L’agonie du vent

par Cyril Pocréaux 24/09/2019 paru dans le Fakir n°(89) Date de parution :juin 2019

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Pour faire écolo, on ferme une usine d’éoliennes, et on transporte les mâts à travers l’Europe sur de gros camions bien polluants. Vous la voyez, vous, la logique ?

Tout est immense, ici.
Dehors, c’est un hangar grandiose, cent mètres de long, peut-être plus, dix mètres sous le toit, des portions de mâts démesurés, de quatre mètres de diamètre. Même le bureau dans lequel nous reçoivent les salariés, et la direction. On est dix, on pourrait y entrer à deux cents.
On se sent tout petits. C’est Gulliver chez les géants : nous voilà au pays des éoliennes.
Mais l’affaire a du plomb dans les pâles. « On a eu trois redressements judiciaires et on n’a jamais vu personne bouger ! » Imad, les dents serrées, lâche sa colère devant sa direction.
Lui et une cinquantaine de collègues fabriquent des mâts d’éoliennes pour FrancEole, à Longvic, en lisière de Dijon.
On pourrait croire que les éoliennes ont le vent dans le dos, vont dans le sens de l’histoire. Mais non. Le seul fabricant français de mâts en acier vit une lente agonie industrielle, ponctuée de sursauts d’espoir. Comme en septembre 2017, quand l’usine est rachetée par Nimbus, un fonds d’investissement néerlandais. Qui promet monts et merveilles : la totalité des emplois préservés, des investissements. La fatalité industrielle semble s’enrayer, l’éolien français n’a pas dit son dernier mot.

Mais un an et demi plus tard, rebelote. Nimbus a certes investi, mais seulement 300 000 €. L’équivalent d’une semaine de production. Le prix d’un seul mât. 1 % du chiffre d’affaires de 2016. « Ça nous a permis de tenir dix-huit mois » soupire Sophie, la directrice, aux côtés de ses salariés. « Notre carnet de commandes est rempli jusqu’en juillet. Après, on n’a plus rien. »
L’Etat reste muet, et la boîte, 15% du marché national, meurt dans son coin.
Pourquoi ?
Parce que « la concurrence ».
Parce que des mâts qui coûtent 10 % moins cher viennent d’Espagne ou du Portugal, voire d’Asie du Sud-Est. Soit la direction s’aligne sur ces prix, et produit à perte, soit les commandes lui passent sous le nez. A ce jeu-là, la trésorerie est désormais cramée. Pour les éoliennes, la France ne fabrique aucune pâle. La France ne fabrique aucune nacelle. Et la France va donc perdre ce fabricant de mâts.
Le dossier est arrivé sur le bureau du ministre de la Transition écologique et solidaire. Pas de réponse. « Ça ne faisait pas partie de ses priorités. Pourtant, il y a en France un marché pour dix boîtes comme la nôtre. On espère que ça va changer très vite… », songe Sophie.

Au-delà de cette boîte, c’est un symptôme : de la nullité des élites françaises, infoutue de se placer sur un marché d’avenir, de mettre en œuvre une politique industrielle, d’instaurer un protectionnisme des industries naissantes...
Des camions chargés de mâts, gigantesques, vont donc sillonner l’Europe, voire le monde. Pour une énergie propre...

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