Les assistés maternés

par François Ruffin 23/11/2020 paru dans le Fakir n°(94) Juillet-Août

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C’est Nathalie qui m’en avait causé la première, à la buvette d’un club de foot : « Assistante maternelle, vous connaissez ? » Il aura fallu quelques détours pour que ça passionne Aurore Bergé…

« Assistante maternelle, vous connaissez ? Vous devriez vous y intéresser… »
J’étais à la buvette du club de foot, dans ma campagne picarde, et Nathalie me servait mon américain-merguez.
« C’est l’enfer, comme métier, et pourtant j’aime les gosses ! Mais j’en ai marre. »
Le tournoi a repris, je suis retourné sur le terrain, mais avec dans un coin de ma tête « revoir Nathalie ». Quand vous avez, comme ça, un bout de France populaire qui veut causer, elle qui si souvent se tait, c’est comme une brèche qui s’ouvre : faut se glisser dedans, en profiter.
Chez elle, plus tard, on a récapitulé sa carrière, ses fiches de paie, ses plannings…
« Je fais ça depuis 2001, mais là c’est fini, j’abandonne.
Ma paie, ça varie entre 600 et 900 €. Comme j’ai souvent des enfants d’instits, je ne touche pas grand-chose le mercredi, ni pendant les vacances, il me reste un gamin, ça me fait du 3,10 € de l’heure... Et j’ai passé neuf années sans congé, quand même, sans aucun congé, parce que les familles ne s’accordent jamais sur les dates, ça ne coïncide pas, donc il reste toujours un gamin. Ça use, à force. Les petits, ça use, et si tu manques de repos…
Les horaires, d’ailleurs, ça pèse sur la vie de famille. Marc me l’a beaucoup reproché quand on s’est séparés. Je me levais le matin à 6 h, une maman infirmière m’amenait son gosse pour que je le conduise au périscolaire, et ça se terminait à 19 h 30 le soir, parfois 20 h, 20 h 30… Ça, mon mari ne le supportait plus, de rentrer et que les enfants soient encore là : ‘‘Trouve autre chose’’, il me disait, j’aurais dû l’écouter. Je n’en pouvais plus, parce que les parents ne sont jamais à l’heure, ou alors ils préviennent le matin même que leurs enfants ne viendront pas…
A un moment, je suis tombée en arrêt du travail, une opération du genou, six semaines avec une attelle. Je le regrette, je n’aurais pas dû me faire opérer, ça nous a fait beaucoup de tort. Ça n’a pas plu à des parents, qui m’ont licenciée. J’avais retrouvé un contrat, pour un bébé, puis deux, mais après ça est venue la séparation.
Ça n’allait plus depuis un moment. Pendant trois ans, je suis restée parce que, il faut comprendre ça, l’agrément de la PMI, il est lié au logement. Alors, un divorce, c’est la dégringolade, tu perds tout en même temps : le mari, et donc la maison, et donc le boulot... »

*

Je vous révèle un secret industriel ?
Je ne twitte pas, pas moi-même.
Je n’aime pas ça, la pensée en 240 signes, j’ai l’impression d’un comité de censure technologique, à chacun son snobisme. Et surtout, l’oiseau bleu qui gazouille, gentillet on dirait, c’est en fait un concours de qui sera le plus méchant. Je me tiens à l’écart de ce monde virtuel-là, mesure de santé mentale.
C’est Sylvain qui patauge là-dedans pour moi.
Aussi, quand il m’a prévenu d’un « bad buzz » possible, ou d’une « shitstorm » en cours, c’est là, a posteriori, que j’ai découvert mon propre tweet : « Pendant qu’Elisa était à 4 euros de l’heure pour garder nos enfants, Jean Castex touchait 200 000 euros de la République par an. « Il ne faut pas tout attendre de l’État. » Tout dépend pour qui.

« Est-ce que j’aurais rédigé ça comme ça ? » je me suis demandé. Je ne sais pas. Mais en tout cas, le haut contre le bas, y avait mes fondamentaux.

Et aussitôt après, les aboiements de la Macronie, par Aurore Bergé : « 4 euros de l’heure ?! #MerciPatron », par Bruno Questel : « Cette époque est formidable ; @francois_Ruffin reconnaît payer la nounou de ses enfants 4€de l’heure… soit un montant plus de deux fois inférieur au #Smic #Franceinsoumise ou le #GrandBasard »

Et dans la foulée, les chiens de garde attitrés, de Jean-Michel Aphatie de LCI (« Les patrons, ce sont tous des exploiteurs. Etonnant, non ? »), à Robert Namias, ex-TF1 (« Vite que Ruffin nous rassure : il ne paye pas 4€ de l’heure sa baby-sitter. »)...

Au début, j’ai même pas compris : « Qu’est-ce qu’ils me racontent ? » Il a fallu du temps pour que ça me monte au cerveau. Alors, je l’ai trouvée assez éclairante, cette polémique, assez édifiante sur la « sécession des élites ».

Déjà, « nos enfants », tout le monde le pige, sauf eux : ce sont les enfants de tout le pays, pas juste les miens, c’est une norme que l’on décrit. Mais c’est comme si le « nous », comme si la communauté, pour eux, n’existait pas, comme s’ils n’en faisaient plus partie. Et c’est au fond assez vrai.

Les « Elisa », les assistantes maternelles, les députés de la REM ne les connaissent pas. Sans doute, pour leurs gamins, ont-ils recouru à des « nounous » à plein temps, des quasi-domestiques à leur domicile. « Dans la baie de San Francisco, rapporte le journaliste Pierre Rimbert, les gens payent des humains à leurs enfants, à tel point qu’un métier apparaît aux États-Unis : ‘‘assistant personnel du coach pour enfants’’. Pas seulement le coach, mais l’assistant du coach. Le coach permet à l’enfant, entre zéro et trois ans, de rentrer dans une maternelle à 20 000 $ par an. Donc, ces mêmes personnes qui, par leurs entreprises, par la technologie, vont priver les autres de rapports humains, pour elles-mêmes, pour leurs familles, elles surinvestissent dans l’humain, elles en reconnaissent le caractère absolument nécessaire… Il y a un caractère très inégalitaire de l’automatisation. » Mes collègues de la start-up nation n’en sont pas là, sûrement, mais voilà le chemin américain : aux pauvres les écrans, le numérique, le « distanciel », et aux riches le personnel, l’humain.

Surtout, et ça à coup sûr : les Marcheurs ne connaissent rien aux conditions d’existence des assistantes maternelles. « 4 € de l’heure », sinon, ils le sauraient, c’est énorme ! Dans mon coin, lors de mes entretiens, je n’ai pas rencontré une seule ass’ mat’ à ce tarif, jamais. Le salaire minimum est de 2,86 € bruts (2,23 € nets), et le plus souvent, ça tourne aux alentours de 3 €, 3,10 €, 3 € 20…
C’est ainsi : nous avons chacun nos œillères sociales.
Aurore Bergé, grandie à Versailles, passée par Science-Po, devenue « conseillère clientèle » dans des agences de com’, fréquente sans doute trop peu les buvettes des stades de foot, merguez en main. Désormais que, par le hasard d’une chasse au Ruffin, elle a découvert la vie des 400 000 Nathalie et Elisa, l’injustice qu’elles subissent, elles qui ont la responsabilité d’élever, d’éveiller, nos bébés, et si mal payées pour ça, et si mal traitées, je suis convaincu qu’Aurore Bergé va se muer en une passionaria des assistantes maternelles, va les défendre à la tribune, déposer des amendements, exiger une loi…

Qu’il est bon de vivre, ne serait-ce que pour voir ça !

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