PS, le mercato-sarkozyste

par François Ruffin 21/12/2016

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En finir avec le Parti « Socialiste » épisode #3.

Sarkozy a recruté des ministres au PS. Témoignage d’une porosité, d’un tel opportunisme qu’il a suffi, pour l’ex-président, de faire ses emplettes à « gauche  »…

Si Vincent Peillon n’était qu’un cas isolé, l’anathème suffirait. On lui jetterait de l’ « outre vide » à la face, et on passerait à autre chose. Mais lui constitue, au contraire, la règle et non l’exception. Ils sont pléthore, au PS, les jeunes loups et les vieux éléphants, à errer dans un no man’s land idéologique – sans base sociale. Prêts à toutes les contorsions, « modernes », « libérales », voire carrément « sarkozystes », eux ont l’échine souple parce qu’ils n’ont plus d’échine.
C’est tout le mérite du printemps 2007 : il a clarifié la donne.
Sitôt Nicolas Sarkozy élu, juste avant parfois, on les a vus gambader après le susucre, frétiller de la queue, faire le beau, les caniches rampants, les Lang, les Besson, les Attali, les Bockel, les Hirsch, les Kouchner, les Jouyet. Tous pressés de mordiller leur nonosse en plastique, un Machin à la Prospective, une Commission au Rapport du Truc, un Bidule aux Affaires européennes. Tous désireux de rejoindre, même dans un coin, juste sur un coussin, le gouvernement le plus à droite depuis l’Occupation, cette équipe qui allait « défaire méthodiquement le programme du Conseil National de la Résistance  ». Tous prêts, pour leur gamelle, à se courber devant un Président « nourri au lait du néo-conservatisme américain », «  fossoyeur du gaullisme social  », « libéral, atlantiste et communautariste », « filiale française de la Bush Cie », marquant son « allégeance aveugle » aux Etats-Unis, se préparant à « enterrer le gaullisme autant que l’héritage laïque et républicain ». Et ce n’est pas moi qui émets ces critiques féroces, c’est Eric Besson. En février 2007. Le même qui, trois mois plus tard, dans l’entre deux tours, était acclamé, à Dijon, par 10 000 militants UMP :

Je suis un homme de gauche qui va soutenir et voter pour un homme qui se revendique de droite, s’animait-il. [Nicolas Sarkozy] est un républicain de droite qui porte le mieux les valeurs auxquelles je crois .

A côté de ce félon d’opérette, ils font pâle figure, forcément, les autres renégats. Malgré leurs efforts : l’ancien président d’Emmaüs Martin Hirsch appelait, aux côtés de Ségolène Royal, lors du premier débat participatif, à « conjuguer travail et solidarité » - avant d’accepter, solidaire désormais avec les avocats d’affaires Christine Lagarde et Nicolas Sarkozy, que cette « conjugaison » passe d’abord par un paquet fiscal. Jean-Pierre Jouyet fit mieux : proche de Hollande et de Royal, il recommanda, via les Gracques, une union du PS avec l’UDF (« Contre le populisme et la démagogie […], les sociaux-démocrates n’ont donc maintenant qu’une seule issue : appeler à l’alliance avec François Bayrou »), avant de se rallier directement au vainqueur :
Il y a dans le programme de Nicolas Sarkozy, en termes de réformes économiques, d’organisation du marché du travail, de dynamisation de l’esprit d’entreprise, des valeurs vraiment importantes.
Les Gracques auraient pu réclamer, directement, une fusion du PS avec l’UMP…

Un mot vient sous la plume, évidemment : traître.
Et une image à l’esprit : Judas recevant ses trente deniers.
Mais justement, on ne l’entendit pas résonner ce mot, ou si peu : « traître ». Si les socialistes s’offusquèrent, c’est contre le Président de la République, plutôt, contre sa « pseudo-ouverture », son « débauchage », son « braconnage à gauche », ses « prises de guerre », sa « captation des consciences », tout un vocabulaire martial qui rendait épiques de banales emplettes. Car quelle « guerre » a donc mené Nicolas Sarkozy ? Quelles résistances a-t-il affronté ? Avec quelles armes de « braconneur  » a-t-il arraché ces « prises » ? Avec de vulgaires appâts ministériels, avec les fromages de la République. Et les « consciences » de « gauche » ont accouru à ce banquet « ouvert ». Les socialistes, pourtant, n’évoquèrent qu’avec mesure des « opportunistes », des « électrons libres », voire des «  transfuges ». Presque des transferts – comme les joueurs de foot pendant le mercato. Et cette image convient mieux, finalement, que Judas et ses trente deniers…

J’ai repensé à ces Besson et compagnie, et me se sont revenus quelques souvenirs.
Chez mon médecin, y a un paquet d’années, j’étais tombé sur un vieux Paris Match, avec dedans une réception à l’Elysée, sous Jacques Chirac, en l’honneur de la reine Paola de Belgique. Un cliché m’a marqué : on voyait Bernard Kouchner (en costume je ne sais pas trop quoi) et sa compagne Christine Ockrent (en robe je ne sais pas trop qui) grimper les marches du palais présidentiel. Ils souriaient à pleines dents de cheval, à l’entrée, avant de se mêler à toute l’oligarchie franco-belge. J’étais jeune et naïf, à l’époque : je ne comprenais pas qu’on soit de gauche et qu’on se mette en queue-de-pie pour des dîners parmi les banquiers. Et je la retrouve, cet automne, Christine Ockrent, dans Point de Vue cette fois, pour les 60 ans de Dior, à côté du baron milliardaire Albert Frère, du baron millionnaire Ernest-Antoine Seillière, et de Bertrand Delanoë qui passe, et de Hubert Védrine – qui, par ailleurs, « attend la rénovation du PS  » : « Les socialistes doivent accepter le constat qu’ils vivent dans une économie globale de marché », etc. On devine à quoi pourrait ressembler ce PS rénové : Chanel pour tous lors du congrès.

