Yémen : une fierté française

par François Ruffin 04/09/2019 paru dans le Fakir n°(89) Date de parution :juin 2019

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L’Organisation des Nations Unies le dénonce.
Le Parlement européen le dénonce.
Angela Merkel le dénonce.
Le pape François le dénonce.
Mais courageusement, le président Emmanuel Macron résiste à la pression internationale : l’Arabie saoudite est notre amie. Nous lui vendons des milliards d’armes. Qui, foi de ministre, ne servent absolument pas à écraser le Yémen...

Mars 2015. « Tempête décisive. »

C’est « la pire crise humanitaire au monde », d’après l’ONU. En janvier 2015, dans la foulée du « Printemps arabe », le chef de l’Etat est renversé au Yémen. Le 25 mars 2015, l’Arabie saoudite et dix pays arabes alliés envahissent le pays. Depuis, leur opération militaire, baptisée « Tempête décisive », a fait plus de 10 000 morts, dont 9 500 civils…

Le 9 août 2018, la coalition mène un raid aérien sur la ville de Dahyan, vise un marché, touche un car scolaire. Bilan : au moins quarante morts, dont vingt-neuf enfants. C’est que, se justifie le général saoudien, les rebelles « recrutent des enfants soldats et les jettent sur les champs de bataille ». Et qu’importe si, en l’occurrence, les gamins tués n’avaient pas six ans : mieux vaut traiter de façon préventive. Amnesty international témoigne d’ailleurs : les armées alliées n’hésitent pas à viser « les écoles »...
Quinze jours plus tard, le 23 août 2018, un groupe de femmes et d’enfants fuyant les combats est bombardé. Vingt-six morts...
Depuis quatre ans, la liste des carnages est sans fin.

Voilà pour les victimes directes.
Mais c’est surtout la famine qui, d’après les Nations unies, est utilisée comme une arme de guerre. La coalition déplace les populations, et les affame : si le conflit se poursuit, évalue un expert, il faut s’attendre à 230 000 morts, dont 140 000 enfants.

D’où les alarmes lancées par les instances internationales. En février 2016, le Parlement européen vote une résolution d’embargo sur les ventes d’armes à Riyad. En janvier 2018, l’ONU pointe l’usage disproportionné de la force. Le 23 octobre 2018, le secrétaire général adjoint pour les Affaires humanitaires, Mark Lowcock, estime à 14 millions le nombre de personnes menacées – soit la moitié de la population. Au point que Michelle Bachelet, haut-commissaire aux droits humains de l’ONU, demande « à la coalition, aux forces houthies et à tous ceux qui fournissent des armes aux belligérants » de faire cesser ces souffrances.

8 avril 2018. Tapis rouge sang.

Que fait la France, pays des droits de l’Homme ? Elle poursuit sa lune de miel avec l’Arabie saoudite. Le 8 avril 2018, on déroule le tapis rouge, sur l’aéroport du Bourget, pour le prince saoudien Mohammed ben Salmane (MBS). Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, vient l’accueillir, et il est aussitôt conduit à l’Elysée. Là, ce sont des accolades, des embrassades, des selfies sur le perron, avec le président Emmanuel Macron. Qui l’invite, le soir, pour un dîner en amoureux au Louvre. Qui, lors de la conférence de presse, salue les « gestes de modernisation » du prince héritier : « Vous avez déjà beaucoup fait pour les femmes dans votre pays », et assure « un plein soutien à la sécurité de l’Arabie saoudite ».

