« Partout où il y a une demande de manifester, de se regrouper, des demandes qui sont faites par des gens qui n’ont aucune légitimité pour cela, elles seront interdites par les préfets. Parce que c’est pas le moment. »
Allons bon.
Le président Macron continuait, l’air sérieux et responsable, au sortir du conseil de sécurité, ce jeudi 22 octobre : « Parce que nous voulons le retour au calme. […] Les règles sont simples, et je crois que c’est du simple bon sens : la recommandation générale, c’est qu’il n’y ait pas de manifestation dans les jours à venir. »
Parce que « c’est pas le moment », donc. Non : c’est plutôt le moment d’aller au concert de Céline Dion, comme le couple présidentiel la veille de la mobilisation du 17 octobre… On le savait maître des horloges, voilà qu’Emmanuel Macron est également maître du droit, des libertés, d’un peu tout, en fait. Il laissait tout de même aux organisations syndicales, grand prince, le droit de demander à manifester, demande qui serait « étudiée ».
Et puis il prévenait, l’air de rien, détaché, en fouillant dans ses feuilles, comme si l’essentiel avait été dit – mais le diable se cache toujours dans les détails : « