« On pêche au Sud, on mange au Nord » - Entretien avec Didier Gascuel

par Cyril Pocréaux 04/04/2019 paru dans le Fakir n°(86) Date de parution : Septembre - octobre 2018

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On l’avait croisé à Bruxelles, comme membre du CSTEP, l’organe qui conseille
la Commission rayon pêche. Didier Gascuel est le directeur du pôle de recherches
halieutiques de Rennes. Un ponte dans le monde de la mer. Il nous a causé océans, sardines, ressources, écologie. Ou les rapports Nord-Sud expliqués par l’anchois du Pérou.

Sur le tableau, dans son petit bureau du pôle halieutique de Rennes, des lignes
de chiffres, des courbes, des schémas qui se superposent. « Oui, ma vie est pleine d’équations merveilleuses… » sourit Didier Gascuel. « Je vous invite à la cantine ? », il me propose.
J’ai pris du poisson.

Les apprentis sorciers de la mer

Fakir : Bon, l’état de la mer n’est pas brillant, apparemment ? (je lance, entre deux bouchées de merlan.)
Didier Gascuel : C’est vrai, même si ça va mieux. On fait des bilans, chaque année. Les derniers, qui datent d’avril, montrent que la pression de pêche a été divisée par deux depuis quinze ans sur la côte atlantique de l’Europe. C’est assez spectaculaire. Ça prouve que, quand on prend des mesures, ça marche.Dans le même temps, la biomasse a remonté
de 40 %. Mais on n’y est pas encore : en gros, là où on avait cent tonnes de poisson dans la mer il y a quinze ans, on en a aujourd’hui 140. Et il faudrait arriver à 200. Il y a vingt ans, on capturait 45 % de chaque espèce chaque année. Là, on en est à 25 %. Il faudrait arriver à 20 %.
Fakir, qui se régale de l’info : Ah mais c’est une bonne nouvelle, ça ! Comment on en est arrivés là ?
D.G. : La lutte est ancienne : ça fait un siècle que des gens se battent pour ça, pour qu’on pêche moins. L’Europe a toujours été le mauvais élève, mais quand on est arrivés au bord du gouffre, le principe de réalité s’est imposé : il fallait prendre des mesures. On a mis en place une agence de contrôle au niveau européen, imposé des quotas… à partir du début des années 1990, l’Europe a donné des subsides pour sortir de la flotte, dans un plan pluriannuel, un certain nombre de bateaux. Tout cela a pris du temps, et chaque ministre se bat encore pour augmenter ses quotas, il faut faire face aux lobbys, mais ça progresse, globalement.
Fakir : Je venais, moi, en pensant qu’on courait à la catastrophe, et voilà… Tout va bien, donc ?
D.G. : Attendez, attendez… Là, je vous ai dit qu’on parlait de la façade atlantique de l’Europe. Mais à l’échelle mondiale, ça diminue de manière
vertigineuse ! 50% des stocks sont surexploités ! Ne serait‑ce qu’en Méditerranée, c’est une catastrophe : on pêche deux fois trop de poisson. Les mesures de limitation fonctionnent, on le sait, mais ne sont prises que dans certains pays, la Nouvelle‑Zélande, le Canada, l’Europe.
Ailleurs dans le monde, en Asie en particulier, on continue à surexploiter, de plus en plus, même. à peu près partout, ça empire.
Fakir  : ça commence quand, ces histoires de surexploitation de la mer ?
D.G. : à la fin du XIXe, début du XXe, c’est la révolution : les moteurs arrivent sur les bateaux. Au même moment, on invente le chalut moderne, le filet. Il faut une grosse puissance pour le tirer, on va donc faire des moteurs de plus en plus gros. Avec ça, on va plus vite, plus loin. à cette époque là, aux états‑Unis et en Europe, la pression de pêche est multipliée par trois ou quatre. Dès 1930,
des scientifiques l’affirment : on surexploite. Jusque là, certains considéraient les ressources de la mer comme inépuisables. Mais avec la Première Guerre mondiale, on a eu droit à un test grandeur nature : pendant trois ans,
la pêche a été arrêtée. Trois ans. Et quand les bateaux sont revenus sur l’eau, ils ramenaient trois fois plus de poisson qu’avant. Donc, oui, il fallait moins pêcher pour pêcher plus. La deuxième grande révolution, c’est après la Seconde Guerre mondiale. On passe au diesel, à des bateaux en acier, à des chaluts plus grands, l’électronique arrive… La puissance de pêche est encore multipliée, parfois par dix. Même au Sénégal, à cette époque‑là, les pirogues s’équipent de moteurs. La surexploitation se généralise. Elle culmine dans les années 1990.
Fakir : Si on s’arrête de pêcher, donc, la vie revient très vite…
D.G. : Oui, car on n’est pas dans le modèle des animaux terrestres. Eux ont quelques dizaines, quelques centaines au mieux de descendants par individu. C’est très peu. En milieu marin, que ce soit pour les mollusques, les crustacés, les poissons, on a des milliers, des centaines de milliers, des millions d’oeufs par individu. Il y a une grosse mortalité, mais si tous donnaient un autre individu, la mer serait pleine à ras‑bord : on la traverserait à pied ! Bref, si la pêche s’arrête, oui, ça repart très vite. Mais en général, le pêcheur disparaît avant le dernier poisson, parce qu’il fait faillite…
Fakir : Finalement, si les stocks peuvent toujours repartir, ce n’est pas si alarmant que ça…
D.G. : Si. Parce qu’il faut voir ça au niveau de l’écosystème, c’est lui, l’écosystème, qui doit être en bonne santé. Quand le nombre de poissons est divisé par deux, comme actuellement, cela a un impact sur les prédateurs : ils n’ont plus de quoi manger. Certains oiseaux ou tortues sont menacés d’extinction. Et les requins disparaissent. à une époque, avant la pêche, il y en avait dans le golfe de Gascogne ! Sans compter qu’on les attrape, eux ou les mammifères fragiles, comme pêche accessoire dans les filets. Ensuite, on perd en diversité génétique dans une même population. Bref, on peut se demander si l’écosystème va continuer à fonctionner… On pêche les prédateurs, puis
les prédateurs des prédateurs, et ils sont remplacés par des espèces invasives comme les méduses ou les oursins. Et les pêcheurs artisanaux disparaissent, donc moins de vie et d’emplois sur les territoires côtiers… Mais jamais l’Europe n’a voulu avoir cette approche écosystémique de la question.
Fakir : Quelle est son approche ?
D.G.  : Il y a d’abord eu une volonté de repeupler la mer. Vraiment : dès la fin du XIXe siècle, on a déversé des milliards d’oeufs dans la mer. Des écloseries. Mais ça ne servait à rien, puisque le problème n’est pas celui d’un manque d’oeufs, mais de la surpêche… En Bretagne, dans les années 1960, on avait quatre écloseries à homards. On les élevait, et des plongeurs allaient les remettre, tout jeunes, un par un, dans les fonds marins ! Quand ils les ont marqués, ils se sont aperçus qu’ils n’en repêchaient pas un : les prédateurs les mangeaient tous ! Les vieux poissons doivent encore rigoler de cette époque où les hommes venaient leur apporter à manger sur un plateau… Bref, réensemencer en milieu naturel, comme pour les plantes sur terre, ce n’est pas possible en mer.