Qu’importe les 146 décapitations au sabre en 2017, 148 en 2018.
Qu’importe les 2600 opposants politiques, qui croupissent dans les geôles, certains condamnés à mort, comme le jeune Ali al-Nimr, âgé de 17 ans, qui attend sa crucifixion (son cadavre sera ensuite, mentionne sa peine, ratifiée par le prince, « exposé publiquement jusqu’au pourrissement de ses chairs »), pour avoir « encouragé les manifestations prodémocratie en utilisant un BlackBerry ».
Qu’importe l’assassinat du journaliste dissident Jamal Khashoggi, démembré vivant, découpé à la scie, au son de la musique, son corps ensuite dissout dans de l’acide chlorhydrique. Un crime prémédité, supervisé par le régime.
Qu’importe, surtout, les milliers de victimes au Yémen : la France vend des armes à l’Arabie saoudite. On vend beaucoup. Enormément : c’est notre deuxième client, nous sommes leur troisième fournisseur. On vend de tout. Des bombes, des torpilles, des roquettes, des missiles. Des navires de guerre. Des sous-marins. Des munitions. Des dispositifs de tir. Des fusées. Des logiciels. Des blindés. Des canons. Des ravitailleurs en vol. Des fusils de sniper. Des chars Leclerc. Des armes de petit calibre. Un catalogue très complet.
Et après ça, Emmanuel Macron ose un : « Il est faux de dire que l’Arabie saoudite est un grand client aujourd’hui de la France dans quelque domaine que ce soit, ce n’est pas le cas. » Le champion de la fake news...

2018. Une ministre ignorante.

« Je n’ai pas connaissance du fait que des armes françaises soient utilisées directement dans ce conflit », déclarait Florence Parly, ministre des Armées, en février 2018 sur France inter.
A l’Assemblée nationale, en octobre 2018, elle se faisait plus assurée, plus tranchante : « On ne vend pas des armes comme on vend des baguettes de pain. Toute vente d’arme est interdite sauf autorisation expresse. Et cette autorisation expresse, elle est le fruit d’un examen extrêmement rigoureux, d’un examen au cas par cas qui rassemble plusieurs ministères et qui évalue très précisément tous les risques. »
Et en janvier 2019, rebelote sur France Info : « Je n’ai pas connaissance du fait que des armes [françaises] soient utilisées directement dans ce conflit. Nous n’avons, récemment, vendu aucune arme qui puisse être utilisée dans le cadre du conflit yéménite. »

A croire que les Saoudiens achètent des milliards d’armes chez nous, mais juste pour faire joujou. Une forme de passion artistique, le charme du « made in France », la tour Eiffel, Victor Hugo, le char Leclerc. Ou alors, ils se servent des canons comme cure-dents...

21 octobre 2018. L’axe Allemagne-Vatican.

Le 21 octobre 2018, la chancelière Angela Merkel annonce « la suspension des ventes d’armes de l’Allemagne à l’Arabie saoudite ». Et le ministre de l’Economie allemand appelle « l’ensemble des pays européens à stopper leurs ventes à Riyad... »

Alors, Emmanuel Macron voit rouge.
Après avoir salué un « partenariat de confiance » avec Ben Salman, le président français s’agace : « Ce n’est pas parce qu’un dirigeant [Merkel] dit quelque chose que je suis censé réagir à chaque fois. Et donc je ne vous répondrai pas. Mon agenda n’est pas dicté par les médias, que ça vous plaise ou non. » Il répond quand même, deux jours plus tard : « C’est pure démagogie que de dire d’arrêter les ventes d’armes [à l’Arabie Saoudite]. Ça n’a rien à voir avec M. Khashoggi, il ne faut pas tout confondre. »
Et il ironise : « Je suis très admiratif envers ceux qui, avant de savoir, disent ‘‘on ne vendra plus d’armes’’ ! »

Le pape François s’exprime alors, avec clarté. Les pays qui vendent des armes à l’Arabie saoudite « n’ont pas le droit de parler de paix » : « Ils fomentent la guerre dans un autre pays, mais veulent la paix dans leur propre pays (…). Alimentez la guerre là-bas, et vous en aurez une dans votre propre maison, que vous le vouliez ou non. »

15 avril 2019. Les preuves.

