Les poissons en discothèque

par Cyril Pocréaux, François Ruffin 27/09/2019 paru dans le Fakir n°(88) Date de parution : Février Mars 2018

Version imprimable de cet article Version imprimable Enregistrer au format PDF

On a besoin de vous

Le journal fakir est un journal papier, en vente dans tous les bons kiosques près de chez vous. Il ne peut réaliser des reportages que parce qu’il est acheté ou parce qu’on y est abonné !

Vous vous imaginez, enfermé dans une pièce sombre, avec une sono à trois cents décibels, sans pouvoir sortir ?
Les poissons, dans la mer, c’est ça désormais.

C’était pendant notre dossier sur « Les vraies dents de la mer », la pêche électrique.
Je prenais mon petit déj à l’Assemblée, un peu dans le gaz, à la table d’à côté Cédric Villani s’en allait. Il est bizarre, comme député, il s’habille bizarre, il parle bizarre. Mais y a sans doute un paquet de monde qui me trouve, moi aussi, bizarre comme député. Ça incline à la tolérance.
« Tiens, François, je te présente Aurore Morin. Elle s’occupe d’une ONG, l’IFAW, un Fonds international pour le bien-être animal... » 
J’aime bien ça, qu’on me fasse la conversation pendant que je trempe ma tartine dans le café au lait : pas de temps perdu ! Elle m’a donc causé du trafic d’ivoire, des reventes interdites en France, du contournement sur Internet, et - ça rentrait dans mon sujet - de la « pollution sonore des océans ».
Ma prise de notes était sommaire, avec le croissant au beurre dans une main, Cyril a donc rappelé Céline Sissler-Bienvenu, directrice de l’antenne française d’IFAW…
 

« En 2001, après le 11-septembre, des chercheurs ont mesuré le taux de stress des mammifères marins autour de New York. Ils se sont aperçus que celui-ci avait baissé. Ils ont tout de suite fait la corrélation avec la baisse du fret maritime, qui s’était nettement ralenti dans la foulée des attentats : les sources sonores des bateaux provoquaient le stress des mammifères. C’est à partir de là, en gros, qu’on a commencé à travailler sur la pollution sonore des fonds marins.
Aux Etats-Unis, les premières autopsies des dauphins et baleines échoués sur les plages ont montré une chose étonnante : certains avaient des lésions auditives, des hémorragies cérébrales dans les zones concernées par l’ouïe. En étendant ces recherches, on a obtenu les mêmes résultats dans plusieurs régions du monde.
On a fini par comprendre : ils s’échouent parce qu’ils cherchent à échapper au bruit. Chez nous, le sens le plus développé, qui nous sert à tout instant pour nous repérer, c’est la vue. Chez eux, c’est l’ouïe. Ils fonctionnent par écholocation, et avec une pareille nuisance sonore, ils sont perdus. Ils ne savent plus où aller.
Ce qu’il faut savoir, c’est qu’un bruit peut se propager dans un océan entier, il se diffuse beaucoup mieux dans l’eau que dans l’air. Deux baleines bleues sont capables de communiquer d’un océan à un autre ! Ou plutôt étaient capables. On estime qu’aujourd’hui leur portée est réduite de 90 %... Imaginez une discothèque, avec de la musique très, très forte, dont les portes sont fermées et dont vous ne pourriez jamais sortir : pour les poissons, la pollution sonore, c’est exactement ça.
D’où il vient, ce bruit ? Du fret maritime, d’abord. Du bruit des moteurs, bien sûr, mais aussi des bulles : quand les hélices tournent, elles forment des millions de bulles. Quand celles-ci éclatent, elles créent des ondes qui peuvent parcourir des centaines de kilomètres. Et on a 60 000 navires qui sillonnent la mer chaque jour, un peu partout autour du globe. 10 % de ces navires provoquent 90 % du bruit, parce qu’ils sont trop vieux, mal entretenus… Le bruit, il vient des sonars de la marine, aussi. Ils sont extrêmement puissants. Mais là, quand on veut en savoir plus, on se heurte à la Grande Muette. Pas moyen de discuter. Enfin, il y a la prospection sismique sous-marine. Ceux qui cherchent du pétrole, en gros. Là, c’est ponctuel, mais c’est très, très violent.
Au-delà des mammifères, toute la faune est touchée, jusqu’aux crustacés. Toute la chaîne alimentaire, en fait, y compris les hommes puisque les niveaux de pêche diminuent à cause de ça. Et le nombre de dauphins qui s’échouent sur les plages ne cesse d’augmenter. On en a vu 800 en France cette année. »

Que faire, alors, on lui demande ?

« La chance qu’on a, c’est qu’on peut facilement identifier les 10 % de bateaux les plus bruyants. Mais personne ne pense encore vraiment la pollution sonore comme une vraie pollution. On peut aussi réduire la vitesse des bateaux, ce qui fait baisser le niveau de bruit, et de consommation de carburant, au passage… Pour l’instant aucun cadre ne réglemente ça. En tout cas, on en est persuadés : la pollution sonore, c’est une menace émergente. Mais contrairement aux autres formes de pollution, ou au changement climatique, on peut la réduire très rapidement. »

Pour une fois, ça nous changeait du destin habituel…

Écrire un commentaire

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.