Le pillage du Sud

Fakir : Cette logique productiviste, est‑ce qu’elle ne va pas conduire à des « fermes des mille vaches sur mer » ? Des usines qui produisent du poisson ?
D.G. : C’est déjà le cas. En Europe, ça se développe beaucoup, en Norvège, en Grèce… On pêche environ 85 millions de tonnes de poisson chaque année dans le monde, et on en produit à peu près autant dans des fermes aquacoles. Même si une grosse partie vient d’Asie, où on élève des poissons en eau douce.
On leur donne de l’herbe à manger, et ça pose moins de problèmes que les fermes en mer…
Fakir  : C’est quoi, le problème, en mer ?
D.G. : C’est très polluant, déjà. En Grèce, ça leur pose des problèmes par rapport au tourisme. Et puis, on élève du bar, de la morue, du flétan… mais en les nourrissant de farines animales. Des farines faites à partir d’autres poissons, qui viennent des pays du Sud.
Fakir  : Les pêcheurs du Sud utilisent leurs poissons pour nourrir ceux qu’on élève dans le Nord ?
D.G. : C’est aberrant, n’est‑ce pas ? D’autant qu’on manque de poissons pour se nourrir ! Faites le calcul : on pêche environ dix kilos de poisson par Terrien. Sur ces dix kilos, deux sont transformés en farines animales pour la nourriture d’autres animaux. Reste huit kilos par Terrien. En France, on mange en moyenne vingt‑quatre kilos de poisson pêché par an, plus dix kilos de poisson élevé. Il faudrait donc diviser notre consommation par trois… Tout ce qu’on mange au‑dessus de huit kilos, on le prend à un autre habitant de cette planète. Aux habitants du Sud. On pêche au Sud, on mange au Nord.
Sur un bateau de pêche en Afrique, on trie de suite les poissons, dans la cale : caisse de gauche les poissons nobles, qui seront le lendemain matin à Rungis. Caisse de droite, le reste, transformé en farines ou mangé sur place.
Sur quatre poissons qu’on mange, un seul vient des eaux européennes. Deux viennent du reste du monde, le dernier de l’aquaculture. Le poisson est le premier marché alimentaire mondialisé, au‑delà du café, de la banane ou autres
Fakir : Mais pourquoi ne mangent‑ils pas leur propre poisson, dans le Sud ?
Ce ne serait pas plus simple ?
D.G.  : Les anchois, les sardines, les maquereaux, bref les espèces dont on fait principalement les farines se trouvent surtout dans les zones tropicales. Plus de 50 % des farines viennent de l’anchois du Pérou. Les pêcheurs là‑bas envoient des flottilles entières spécialisées dans la recherche de ces espèces. Donc, en plus, ils détruisent leurs stocks... pour alimenter les saumons du Nord ! Oui, c’est absurde : tout cela devrait profiter à l’alimentation humaine, sur place. Et on ne parle même pas du coût carbone.
Au Sénégal, il y a eu une vraie compétition entre la pêche pour l’alimentation humaine et celle pour la farine de poisson. Aujourd’hui, on voit
les pêcheurs en pirogue amener leurs poissons à des usines construites avec des capitaux chinois pour en faire de la farine. C’est à pleurer. Et puis, en Afrique, ou ailleurs en Asie, ils n’ont plus les moyens de payer leur propre poisson. Comme, dans le Nord, on a de plus en plus de mal à pêcher des poissons, les prix montent. Ça n’est plus accessible pour les habitants du Sud.
En Afrique, actuellement, la consommation de poisson baisse. Alors qu’à une époque, on pensait que le poisson allait résoudre le problème de la faim dans le monde…
Après ça, on s’étonne que ça nous pète à la gueule…
Fakir : Il n’existe pas des accords de développement pour éviter ça ?
D.G. : Les accords pour des échanges durables signés par l’UE avec les pays du Sud, c’est beau. C’est parfait. Mais ça n’a rien à voir avec ce qui se passe sur le terrain. Sur place, nous ruinons la pêche, et les ressources.

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