Le 15 avril 2019, le média indépendant Disclose révèle une note confidentielle de la direction du Renseignement militaire. Qui l’affirme clairement : les canons français Caesar « appuient les troupes loyalistes et les forces armées saoudiennes dans leur progression en territoire yéménite ». Les « frappes d’artillerie concernent » potentiellement « 436 370 personnes ». Les blindés « n’emploieraient que des munitions françaises » de type « obus flèches ». « En novembre 2018, complète Disclose, les chars français sont au cœur de la bataille d’Al Hodeïda. Elle a fait cinquante-cinq victimes civiles. »
« Nous ne fournissons rien à l’armée de l’air saoudienne », avait juré Le Drian. Là encore, les notes prouvent le contraire : les avions Mirage participent aux frappes, et les avions saoudiens sont équipés de bijoux technologiques français.
Après la terre, après l’air, la mer : « Deux navires de fabrication française ‘‘participent au blocus naval.’’  » Un blocus qui affame plusieurs millions de Yéménites...

Ce document de dix-sept pages date d’octobre 2018.
Elle a été remise au gouvernement.
Qui, durant tout ce temps, malgré l’évidence, proclamait « les armes françaises ne sont pas utilisées au Yémen ».

24 avril 2019. Tuer le messager.

Que fait alors le gouvernement ?
Il ment, toujours.
Avec culot : « Nous n’avons jamais prétendu qu’aucune arme française n’était utilisée au Yémen »... ose Florence Parly. Si si, et durant deux années, même.
Désormais, les mensonges doivent se faire plus raffinés. Elle reprend donc : « Nous n’avons jamais prétendu qu’aucune arme française n’était utilisée au Yémen, mais nous n’avons pas de preuve qu’elles soient utilisées contre des civils. »
Il lui faut quoi ? Qu’on lui apporte des gosses déchiquetés ? Avec le drapeau tricolore imprimé sur le torse ? Que les victimes passent au commissariat : « C’est bien un canon Caesar français qui m’a arraché la jambe » ? Ou que les généraux saoudiens délivrent des attestations ?
Ces « preuves », quels efforts fait la ministre pour les trouver ? Aucun, au contraire : il ne faut surtout pas chercher. Il faut les cacher, même.

Qu’advient-il, ainsi, des journalistes du Disclose, Geoffrey Livolsi et Mathias Destal, et du reporter de Radio-France Benoît Collombat ? Leur remet-on la Légion d’honneur ? Le ministre de la Culture les assure-t-il qu’ils sont la gloire de notre pays ?
Non, ils sont convoqués par la DGSI, nouvelle police politique, pour « compromission du secret de la défense nationale ». Peine encourue : cinq ans de prison. Celui qui dit la vérité doit être bâillonné. C’est toujours mieux, il est vrai, que d’être éviscéré vivant, comme chez nos amis les émirs...
Reporters sans frontière dénonçait alors « une mesure d’intimidation ». Et le Disclose interrogeait : « A la question : “les Français ont-ils le droit d’être informés sur l’usage qui est fait des armes vendues à des pays accusés de crimes de guerre ? ”, le gouvernement a donc choisi de répondre par la menace. »
« Nul justiciable n’est en dehors de la loi », philosophait Sibeth Ndiaye, la porte-parole du gouvernement. Question de morale. Et là-dessus, en effet, la Macronie peut nous délivrer des leçons...

Les vrais champions

La France n’est pas propre. Mais le champion du monde des ventes d’armes à l’Arabie saoudite demeure leur allié historique : les Etats-Unis. Depuis 2015, depuis le début de la guerre au Yémen, les USA ont signé des contrats d’armement avec les saoudiens pour 68 milliards de dollars.
En février, le Sénat a adopté un projet de loi visant à mettre fin au soutien de l’armée américaine à la coalition. La Chambre des représentants a suivi en avril. « Le président Trump devra décider si nous allons continuer à aider l’armée saoudienne à tuer des milliers de civils et à bloquer l’aide humanitaire au Yémen », a déclaré le sénateur Chris Murphy.
Le président Trump a décidé : il a mis son veto à ces résolutions. On continue comme avant. Mais c’est bien sûr pour exporter la Liberté...

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