Les damnés de la start-up nation

par Cyril Pocréaux 05/07/2022 paru dans le Fakir n°(103) Date de parution :19 05 2022

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La Défenseure des droits vient de sortir son rapport d’activités, qui révèle les ravages de la fracture numérique et de la dématérialisation sur nos vies. Retrouvez tout ça dans le dernier numéro de Fakir !

Après la fracture sociale, sa version 2.0  : la fracture numérique. Invoquée comme une divinité par la Macronie, accélérée par la crise sanitaire, la « dématérialisation » de nos vies sonne comme une aberration économique et sociale. Elle lamine les services publics, assurent les études. S’y ajoutent, pour des millions de gens, la honte, l’exclusion, la déshumanisation. Une « humiliation », qui se transforme peu à peu en « colère »…

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Cet extrait est issu de notre dossier actuellement en kiosque et disponible sur abonnement !

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Marcel est mort.

Ça nous a mis un coup. Il était trop jeune pour ça, 57 ans, Marcel, notre cheville ouvrière fakirienne en Touraine, notre préfet local. Un super gars. « C’était un accident de voiture. Un monsieur saoul arrivé en face. Marcel est mort sur le coup. » Jérémie, son pote fakirien, nous racontait le drame. « Sa femme était blessée et a été évacuée sur un hôpital. Kolia, son fils de douze ans, était dans la voiture. C’est un miraculé. Il a été emmené à l’hôpital de Tours, pour des examens. Je l’ai rejoint là-bas. Mais je n’étais pas au courant, pour Marcel. Tu comprends, Kolia, sa maman voulait lui annoncer elle-même… Le lendemain, toujours pas de nouvelles de Marcel. Alors, j’ai appelé le CHU de Tours, pour essayer de comprendre. Le CHU, c’est l’hôpital public. Je tombe sur une dame, à l’accueil médical. Et là, elle me dit : ‘‘Marcel ? Mais je le connais ! Il s’est occupé de nous comme inspecteur du travail, il est super gentil, super pro…’’ Mais elle n’avait pas eu d’admission. Bon, au moins, j’avais pu parler à quelqu’un, qui te rassure, t’oriente, avec qui tu discutes, c’était bien. Elle m’a conseillé d’appeler la clinique privée. Là, au bout du fil : juste un robot. Il fallait que je dise des noms, je citais celui de Marcel, j’ai réessayé trois fois, la machine ne comprenait rien, me renvoyait tout le temps sur un autre patient. Je pouvais même pas discuter. Et Kolia à côté de moi… C’est ça, vraiment, leur progrès ? Nous mettre face à des machines ? »

Ça m’a renvoyé à autre chose, cette phrase de Jérémie.
Parce que c’est ça, oui.

En gros, c’est ça, leur projet : tout le monde face à des machines. Et ça fait des dégâts. Dans son programme « Action publique 2022 » lancé en 2017, le gouvernement avait prévenu : « Les 250 démarches les plus courantes doivent être dématérialisées d’ici mai 2022 », pour « une administration plus proactive ». Et Cédric O, le secrétaire d’état au numérique, l’annonçait, à la faveur du confinement, dès le printemps 2020 : pour lui, pour eux, les gens bloqués à la maison, le travail enfermé, les gamins privés d’école, « cette crise », c’était « l’opportunité d’une transformation plus volontaire encore » : davantage de numérique, de dématérialisation, voilà l’occasion d’aller vers la modernité, encore et toujours, de laisser dernière nous le vieux monde et ses vestiges.

Ça me rappelait d’autres échos, reçus pendant le premier confinement, au printemps 2020. Des centaines, des milliers d’alertes, de témoignages, nous étaient parvenus. Celui d’élodie, par exemple, 46 ans, maman au foyer, à Abbeville, cinq enfants à la maison. « On travaille avec mon téléphone, et les enfants ont aussi des tablettes. Mais notre connexion wifi est faible, ça bugue tout le temps. Enzo, il a décroché, déjà que l’école il en avait marre… Heureusement, on a une instit hyper gentille qui est venue nous apporter des photocopies. » Angélique, aussi, toujours à Abbeville : « Fiona, une de mes trois filles, elle fait tous ses cours sur son téléphone portable, parce qu’on n’a pas d’ordinateur. Des fois on n’arrive pas à se connecter, le wifi ne marche pas. Elle est sérieuse, mais elle a beaucoup de mal, vraiment. Sandy, elle n’a pas pu se connecter au service informatique du lycée. Mélana, en CM2, heureusement, elle a deux super profs, qui m’appellent toutes les semaines… » à Montpellier, alors que les enfants étaient censés recevoir les cours, l’Académie constatait, stupéfaite, que 1500 élèves ne disposaient d’aucun matériel informatique chez eux...

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