La courbe qui plonge...

par François Ruffin 04/02/2019

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A quoi ça sert, toutes ces études, enquêtes, statistiques ?
Eh bien, des fois, ça évite la fermeture de trois collèges.
A nous d’aller fouiller ces données, de les trier, de les simplifier, de les vulgariser. De servir de passerelle entre les intellectuels et le Peuple. Sans mépriser ni les uns ni les autres.

« Ce qu’il nous faudrait, c’est une étude du type  : ‘‘C’est prouvé. On réussit mieux dans les petits collèges.’’ »
C’est la réunion mensuelle de Picardie debout ! et on est une cinquantaine, assis en rond, mi-moroses mi-combatifs. On devrait inscrire ça, sur la devanture de la permanence, bientôt : « Maison Ruffin. Fermetures en tous genres. » Avec une typo genre pompes funèbres. Parce que c’est devenu notre spécialité. On lutte contre les fermetures d’usines, les fermetures de Postes, les fermetures des lignes de train, les fermetures de perceptions, les fermetures de classes, les fermetures de service à l’hosto, les fermetures de tribunaux... Et maintenant, donc, les fermetures de collèges.

Lundi 11 juin.
Encore et encore...

Vincent m’a prévenu de ça, en fin de semaine :
« Le Département vient d’en annoncer trois pour le prix d’une. On craignait pour Guy-Mareschal à Amiens, mais le président rajoute Domart et Feuquières...
- Oh, merde. »

Je suis fatigué.
Fatigué de mobiliser, de protester, de pétitionner, de m’opposer. On ne pourrait pas, à la place, dessiner l’esquisse d’un nouveau monde ?
« Y a deux établissements dans ta circonscription, me précise Vincent.
- Je sais.
- J’ai déjà des appels, des mails, les gens comptent sur toi... Ils nous écrivent :
‘‘Monsieur le député, ils veulent tuer notre village.’’ »
C’est lui, mon attaché fort attaché, qui me remonte. Pour qu’on mène la bataille, qu’on ne déçoive pas, qu’on soit en première ligne. De l’agitation, encore.
« On a quoi, comme documents ?
- Pas grand-chose pour l’instant. Les conseillers départementaux de Génération.s ont pondu une longue lettre.
- Ça dit quoi ?
- C’est notamment sur la méthode. Comme quoi c’est pas démocratique. Pendant des années, quand ils questionnaient sur la fermeture d’un collège, on leur répondait qu’ils remuaient des ‘‘rumeurs’’, qu’ils étaient des
‘‘pyromanes’’... Et là, vendredi, à 18 h 30, ils apprennent que c’est pas un établissement qui va fermer, mais trois. Que ça sera voté dans trois semaines. Qu’ils ont trois jours pour faire une contre-proposition. Sans consultation ni des habitants, ni des enseignants, ni des parents, ni des élus...
- Et sur le fond ?

- Ils disent que ‘‘la baisse des effectifs attendue pourrait être une chance pour les jeunes’’, qu’on se doit ‘‘d’assurer le plus bel avenir possible à notre jeunesse’’, que ‘‘la lutte contre l’échec scolaire nécessite un engagement important’’...
- Mais comme chiffres ? Comme trucs un peu solides ?
- Y a pas encore. Ça vient de tomber. »

Les troupes sont au taquet, ce lundi soir.
Scandalisées.
Prêtes à révolutionner.
Forcément : Picardie debout ! n’échappe pas à la sociologie de la gauche, truffée d’enseignants, de CPE, d’éducateurs. Les voilà partis en minutieuses précisions sur les Rased et les Segpa, devisant sur le découpage de la carte scolaire, rappelant telle décision de tel inspecteur d’académie.
« Ah ah, je taquine un peu. Dès qu’on touche à l’Éducation, ça vous stimule, ça rend bavard... Plus que pour une usine de pneumatiques !
- C’est normal, c’est l’avenir de nos enfants ! »

