« C’est une victoire qui signe la reprise en main de notre destin, face à des oligarchies méga-industrielles qui ont transformé les océans en déserts, les pêcheurs en misérables et les citoyens en victimes impuissantes. » Nos camarades de l’ONG Bloom sont un peu euphoriques, depuis quelques jours. On les comprend, parce qu’on prend bien la mesure de ce qui s’est produit le 22 octobre dernier, quand la ministre de la Mer, Catherine Chabaud, acculée après des mois de mobilisation et de pressions, a annoncé pour janvier 2027 l’exclusion des navires de plus de 25 mètres de la bande côtière française. Parce que c’est une victoire de David contre Goliath, qu’ont remportée les petits pêcheurs, l’ONG et les associations face aux ogres des mers, ces navires-usines de pêche qui ravagent les côtes françaises, et ruinent les artisans pêcheurs.
Qu’on vous raconte, un peu, les coulisses et les conséquences de cette victoire…
Une vie de pêche avalée en… une seule journée !
On vous a déjà décrit, dans ces colonnes, les dégâts écologiques, sociaux, économiques, provoqués par la pêche industrielle, les familles ruinées, le chômage, le tissu économique local déchiré, les fonds marins lacérés, vidés.
Le combat de Claire Nouvian, à la tête de Bloom et de ses équipes, avait déjà abouti à l’interdiction de la pêche électrique en 2021 dans toute l’Europe (et deux ans plus tôt en France). Mais le danger de la pêche industrielle persiste, avec les bateaux-usines, 110, 120, 140 mètres de long parfois. Des ogres des mers qui dévorent tout, avalent tout, ne laissent rien pour les autres derrière eux, et rien de vivant dans la mer. « Ce sont des navires industriels géants ultramodernes, conçus pour pêcher au large mais opèrent près des côtes et y détruisent tout, au nez et à la barbe de pêcheurs impuissants et écœurés », explique-t-on chez Bloom. « Essayez de vous représenter cela : ces navires démesurés attrapent en une journée ce que les pêcheurs côtiers attrapent en une vie de pêche ! »
Le combat de Bloom, des petits pêcheurs, et de citoyens de plus en plus nombreux, sur les côtes françaises ? Que sur le littoral, une bande côtière de 12 milles nautiques – environ 22 km – soit réservée aux navires de moins de 25 mètres. Parce que c’est là que travaillent en priorité les pêcheurs locaux, dont les bateaux ne vont guère plus loin : les navires de moins de 12 mètres y réalisent 95 % de leurs captures. Et parce que les écosystèmes côtiers sont des zones de biodiversité fragiles mais essentielles pour la vie marine et la reproduction des poissons. Problème : les bateaux usines rôdent. Le rapport Gatto, publié cette année, note que le nombre des gros bateaux au large de ces côtes a presque doublé entre 2019 et 2025, passant de 37 à 70.
Bref : « les ogres des mers », sous l’œil bienveillant des lobbies et de l’Union européenne, se livrent à un pillage organisé des ressources et de l’économie des côtes françaises.
Mais la résistance s’organise…
Le Préfet interdit, les lobbies grondent
C’est une véritable campagne d’agit-prop, modèle de mobilisation sur le terrain et dans les coulisses des institutions, que va mener Bloom pendant des années, pour contrer la catastrophe.
Dans les couloirs de l’Union européenne, d’abord : combattre, pied à pied, les lobbies industriels qui vivent dans l’ombre, chuchotent à l’oreille des élus, de la Commission. Il fallait « les obliger sortir du bois », racontent les membres de Bloom.
Mobiliser sur le terrain, ensuite, auprès des pêcheurs côtiers, permettre à tout le monde de se rassembler, de se rappeler que la lutte collective autorise tous les espoirs. Le mouvement s’enclenche : en 2025, le Comité régional des pêches de Normandie, soutenu par 98 % des pêcheurs locaux, vote une résolution demandant d’interdire les navires de plus de 25 mètres de la zone des 12 milles. Et le 23 décembre, le préfet de Normandie publie un arrêté dans ce sens, excluant les navires-usines des côtes normandes.
C’est une déflagration.
Qui oblige tout le monde à dévoiler son jeu, ses cartes, et les intérêts qu’il défend réellement. L’Union des Armateurs à la Pêche de France (UAPF), le Medef de la mer, main des plus puissants des lobbies industriels, attaque le décret du préfet de Normandie pour empêcher l’exclusion des navires. Pour quelle raison ? Toujours la même : au nom de la sacro-sainte « libre concurrence ». La liberté de continuer à pêcher dans les eaux des petits bateaux, et de ruiner les fonds marins comme des familles entières.
