Guerre des classes sur terrain vert

par Cyril Pocréaux 12/07/2018 paru dans le Fakir n°(85 (en kiosque)) Date de parution :juillet août

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Comme on manque d’un envoyé spécial pour la Coupe du monde en Russie, on en a qui a remonté le temps. Jusqu’au Moyen-Age, pour assister aux débuts du ballon rond : Mickaël Correia, auteur d’Une Histoire populaire du football. Et il nous cause moins de sport, au fond, que de lutte des classes et de réforme agraire...

C’est l’Howard Zinn de la balle au pied. Mickaël Correia vient de publier Une histoire populaire du football (La Découverte) : « Depuis les origines de ce sport, les « riches » et les « pauvres », les « élites » et le « peuple », les « dominants » et les « dominés » se disputent le ballon rond ». Et pas que le ballon : ils se bagarrent aussi pour l’espace, pour les terres, pour une place...
Comme si ce sport cristallisait la lutte des classes entre le peuple et les aristos.

La soule : le coup d’envoi

Au commencement était la soule.
Autrement appelée, dans les campagnes anglaises du Moyen-Âge,le folk football.

« Deux troupes rivales, et parfois plusieurs, doivent par n’importe quel moyen amener le ballon dans le camp opposé. La balle de jeu, de la taille d’une tête, peut être un ballon de cuir rempli de foin, (…) une boule de bois. L’endroit où déposer le ballon pour remporte la partie est marqué par un simple mur, la limite d’un champ, la porte d’une église, (…) ou encore une mare dans laquelle il faut plonger la balle. »

Mariés contre célibataires, paroisse contre paroisse, métier contre métier, la compo des équipes variait, fortes de dizaines, de centaines de villageois parfois. La rencontre durait « quelques heures voire plusieurs jours », « véritable combat à travers les landes et les chemins, les coteaux et les vallons, les torrents et les rivières ».

Mais il n’est jamais très bien vu par les puissants que les gens s’unissent et se regroupent autour d’une passion : les idées circulent, le danger guette. D’autant que le bas clergé, ou la petite bourgeoisie, ne dédaigne pas, de temps à autre, prendre part aux parties.
Aussi, les autorités, royales ou religieuses, « lassées de ces agitations intempestives et de l’effervescence populaire que ce jeu occasionne », en répriment la pratique. Les interdictions pleuvent, les tribunaux se remplissent. Dans le compté de Middlesex, en 1576, quatorze jeunes gens sont jugés pour « avoir joué à un certain jeu interdit appelé football, à cause duquel il y a eu parmi eux un grand tumulte, qui pouvaient provoquer des homicides et de sérieux accidents. »
Les mêmes condamnations se retrouvent en France. Comme, ici, chez l’évêque de Tréguier, en Bretagne, en 1440 :

« Dans quelques paroisses et autres lieux soumis à notre juridiction on se livre (…) à un certain jeu très pernicieux et dangereux, avec un ballon rond, gros et puissant. (…) C’est pourquoi nous interdisons ce jeu dangereux et scandaleux, et déclarons passible de la peine de l’excommunication et d’une amende de cent sols ceux de nos diocésains, à quelque rang ou condition qu’ils appartiennent, qui auraient l’audace ou la prétention de pratiquer le jeu susdit. »

Il n’empêche Mais rien n’y fait : l’ancêtre du foot a pris racine. Les sociologues l’assurent :

« Bien que les autorités aient considéré cette activité comme étant un comportement asocial, s’amuser avec une balle – même si l’on se brisait des os et saignait du nez – demeura pendant des siècles le passe-temps favori du peuple dans la majeure partie du pays. »