Soit.
On établit un plan, sur comment mobiliser, protester, pétitionner, nous opposer.
Avec un tract, d’abord.
Un tract, toujours.
Parce que je nourris cette illusion littéraire, sans doute, que les mots sauveront le monde. Parce que, même non lus, ce bout de papier, c’est un premier lien vers les hommes.
« On met quoi, dedans ?
- Il faut reparler de la situation dans la Somme, ne jamais l’oublier : pour les difficultés de lecture, chez les jeunes, notre département est aujourd’hui le deuxième, après l’Aisne. 50 % de plus que la moyenne nationale !
- Et c’est en Picardie qu’on a la plus faible espérance d’obtenir le bac.
- J’avais rencontré la rectrice, d’ailleurs, et elle en convenait :
‘‘Nous sommes bien conscients des difficultés éducatives propres de ce territoire.’’
- Il faut s’interroger, alors : ‘‘Comment fait-on pour sortir de cela ? Fermer trois collèges va-t-il aider ? Réussit-on mieux dans des collèges à taille humaine ? Bref, comment forger un avenir meilleur à nos enfants ?’’
- Et dire que Laurent Somon, le président du Département, ne s’est posé aucune de ces questions. Il a décidé seul, et avec la calculette comme unique horizon.
- C’est bien, ça, comme titre :
‘‘La calculette comme unique horizon.’’
- Et on pourrait conclure par : ‘‘Nos enfants ne sont pas une ligne budgétaire !’’ »
C’est pas mal, ça prend tournure.
Mais il me manque un truc, à moi.
Une statistique.
Qui s’assènerait comme à la boxe un crochet du gauche.
Je radote, du coup : « Ce qu’il nous faudrait, c’est une étude du type : ‘‘C’est prouvé. On réussit mieux dans les petits collèges.’’ »

Vendredi 15 juin.
Eurêka !

De retour en circo, on part pour l’hôpital psychiatrique Philippe Pinel. Aussitôt monté dans la bagnole, Vincent me sort une étude : « Une question de taille. » C’est tiré de Éducation et Formation, une revue pédagogique du ministère, je pense. Du très officiel. Et l’auteur, Cédric Afsa, est « sous-directeur des synthèses à la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance ». Pas un rigolo, a priori.
Vincent m’a surligné les passages clés : « Le facteur taille a une grande importance dans les collèges accueillant beaucoup d’élèves d’origines sociales modestes. Autrement dit, les petits collèges conviennent mieux aux élèves de familles socialement défavorisées. »
« Mais c’est génial ! Mais c’est génial
 ! je m’exclame, en tressautant sur le siège avant.
- Et t’as vu le graphique ?
- Non, il est où ?
- Vers la fin. »

C’est la figure 3, page 69 : « Écart de résultats entre collèges imputable à la différence de taille. »
« Mais c’est une tuerie ! Il faut le faire imprimer en grand, le mettre dans tous nos tracts. Ça, c’est simple, les gens voient les courbes qui plongent, ils comprennent tout de suite ! »

Il me faut ça, à moi.
Un argument solide. Pas quinze mille, surtout pas quinze mille, juste un, mais inébranlable, inattaquable, inoxydable, comme une épée au fil tranchant. Je déteste ça, sinon, me lancer dans une bataille avec des arguties, du mou et du flou, un raisonnement fragile, sol miné sous mes pieds.

Je nous sens armés, désormais.
On peut partir à l’abordage.

Dimanche 17 juin.
Le boucher pleurniche.

C’est la fête au village, à Domart-en-Ponthieu. Y a la fanfare. Y a la chorale. Y a le club de danse. Y a plein de Picardie debout ! Et même les profs de Feuquières ont fait le déplacement. Toutes et tous rassemblés pour « sauver leur collège ». A peine arrivé sur la place, monsieur le Maire me conduit au micro.

« Le point sur lequel il faut insister, je démarre, c’est l’absence de démocratie. C’est, pour parler autrement, c’est que vous êtes pris pour des cons. Et que les élus, moi-même, nous sommes pris, quoi, pour des cons. Et que même le rectorat, en l’occurrence, est pris pour un con. Parce que monsieur Somon, il n’avait rien annoncé à personne, il déclarait que tout ça c’étaient des rumeurs. »
Un député ne devrait pas dire ça, « con » ?
Je ne crois pas.
Je causerais comme ça dans ma cuisine.
Et j’essaie de parler aux gens comme ça, comme s’ils étaient dans ma cuisine, sans me statufier, me rigidifier, me députifier, variant les registres, sautant d’une citation de Montesquieu à du plus prosaïque.
« Le deuxième point, j’ai lu le projet du département, là. (Je brandis des pages.) Monsieur Somon a présenté une série de diapositives, mais je ne sais pas s’il est en charge de l’éducation, ou s’il est responsable de l’hôtellerie. Parce que la seule chose qui l’intéresse, c’est le ‘‘taux d’occupation’’. ‘‘Taux d’occupation’’, ‘‘taux d’occupation’’, ‘‘taux d’occupation’’, on retrouve ça à toutes les pages. A aucun moment, dans son document, il n’y a le mot ‘‘pédagogie’’. A aucun moment, dans son document, il n’y a le mot ‘‘éducation’’. »