Le pire, peut-être ?
Le préfet de Normandie cède, sous leur pression.
Il retire sa mesure d’interdiction, le 7 mai 2026.
Mais le scandale est trop gros, cette fois…
Mobilisations, tergiversations, mais interdiction !
Les élus locaux se mobilisent, dans les départements, à la Région, d’abord timidement, puis de plus en plus fort.
Les relais suivent au niveau national, et plusieurs députés interpellent le gouvernement.
Tous poussent la France à actionner, enfin, un outil, une arme qu’elle tient à sa disposition : l’article 20 de la Politique commune de la pêche, qui permet à un Etat membre de l’UE de prendre des dispositions pour protéger ses eaux.
Le gouvernement français, et la ministre de la Mer Catherine Chabaud, sont de plus en plus isolés sur le dossier. Alors, la ministre tente de jouer la montre : le 18 juin dernier, aux Assises de la pêche à Cherbourg, elle s’engage à consulter les États membres sur l’exclusion des gros navires… si les pêcheurs en font la demande !
Or quand on donne la parole aux gens, il arrive qu’ils la prennent. La mobilisation des pêcheurs et de la société civile s’enclenche, à nouveau : le Comité national des pêches vote en faveur de l’interdiction le 7 septembre. 99 % des pêcheurs sondés par le Comité régional des pêches de Normandie la réclament. Des dizaines de milliers de citoyens interpellent la ministre. La région Hauts-de-France — la plus touchée par les ogres des mers — vote à l’unanimité pour l’exclusion le 5 octobre dernier.
Ça fait beaucoup…« La mobilisation des pêcheurs, des élus et des citoyens a fini par faire plier le gouvernement », noteFabien Randrianarisoa, co-responsable de la campagne Pêches industrielles chez Bloom. « Mais cette immense victoire politique nous laisse un goût amer : en temporisant depuis le 5 août, la ministre offre un dernier pillage en règle aux industriels cet automne. C’est un véritable gâchis. »
C’est que, jusqu’au bout, la Macronie a voulu gratter du temps, pour en offrir aux lobbies et aux industriels. « Ce n’est pas possible d’y arriver tout de suite, les lobbies sont trop puissants… Tout ça se passe au-dessus de moi… Il nous faut plus de faits scientifiques… » tentait encore de se justifier la ministre, mi-septembre, auprès de Bloom. Depuis début août, le rapport commandé à son administration et appuyant la nécessité d’interdire les navires-usines traînait sur son bureau. Il faudra attendre sa conférence de presse du 22 octobre, pourtant, pour que cette décision soit annoncée. Et même deux mois de plus, délai légal de l’application de la décision, pour qu’elle soit vraiment effective – ce sera donc le cas au début de l’année 2027. Un sursis pour les gros bateaux, qui pourront encore piller les côtes françaises jusqu’à fin décembre. Et un « véritable gâchis », donc, pour Fabien Randrianarisoa.
Mais voilà, enfin, tout de même : les navires géants n’auront plus le droit de pêcher près des côtes de la Manche et de la Mer du Nord.
« Cette victoire n’est qu’un début. »
Et la victoire dépasse largement le cadre du nord-ouest de la France, selon Bloom. « C’est le début d’une reprise en main par les pêcheurs artisans face aux lobbies industriels qui les mettent en faillite, détruisent l’océan et la vie qu’il contient, et captent l’essentiel des subventions publiques », assure l’ONG. Surtout, cela envoie « un signal : après avoir généré autant de misère écologique, sociale et économique, la pêche industrielle a perdu la bataille de la légitimité. Les temps sont en train de s’inverser ». Bloom veut maintenant pousser la France et les autres États membres à voter le démantèlement des navires de plus de 33 mètres, longueur maximale tolérable selon les chercheurs. Laetitia Bisiaux, co-responsable de la campagne Pêches industrielles chez Bloom, se projette déjà : « Après l’interdiction de la pêche électrique en 2021, cette victoire prouve que les lobbies industriels, aussi puissants sont-ils, ne sont pas invincibles. En alliant nos forces à celles des pêcheurs artisans, nous avons une fois de plus vaincu Goliath. Mais ce que la France vient d’obtenir pour sa bande côtière ne doit être qu’un début. » L’appétit de victoires vient en mangeant…