Les enclosures : la ligne blanche est franchie

Contre le folk football, un autre ennemi viendrait. Plus pervers, plus pernicieux que les francs oukases royaux : les enclosures. A partir du XVIIème siècle, en Angleterre, émergent de gros propriétaires terriens, qui étendent leur domination. Jusqu’alors, les paysans disposaient de terres communes, sans réelles limites, qu’ils utilisaient à volonté pour cultiver ou faire paître leurs bêtes. Ou jouer à la soule, donc.
Mais l’aristocratie foncière s’approprie la terre. « De grands champs céréaliers collectifs sont transformées en surfaces individualisées ensuite converties en pâturages à moutons et cultures fourragères beaucoup plus rentables. » La nouvelle bourgeoisie imprime sa marque sur la campagne. Le territoire se couvre de clôtures, impossible et interdit d’y pénétrer.
Pour les paysans footeux, c’est la fin d’un monde, d’un espace ouvert. Le nouveau terrain de jeu se limitera donc à un champ, avec une partie à trente contre trente, vingt contre vingt… Ca crée une frustration populaire, cette surface rikiki. Et la soule va parfois prendre des airs de manif, à faire pâlir les black blocs :

« Les foules rassemblées à l’occasion des parties de football pouvaient également être détournées à des fins insurrectionnelles, notamment dans l’Angleterre des XVIIe et XVIIIe siècles, en pleine période de privatisation des terres du foncier agricole et de fin du droit d’usage des terres. Dans le comté d’Ely, situé dans l’Est-Anglie, une partie de football fut organisée en 1638 dans le but de saccager délibérément des digues mises en place pour assécher et transformer en terres arables des marais communaux (…). Dans le Northamptonshire, il est fait mention en 1740 d’une partie de football réunissant cinq cents hommes à Kettering qui détruisirent un moulin privatisé pour le compte de Lady Betey Jesmaine. Idem en 1765, à West Haddon, où des paysans (…) organisèrent sur le terrain une rencontre de football qui ne fut qu’un prétexte pour arracher puis brûler collectivement les clôtures. »

Mais c’est l’économie, et l’exil, qui aura raison des joutes endiablées :

« De nombreux petits paysans (…) connaissent une rapide paupérisation et sont contraints à l’exode rural. Progressivement, les communautés paysannes se désintègrent et se voient dépossédées tout autant de leurs terres que de leur jeu de ballon, vidé de sa fonction sociale originelle. »

Le cœur n’y est plus. D’autant que les réfractaires sont marqués à la culotte :

« Les parties de football sauvages et émeutières sont quant à elles férocement réprimées par les Royal Dragoons, la troupe montée de l’Armée britannique créée en 1674, appelés en renfort par la gentry locale. »

Bientôt, les paysans, appauvris, fuient vers les villes, vers l’industrie. Mais ils emportent avec eux, dans un coin de leur coeur, cette passion populaire.

Public schools : les centres de formation au capitalisme

A la même époque, c’est à l’autre bout de l’échelle sociale, qu’on va « récupérer » le football. Et le réinventer.
Dans les grandes villes, les public schools britanniques – ces établissements privés, réservés à une adolescente élite – abritent d’étranges scènes de violence. Des émeutes sont, presque chaque année, dirigées contre… les profs :

« A Harrow, en 1771, quand la candidature du Dr Parr au poste de directeur échoua, les élèves, qui l’avaient soutenu, attaquèrent le bâtiment où les administrateurs se réunissaient et détruisirent la voiture de l’un deux. L’ordre ne fut pas restauré avant trois semaines. »

C’est que l’enseignement y est brutal. A coup de flagellations, on inculque à la future élite du Royaume des valeurs séculaires : « la bravoure, la loyauté, la tolérance à la douleur ». Quand ils ne séquestrent pas leurs professeurs, quand ils ne les tabassent pas, quand ils n’humilient pas les plus jeunes, les élèves s’adonnent à une forme de football plus féroce, encore, que celle des campagnes. Comme dans le cloître de l’école de Charterhouse :

« L’espace limité contraignait les joueurs à pratiquer le dribbling game, mais le jeu n’échappait pas à de furieuses bagarres mêlant jusqu’à une soixantaine d’élèves. (…) Le football de Winchester était quant à lui réputé pour être particulièrement violent, les jeunes gentlemen étant régulièrement et gravement blessés. (…) Dépités par la violence de ces parties de football, miroir de la rude hiérarchie sociale entre seniors et fags et défouloir de toute cette jeunesse dorée, les autorités s’efforcèrent, souvent sans succès, d’interdire les jeux organisés par les élèves. »

Pas plus que dans les villages, l’interdiction ne fonctionne.
Les directeurs d’établissement changent alors, habilement, de tactique : soumettre, encadrer, canaliser les parties et les ardeurs. Fixer des règles au jeu, discipliner les corps et les âmes. Et cela correspond, en fait, à un changement de société : à l’ère industrielle, plus besoin de la « bravoure » médiévale, ces élans trop désordonnés, trop individuels. L’élite doit modifier, sinon bouleverser, ses habitus. Le sport en sera le vecteur.

