Mon samedi jaune

par François Ruffin 19/03/2019 paru dans le Fakir n°(87 (en kiosque)) Date de parution : Novembre 2018 - Janvier 2019

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On a besoin de vous

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Me voilà transformé en cahier de doléances ambulant, ce samedi 17 novembre, au milieu des gilets jaunes.
C’est bien là ma place.

« Oh ! Un à la fois, je suis pas en stéréo ! »
Sur le barrage « ouest », à Flixecourt, ce samedi 17 novembre, je suis assailli par des « gilets jaunes », des gens quoi, qui se sont saisis de cet attribut. à mon oreille droite, un routier redoute pour son permis à points :
« On vit dans le stress, dans la peur, avec tous les radars, le 80 km/h, ça met des familles dans la misère. » Dans la foulée il me cause de son fils : « Il faisait du juridique, pour devenir avocat, ou juge, mais nous on n’a plus les moyens de l’aider, on n’y arrive plus... Maintenant, il est entré chez Auchan. C’est un gâchis. » J’essaie de lui dire que c’est un gâchis pour lui, mais aussi pour le pays.
J’essaie seulement.
Dans mon oreille gauche, une dame, cheveux blancs, qui a travaillé dans le bâtiment, qui a conduit un camion‑poubelle, qui a donné naissance à six enfants, me détaille sa retraite, 1 013 €, sa Carsat, sa complémentaire, sa CSG (je n’y comprends jamais rien, je fais toujours semblant, mais elle poursuit, et ça je comprends beaucoup mieux) : « Je mange du pain et du lait, du pain et du lait... Et ma fille, elle habite Troyes, elle étudie la gestion des entreprises, son APL a baissé mais son loyer a augmenté ! Alors que l’autre avait promis que ça baisserait. Et je ne peux pas la soutenir, je suis à zéro, rien qu’aller la voir, en essence, en péages, ça me coûterait cent euros... »

Je suis un cahier de doléances ambulant, ce matin, « notez bien » qu’on me dit, « allez leur remonter à Paris », et je relève à la volée : « On n’arrive pas à avoir 200 € pour payer le fioul, et ils veulent qu’on change notre cuve ? »,
« Ma voisine, elle a préparé son contrôle technique, le nouveau, 1 500 € de réparations. Sa voiture, recalée. Elle pleurait. »
« Je travaille dans le périscolaire, et là, cette rentrée, j’ai perdu sept heures. Je suis à 400 € par mois, toujours pas titulaire, après vingt ans d’ancienneté. »
On m’entoure, on m’enserre.
« Derrière la ligne jaune ! je crie à demi. Comme à La Poste ! Et prenez votre ticket ! » ça les fait marrer. Moi aussi, ça me fait marrer. Je suis bien, dans ce bain de foule. C’est ma place, c’est mon rôle, au milieu de ces hommes, de ces femmes, mon pif ne m’a pas trompé.

Ce sont des messages sur Facebook qui m’ont fait réagir, au départ. Genre : « Le 17, ce sera sans moi ! Pas avec les fachos ! » Des camarades, de la CGT, de SUD, qui postaient ça. Et ça me semblait une cata. Eux poursuivaient : « Où ils étaient, les gilets jaunes, quand on manifestait contre la loi Travail ? Pour les retraites ? Pour les salaires ? Y a rien de plus important que le gasoil ? »
Aïe aïe aïe, ça sentait le snobisme de gauche, qui a raison avant le peuple, sans le peuple...
En rester à ma méthode, juste : l’enquête d’abord.
Écouter.
Regarder.

Avant de juger, du haut d’une estrade, dans le huis clos d’un studio.
Depuis vingt ans, on s’efforce de ne pas l’écouter, de ne pas la regarder, cette France-là, une France en souffrance mais dans le silence, une France qui se sent humiliée mais qui se tait, loin du pouvoir, loin des médias, disqualifiée d’office : « beauf », « raciste », « populiste ». Et aujourd’hui, nouveau motif, « anti-écolo ».
Qui ne la comprend pas, la symbolique, inconsciente, mais d’autant plus puissante, du gilet jaune ? Fluorescent ?
Qui pète même dans la nuit ? C’est la France invisible qui se rend visible. Avec ça sur le dos, on ne peut plus la rater.
Qu’ai-je entendu, qu’ai-je vu, donc, lors de cette balade sur les barrages de ma circonscription ?
Sept au total, sept visités, tranquillement à dos de Harley ? Voici mes petites annotations.

8 h 00. Carrefour d’Amiens-Nord.

