aidés. »
En gros, je me disais : s’ils supprimaient ça, on en entendrait parler.
C’est la preuve que je suis bien naïf, encore.
Que je n’ai rien pigé, malgré mes théories et tout, au fonctionnement du monde.
On a beau être politiquement averti, on se berce encore d’illusions, et il paraît impensable que des centaines de milliers de postes soient éliminés, que des destins basculent, d’un trait de plume administratif, en catimini. Cette violence sociale, au fond, on n’ose pas y croire.
Maxime, lui, la connaît, au jour le jour. Elle ne le surprend pas, ou à peine. Déjà la tête sous l’eau, ce lumpen‑salariat sait bien qu’on peut le noyer, ça ne fera pas les gros titres.

Mercredi 9 août, Amiens

Patrick, Georges, etc., nous ont alertés. Visité, le gars à Pôle emploi nous le confirmait : « On ne délivre plus de contrats aidés. Il n’y a plus de budget.
— Mais ça va être une saignée, non ?
— C’est déjà une saignée. Ce que je vous dis là, je le répète à des assos tous les jours, plusieurs fois par jour. J’attends les consignes, de voir si c’est définitif ou pas. Mais c’est bien, on commence seulement à en parler dans les médias. »

Vendredi 18 août, Saint‑Riquier

Les témoignages ont continué de pleuvoir.
Lors de ma journée en maison de retraite, notamment : « On a les contrats aidés, mentionne Maryse Candas, la directrice de l’Ehpad. Il y en a huit, quatre qui aident à la toilette, surtout le week‑end, et quatre qui sont sur le nettoyage des chambres l’après‑midi.
Sans langue de bois, on ne les forme pas pour les garder : il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Sur la masse, on en a pris trois ou quatre. Parfois, on avait des gens extraordinaires, mais à ce moment‑là, on n’avait pas de poste vacant, pas de budget disponible. Le pire, c’est qu’on leur demande maintenant d’avoir des compétences, d’être qualifiés... »

Cette cadre marque la perversité du système : elle en a besoin pour faire tourner son établissement. Faute de crédits, ces contrats aidés sont désormais intégrés au fonctionnement, sur des tâches permanentes, nécessaires. Et qui aident‑t‑ils le plus ?

Dans les couloirs, on discute par exemple avec Nathalie :
« La première fois, c’était à l’Ehpad Notre‑Dame, à Abbeville, et j’avais bon espoir, j’y croyais. J’y suis restée deux ans, et puis c’était terminé. Deux années après, ils m’ont reprise, mais cette fois‑là, je savais qu’il n’y avait pas d’espoir, que je resterais deux ans et qu’ils en prendraient une autre. Des fois, on me prend pour des remplacements, pendant les vacances, les arrêts‑maladies des titulaires. Et là, c’est pareil, je n’ai aucune illusion, parce qu’il y a du monde qui attend, des histoires de budget, enfin... »
On mesure son découragement, à Nathalie.
C’est injuste, profondément.
Jamais, sur son travail, on ne lui a fait le moindre reproche, aucune critique. Et pourtant, sa carrière ne sera que ça, ces pointillés, sans espoir, sans stabilité.

Je vais vous dire ma position, sur le fond, déjà martelée durant ma campagne : je suis pour les contrats aidés. Il y a à la fois des personnes « éloignées de l’emploi » (comme on jargonne dans les médias), et des secteurs qui ne sont pas rentables (le périscolaire, le handicap, etc.).
Bien sûr qu’il faut les aider financièrement.

Mais pourquoi ces contrats seraient‑ils forcément précaires ?
Je n’y vois aucune raison.
Pourquoi Nathalie ne serait‑elle pas titulaire ?
Pourquoi son poste ne serait‑il pas subventionné dans la durée ?

Samedi 2 septembre, Val de Nièvre

« Vous voulez remplir la pétition contre la suppression des contrats aidés ?
— Ah ouais, c’est vraiment dégueulasse. »

Sur le parking de l’Intermarché, à Berteaucourt‑les‑Dames, les habitants signent des deux mains. C’est Rodrigue qui a lancé ça, un sympathisant de Picardie debout !, à Abbeville : « On fait de l’aide aux devoirs, de l’éducation avec le jeu, dans un quartier très populaire.
Sur cinq salariés, on est quatre en contrats aidés.
Dont Marie‑Hélène, et on a appris qu’elle ne serait pas renouvelée. ça la met en péril elle, mais aussi l’asso. On dit quoi aux personnes qu’on accueille ?
Les enfants, les parents, avec qui on travaille au quotidien ? Donc la pétition, c’était pour alerter. »

Le soir, à Saint‑Ouen, micro en main,
Marie‑Hélène a évoqué ses soucis :
« J’ai subi un grave accident de la circulation. Comme je suis reconnue travailleur handicapé, mon CAE est renouvelable cinq fois. Pendant les trois années au sein de Prélude, j’ai notamment passé le BAFA, je m’apprêtais à suivre la formation de directeur, le BAFD. Il y a quelques semaines, d’ailleurs, mon médecin me faisait part de sa satisfaction : grâce ma reconversion, je me sentais mieux, je me portais mieux. Aujourd’hui, les projets que j’avais en tête sont réduits à néant. »

Je voudrais en venir à une conclusion non pas politique, mais journalistique.
Ou journalistico‑politique.
Dans Journal intime des affaires en cours, Denis Robert écrivait : « Si des rédacteurs serviles et appliqués donnent du monde la représentation qu’on leur pré‑digère à l’AFP ou à la télé, cela risque d’user le lecteur. Et, par ricochet, de tuer le journaliste. Pour se maintenir en vie, un journal doit rester sensible, réactif, innervé. »
« Innervé » : depuis dix‑huit ans que je fais Fakir, c’est un adjectif qui me guide.
Ça signifie : comme avec des nerfs plantés dans la société, recevant des impulsions d’en bas.
Car je suis habité par cette angoisse : notre « journal alternatif » est produit par des mâles blancs éduqués (que je ne me leurre pas sur notre sociologie). Et le risque existe de vivre dans une forme d’apesanteur sociale, entourés par des intellectuels et des artistes, prenant d’autres journaux, ou les livres, ou des sites Internet pour le réel, et en bref : coupés des attentes, des inquiétudes, des espoirs de notre peuple.
Grâce à mon élection, j’en suis prémuni.
Des nerfs plantés dans la société, on n’en manque plus, et qui envoient même un peu trop d’impulsions ! Je me sens entouré des Maxime et des Nathalie, des Rodrigue et des Marie‑Hélène, et c’est mon principal bonheur, et c’est ma première fierté. Et ce sont eux qui me poussent, en leur nom, avec leurs visages, leurs histoires en mémoire, pour que je passe sur le plateau de RMC, que je pose une question à l’Assemblée, que je remette les pétitions à une ministre des Sports en déplacement, que je publie des textes sur ma page Facebook.
M’efforçant à mon tour d’envoyer au pouvoir, aux puissants, des impulsions.

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