Il faut « former des gentlemen prompts à prendre en mains l’essor du capitalisme industriel et colonial britannique. L’indiscipline qui régnait dans les établissements scolaires, le mode de vie quotidien empreint de violence des élèves et leurs révoltes récurrentes devenaient incompatibles avec les nécessités sociales et économiques qu’exigeait l’émergente société victorienne. »

Les Muscular Christians voient dans le foot « un ensemble de pratiques indispensables pour former la future classe dominante à la compétition économique ». Aussi, le révérend Thomas Arnold, directeur du collège de Rugby (la ville) en 1828, le clame :

« Je préfère que mes élèves jouent vigoureusement au football plutôt qu’ils emploient leurs moments de loisir à boire, se soûler ou se battre dans les tavernes de la ville. Le sport est un antidote de l’immoralité et une cure contre l’indiscipline. »

De même, à Eton :

« Tout collégien dans cette maison qui ne joue pas au football une fois par jour et deux fois durant les demi-journées de vacances aura une amende d’une demi-couronne et sera frappé à coups de pieds. »

Et ça marche : finies, les insurrections. Bienvenue aux gentlemen, fer de lance du capitalisme industrialisé.

La finale : les tactiques de classes

Nous voilà maintenant au milieu du XIXe siècle.
Les paysans d’hier, ouvriers d’aujourd’hui, jouent toujours au foot, dans des associations souvent financées par la bourgeoisie industrielle ou l’Eglise, soucieuses du bien-être, et de la tranquillité, de ces « classes laborieuses, classes dangereuses ».
Le jeu s’est codifié, sous la houlette des étudiants des publics schools.
Aristos et bourgeoisie industrielle d’un côté, nouveaux prolos de l’autre : deux mondes du foot vont se développer en parallèle, pendant quelque temps, avant de se croiser.
Deux mondes, et deux manières de concevoir le jeu, aussi. Chez les classes supérieures, c’est le dribbling game :

« Le dribbling game qui prévalait sur les terrains de football était pétri d’individualisme et faisait fi de toute subtilité : l’unique objectif durant les 90 minutes de jeu était de tirer de longs ballons au loin pour qu’on attaquant puisse tenter, seul, de marquer un but (…), le fait même de passer le ballon à un coéquipier étant perçu comme un aveu de faiblesse ».

Chez les ouvriers qui sortent de l’usine, souvent venus du Nord ou d’Ecosse, c’est le passing game, jeu de passes :

« Reflétant la culture ouvrière, marquée autant par l’entraide que par la division du travail, le passing game consacre le football en tant que sport collectif, où le geste fondateur n’est plus de dribbler égoïstement pour tenter de marquer mais de donner le ballon à un coéquipier et de construire collectivement le jeu. En opposition au dribble, qui valorise la prouesse individuelle, la passe incarne l’acte altruiste au service de toute l’équipe. »

En 1883, le 31 mars exactement, une finale oppose sportivement ces deux mondes. D’un côté, les Old Etonians, et leur capitaine, Lord Kinnaird, directeur de banque. De l’autre le Blackburn Olympic, où se côtoient tisserands et bouchers, mené par Albert Warburton, plombier de son état.

« Face au dribbling et à l’individualisme des Old Etonians (…), le Blackburn Olympic, sous les yeux ébahis des supporters et des commentateurs sportifs, déploie un jeu de passe collectif mettant en scène l’entraide propre à sa condition ouvrière. »

Et à la fin de la prolongation, c’est les ouvriers qu’ont gagné, 2-1.
Pour la première fois, une équipe issue de la classe populaire remporte la Coupe d’Angleterre...


Une histoire populaire du football,
Mickaël Correia, La Découverte, 21 €

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