Au rond-point, dans le demi-jour du petit matin, les caddies bouchent les entrées. à peine descendu de moto, pressé de tâter le pouls, j’interroge deux personnes, plutôt âgées : « Vous êtes là pour...
— On vient de Flesselles.
— Mais vous êtes là pour...
— Ah, c’est pas que pour le gasoil.
C’est un ras-le-bol général. »

C’est l’expression qu’on va me répéter
toute la journée : « Ras-le-bol général. »

9h00. Flixecourt.

Alors qu’on traverse un blocage, une belle bagnole (je suis nul en modèle), noire, vitres à moitié teintées, immatriculée 76 (Seine‑Maritime) tente de passer. Un gilet jaune se jette sur le capot, pète le pare-brise. Un jeune gars plutôt bien sapé sort de la bagnole, avec du cran : « On va faire un constat !
— Tu savais qu’il fallait pas forcer !
— Je m’en fous de votre manif.
— T’as les sous, toi !
— Vous aviez qu’à faire des études ! »
ça chauffe, après cette réplique, entre le diplômé et les autres.
Et ça m’évoque un sondage BVA, qui raconte ça : qui soutient ce mouvement ?
Les ouvriers/employés, à 78 %. Les cadres, à 44 %.
C’est rebelote, la France du « oui » et la France du « non » de 2005.

10 h 00. Abbeville.

Sur le premier rond-point, à une sortie, une camionnette, avec une grosse sono, balance une chanson avec « patriotard » dedans : une ode à la Corrèze, rien de méchant mais identifiée FN. Les coupes de cheveux sont un peu plus courtes qu’ailleurs, c’est le seul endroit où on me salue du bout des doigts...
Un homme : « J’aimerais bien, moi, avoir qu’à traverser la rue pour trouver du boulot, mais non, j’ai trente bornes à faire. Soixante aller-retour. Et pour le Smic, à 1200 €, c’est pas honteux ? »
Une femme : « Mon compagnon, il veut changer sa voiture, la banque ne lui prête pas, parce qu’il gagne 1 000 €. Mais Cofidis, eux, ils sont d’accord. Ca veut dire quoi ? Que pour l’ouvrier, on ne prête pas à 2 %, mais à 20 % oui ? »

Nolan, 24 ans, père de famille, voix chevrotante : « J’étais en contrat aidé, dans un collège, et du jour au lendemain, ils m’ont arrêté. C’est le gouvernement, ils m’ont expliqué, ils n’en veulent plus. ça m’a mis en colère, je me sens abandonné, et on est douze dans ce cas-là, douze jeunes, avec pas grand-chose comme bagage, l’école c’était pas mon truc, et j’avais pas tellement foi dans la République... Là, mon métier, je l’aimais... Et maintenant, ça m’a fragilisé, je suis précarisé, perdu. Y a des copains, c’est la délinquance derrière. »
Une dame : « C’est la première fois de ma vie que je manifeste, à 62 ans. Y a une quinzaine d’années, avec la pension invalidité, j’y arrivais encore. Mais là, je ne peux plus. »

11 h 00. Flixecourt (sur le retour).

J’ai oublié de signaler ça : partout, des pancartes « Macron démission ! », c’est inscrit sur les chasubles aussi, avec le doigt d’honneur. Et c’est le point commun, plus que le gasoil : « Nous, si on veut du boulot, il faut cinq ans d’expérience. Mais eux, ils devraient vivre cinq ans à Etouvie, en HLM, avec le Smic, et faire les trois‑huit avant de devenir ministres... »
« Macron, quand il a passé le premier tour, pour aller fêter ça dans son restau de luxe, il a grillé tous les feux rouges. Alors qu’il était pas encore président... »
« Edouard Philippe, en rentrant du Havre, il roulait à 180 sur l’autoroute. »
« Combien qu’il y en a, de ministres, qui ont une voiture électrique ? »
C’est le sentiment d’injustice qui éclate : « En haut, ils se gavent. Pendant que nous on galère. »

À deux reprises, c’est parti sur les immigrés : « à Calais, on leur paie le permis, me dit un retraité.
— C’est pas vrai, je corrige.
— C’est le responsable d’une association qui l’a dit.
— Ce sont des gens misérables, et au fond de vous, vous le savez. Il faut pas que les pauvres se déchirent entre eux, je fais la leçon. C’est pas eux qui vous coûtent des dizaines de milliards. Regardez en haut. »

13 h 00. Camon.

Ici, les bloqueurs sont de « Roquette », un fabricant de féculents, à Daours : « C’est moi qui ai lancé le truc, me raconte un jeune barbichu, à pantalon rouge. J’ai motivé les copains. C’est pas que l’essence, y a nos salaires surtout... » ça me paraît tellement symbolique : à la place de la grève, du conflit social dans la boîte, le conflit social s’est déplacé là, sur le bitume...
Evidemment, qu’il y a tout et son contraire, là-dedans

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