« On lui reprochait de trop sourire. Madame Lucas, vous êtes trop souriante. Ça les énervait. Son responsable lui balançait à la figure des feuilles. Elle m’a envoyé un message le lundi soir à 19h, une demi-heure après elle partait… » Quand j’ai vu passer ce chiffre énorme, à peine croyable par son ampleur, d’un salarié sur deux en détresse psychologique dans le pays, je me suis souvenu de Catherine Lucas. Et des témoignages de ses anciens collègues, dont celui de Sylvie. Catherine Lucas, salariée chez Lidl, a mis fin à ses jours le 7 septembre 2021. L’Inspection du travail rend alors un rapport accablant pour Lidl : « L’entreprise et ses représentants ont bien commis des agissements dégradant les conditions de travail de madame Lucas. (…) Cette dégradation des conditions de travail a été susceptible de porter atteinte à sa santé, le suicide de madame Lucas pouvant être mis en lien avec les conditions de travail qu’elle subissait. »
Détresse psychologique : stress, technologie, pression…
Stress permanent, manque de sens, pression des délais, intensification du travail, hyperconnexion, manque de reconnaissance, impression d’être de « simples exécutants », pression technologique liée à l’IA… Les causes pointées par la seizième édition baromètre Empreinte Humaine/Ipsos BVA publiées ce 2 juin sont nombreuses. Et les chiffres font froid dans le dos.
Un salarié sur deux est en « détresse psychologique » dans le pays, soit treize millions de personnes (sur vingt-sept millions de salariés selon l’Insee). La définition de « détresse psychologique au travail » selon l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) ? « La détresse psychologique au travail repose sur une structure tripartite fondée sur les rapports qu’entretient le travailleur avec soi, autrui et son environnement professionnel. En résumé : c’est un état intermédiaire, entre le mal-être passager et le trouble mental constitué, caractérisé par l’accumulation de symptômes dépressifs, anxieux et d’épuisement, dont l’origine est au moins partiellement professionnelle. »
Les causes de l’angoisse : travail, insécurité économique et politique, temps d’écran.
Selon le rapport d’Empreinte Humaine, les femmes et les moins de 30 ans sont davantage touchés (55 % en détresse). Et 60% des salariés ont l’impression d’être de simples exécutants, 51% ont de moins en moins de temps pour faire un travail de qualité, 51% déclarent qu’il y a des désaccords entre managers qui génèrent des revirements dans les décisions, 48% éprouvent un manque de sens.
Un second rapport, panorama plus large de la santé mentale (au-delà du travail), publié ce 3 juin 2026, fait état de deux grandes causes de fond derrière la dégradation de la santé mentale : l’insécurité financière et politique, et l’utilisation excessive des écrans et des réseaux sociaux.
Ainsi 51 % des répondants pointent l’instabilité financière, l’insécurité de l’emploi, l’incertitude quant à l’avenir dans un monde en rapide évolution, 41 % l’exposition constante aux mauvaises nouvelles dans les médias et l’agitation politique.
Liée à ces dernières causes, 75 % des répondants rapportent que le temps d’écran affecte négativement leur vie quotidienne : sur la qualité du sommeil (56%), la capacité de concentration (54%), le niveau d’activité physique (52%), l’humeur générale (51%), et l’isolement social (44%).
On vous le répète dans ces colonnes depuis des années, c’était même l’une des pistes principales de notre numéro spécial « Comment la gauche va gagner » : face à l’atomisation du travail et des lieux de sociabilité, comme la fermeture de 22 000 bars-tabacs dans ce pays, la priorité c’est de recréer du lien. Eteindre les écrans, les réseaux, pour se retrouver vraiment, se parler, et surtout s’écouter… (Et d’ailleurs, si vous avez besoin de parler à un professionnel, vous pouvez appeler le 3114 – numéro national de prévention du suicide – ou consulter cette page pour plus d’informations.)
Parce que ces statistiques, ce ne sont pas que des chiffres.
Ce sont, derrière, des femmes, des hommes, et de la souffrance, parfois terrible, à cause de la manière dont on fait travailler les gens dans notre pays.
On vous emmène auprès des salariés de Lidl, au fil de notre article « Lidl, un crime managérial ».
…
L’histoire de l’entrepôt Lidl de Rousset, dans les Bouches-du-Rhône, c’est le cas emblématique d’un management mortifère. Où les salariés se retrouvent seuls, abandonnés par les pouvoirs publics, par la Médecine du travail, par l’Inspection du Travail, face à leur direction. Pourtant, c’est bien de vies brisées qu’il s’agit.
Même un suicide ne semble pas arrêter le rouleau compresseur.
Le jeudi 11 janvier 2018, à Aix-en-Provence, nous rencontrions divers proches de Yannick Sansonetti. Yannick s’était suicidé le vendredi 29 mai 2015, dans l’entrepôt Lidl de Rousset :
– Patrice Tonarelli, responsable de l’entrepôt,
– Vanessa Tonarelli, son épouse,
– Christophe Boschetti, responsable expédition,
– Patrick Martin, responsable préparation,
– Christophe Polichetti, chauffeur routier, délégué CGT,
– Dalila Kaci, employée administrative,
– Nicolas Sansonetti, frère de la victime,
– Christiane Sansonetti, mère de la victime.
Jusqu’à l’automne 2013: le bonheur
Christophe B. : Je suis arrivé en 1998, je suis passé cadre en 2005, et jusqu’en 2013, tout allait bien ici. On était heureux. On traversait cette porte avec le sourire, tous ensemble, main dans la main avec les ouvriers. Avec, de temps en temps, ces petites batailles, mais c’est le chat et la souris, on connaît bien, toujours bon enfant. On a toujours discuté ensemble, que ce soit avec la direction, avec les syndicats, il n’y avait jamais de gros soucis.
Nicolas S., frère de Yannick : Quand Yannick a signé chez Lidl, on aurait cru qu’il entrait à l’Elysée. C’était le summum. Jusqu’alors, il travaillait pour un sous-traitant, Lidl l’a débauché, et il était content, pour lui c’était une reconnaissance. On n’a pas fait de longues études, je peux vous dire que dans sa jeunesse il a galéré, il a passé trois fois son bac, il a fini par l’avoir. Alors, pour lui, Lidl, c’était une réussite, c’était un groupe qui marchait à l’époque, et il s’est dit : « Putain une entreprise comme ça qui me veut moi ! » Il y était bien. On parlait tout le temps de ça.
Christophe P. : Notre directeur, Monsieur Delarose, c’était un homme. C’est lui qui a monté tous les Lidl dans le Sud, dans les années 90. Aujourd’hui, ma vie professionnelle, je la dois à lui. A mon travail certes, mais à lui. Comme nous tous.
Christophe B.: Mais justement, il était trop humain. Pour leur projet Pôle position, pour monter en gamme, il fallait le dégager. Et donc, le siège a fait venir un gérant, John Paul Scally, qui lui a mis la pression. Il lui a demandé de nous virer, de virer tous les cadres. Il a refusé.
Après ça, ils l’ont humilié. Comme il y avait des soucis d’inventaire, devant tous les salariés, sur les quais, ils lui ont fait dépiauter les palettes, nous avec, pour contrôler s’il y avait des manques, facture à l’appui. Rabaisser le DR à faire ça… On s’est dit : « Putain, faut aider le chef. » On était comme ça, soudés…
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