Je roulais dans les Alpes, radio allumée, au printemps 2005, et Martin Hirsch causait sur France Inter. Il avait milité, déjà, pour un « oui subversif  » à la Constitution Giscard, un TCE qui allait faire de l’« Europe une terre d’accueil, prête à partager et à échanger ses richesses  », etc. Ce matin, il changeait de cause : aux côtés de Lagardère, Accenture, Accor, Airbus, Air France, Bouygues, Carrefour, Crédit Agricole, EDF, France Télécom, GDF, Lafarge, LVMH, Groupe Publicis, RATP, Renault, Sanofi Aventis, Sodexho, Suez et VediorBis, il voulait les « JO 2012 à Paris  ». Et pour quelles raisons humanitaires ? Parce que les compagnons d’Emmaüs iraient ramasser les ordures après les jeux, et qu’ils en feraient plein de belles choses, qu’on enverrait peut-être en Afrique, que ça permettrait le développement durable, et que ça prouverait l’utilité des pauvres (en gros). Une thèse généreuse, qu’il répète aux étudiants de l’ESSEC, dans son clapotis de bizness énarco-humanitaire : les « gens qui ne sont pas priviliégés  » (sic) d’Emmaüs pourront donner une « deuxième vie aux chiffons, au papier, aux métaux lourds », et cette action viendra « bousculer les stéréotypes sur la pauvreté » puisque, avec les JO, son association sera « associée à une manifestation positive qui véhicule une image de performance », d’où un « partenariat citoyen donnant-donnant ». Tous des chiffonniers : voilà le progrès social ! Dans sa bataille contre les inégalités, décidément, cet homme de gauche mettait trop de pugnacité…

Lors d’une enquête sur l’eau, enfin, j’avais lu ça, dans un bouquin : que Eric Besson, alors député de la Drôme, cumulait ses fonctions avec la Présidence de la Fondation Vivendi. Une association philanthropique, on l’imagine, qui aidait les « chômeurs de longue durée », les « exclus des banlieues  », à se « réinsérer » (air connu). Pour cette œuvre sociale, l’élu PS percevait 140 418 € par an. Près d’un million de francs. De quoi faciliter, en effet, la réinsertion d’un exclus. Je l’ai appelé, pour savoir si ça ne le gênait pas de toucher le salaire d’une dizaine de Français, comme ça, à lui tout seul, en plus de ses indemnités. Non, ça ne le gênait pas, il m’a répondu : « des sommes modestes  », il estimait même, « parfaitement justifiées. » J’ai survolé son CV, ensuite : pas la trace d’un engagement à gauche. A moins que cette initiative n’en tienne lieu : en 1988, l’année de création du CAC 40, illançait le « Club 40 », des moins de 40 ans - où siégeaient notamment Jean-Marie Messier (futur PDG de Vivendi) et Patricia Barbizet (aujourd’hui bras droit de François Pinault). De quoi renforcer ses attaches populaires…

Que leur restait-il à trahir, alors, à eux, à eux ou à Jouyet – lui qui glisse, sans peine, d’un cabinet socialiste à la banque d’affaires Barclays – que leur restait-il à trahir en passant l’arme à droite ?
Guère de convictions : ils applaudissaient déjà le marché, la concurrence, l’Europe libérale, et pour les opinions annexes elles s’adapteraient aux circonstances. Pas davantage un lien avec les humbles, vu leurs fréquentations : la défense des Goodyear, des Airbus, etc., n’a jamais fait partie de leur corpus.
C’est que, au fond, ils avaient déjà trahi, bien avant, sans fracas : tous avaient choisi le Capital contre le Travail, et leur passage à l’écurie Sarkozy clarifiait juste ce tropisme.
De droite, même lorsqu’ils étaient encartés à gauche.

La Guerre des classes, Fayard, 2009.

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Vos commentaires

  • Le 22 décembre 2016 à 15:40, par Magdala Schlokhoff En réponse à : PS, le mercato-sarkozyste

    (Après le message que je viens de poster, je mets un euro dans la boîte, bien sûr.)
    #LeMagotDesRagots

  • Le 22 décembre 2016 à 15:39, par Magdala Schlokhoff En réponse à : PS, le mercato-sarkozyste

    Je te trouve gentil avec Gérard Filoche, ô camarade. J’aimerais tant l’entendre répondre à cette question : « Si la gauche est prête à renaître, pourquoi ne pas se rallier à celui qui l’incarne le mieux, à savoir Jean-Luc Mélenchon ?... »
    Nous sommes nombreux, sur Twitter, à la lui avoir posée, et à s’être fait bloquer sans sommation.
    Conclusion : Gégé est de plus en plus seul, pathétiquement accroché à un parti qui le méprise ouvertement.

  • Le 21 décembre 2016 à 15:49, par Lucie DAVID En réponse à : PS, le mercato-sarkozyste

    Francois Ruffin, je pense que, ne découvrant votre journal qu’à cet instant précis, que votre candidature aux législatives pourrait ( si la politique ne dégrade pas votre cerveau...) bien nous aidé !! La France et même le monde, a besoin de personnes qui pense comme vous et qui s’expriment et veulent changer les choses ! Ne perdez pas espoir en l’homme, les politiciens ne sont plus des hommes, ils ont été formatés à mon avis.. J’ai 18 ans depuis quelques mois et par conséquent je voterai bientôt pour la première fois et.. Ce serait même génial que vous vous présentiez aux présidentielles mais cela ne dois pas être si facile.. Merci de me porter de la considération dans un monde où il en manque beaucoup trop. Cordialement