C’est ma formation de linguistique, et ça me ravit, oui, de faire, à l’improviste, de l’analyse lexicale avec les Domartois, ou Domartiens, je sais pas comment on dit, de mettre mon savoir à leur service.
« D’emblée, j’avais demandé à Vincent, à mon attaché, ‘‘mais est-ce qu’il n’y a pas un lien entre la taille des collèges et la réussite éducative ? Est-ce que on réussit mieux ou moins bien dans un petit collège ?’’ Parce que Somon, dans le Courrier picard, affirme qu’il n’y a pas de problème, qu’on réussissait aussi bien dans un grand collège. Vincent a trouvé un document. C’est une donnée du ministère de l’Education nationale. Et on voit quoi ? On voit la courbe rouge, là, qui plonge. Ça veut dire quoi ? Ça signifie que plus il y a d’élèves dans un collège, plus la réussite est faible. Là, on a une donnée scientifique.
Alors, j’aimerais que monsieur Somon vienne ici, et qu’il nous fournisse d’autres données scientifiques. Mais non. Aujourd’hui, il y a zéro discussion, il y a zéro débat sur le plan pédagogique. »

Et là, j’assène ma punchline. Préparée ocazou. Testée sur Vincent, auparavant :
« Vous savez, monsieur Somon, il paraît qu’il est véto. C’est son métier. J’ai l’impression, en la matière, que c’est un boucher plutôt qu’un vétérinaire ! »
Ça applaudit, là, très chaleureusement, ça se marre, « oh oui ».
La vidéo de cette intervention, on l’intitulera « Le boucher de la Somme ».
Et je reprendrai l’expression, le lendemain matin, sur France Bleu.
Laurent Somon s’en plaindra, durant une semaine, auprès de tous ses interlocuteurs, parents, enseignants, élus : « Boucher, ah non, ça va trop loin, boucher, comment peut-on me surnommer comme ça ? »
Et tant mieux, s’il pleurniche.
Depuis le temps qu’il en fait pleurer, lui, des AVS qui perdent leur statut de « prestataire », des femmes de ménages précarisées, des mères à qui on supprime l’aide pour la cantine du gosse.
La pitié n’est pas de mise.
Mais il faut saisir le lien.
Je peux taper, et taper fort, parce qu’il y a cette étude, parce qu’elle me donne une confiance, une assurance, comme un socle. Et cette confiance, cette assurance, je suis certain qu’elle rejaillit sur les Domartois, ou Domartiens (je ne sais toujours pas) : ils ont raison. Ils ont la Science de leur côté. Tandis que les messieurs en costumes, tous les Somon de la Terre, ne cessent de leur répéter, de leur insinuer, de leur susurrer que eux sont les sachants, les sérieux, les raisonnables, et que nous serions les ignorants. Ça donne, ça aussi, de la force pour lutter.

Mercredi 20 juin.
Gagné, déjà !

Sur la place de Domart, concluant, je nous préparais pour une longue bataille :
« Il faut que les élus traînent ça comme un boulet, en décembre, en janvier, février, mars, le printemps prochain. Qu’à chacune de leurs sorties, vous soyez cinq, dix, à venir leur tourner autour, les alpaguer, leur crier dessus : ‘‘Et le collège de Domart ? Et le collège de Feuquières ?’’ Que ça les plombe, que ça nuise à leur image, à leur tranquillité. »
Je me plantais.
Ça mettrait moins de temps.
Le mardi 19, le Courrier picard reprenait notre étude : « Somme : a priori les petits collèges sont plus performants. » Et le lendemain, le mercredi 20, le président du Département lâchait une vidéo sur YouTube, seul à l’écran, seul face à la caméra : « Ayant beaucoup écouté, ayant beaucoup consulté, ne souhaitant pas opérer en pleine inflammation, j’ai décidé de reporter la fermeture des trois collèges dans la Somme. J’assume l’entière responsabilité de ces décisions. »
C’était gagné.
Et je ne veux, aucunement, nous attribuer la victoire.
Ni même aux manifs, énormes pour le coin, répétées, à Domart et à Feuquières.
D’autres causes ont joué, plus institutionnelles : l’inspecteur d’académie a affiché, publiquement, son désaccord. La maire d’Amiens, de droite pourtant, a refusé la fermeture de Guy-Mareschal, et les conseillers amiénois à sa suite. Bref, le président s’est fait lâcher par ses « amis », son premier vice-président quittant l’UDI pour En Marche ! dans la foulée...
Qu’importe.
Qu’importe, ici, ces péripéties.
Dans cet article, je voulais juste souligner l’importance de l’enquête. Notre étude, j’en suis convaincu... pas la nôtre à vrai dire, celle de Cédric Afsa, même pas la sienne, pour être exact, lui-même compilant d’autres études... Enfin bref : cette étude a fragilisé le Département. Et a renforcé notre camp.
C’est notre rôle, d’aller fouiller ces arguments, de les trier, de les simplifier, de les vulgariser. Et c’est une fierté, pour moi, parfois, de servir de passerelle entre les intellectuels et le Peuple.
Sans mépriser ni les uns ni les autres.

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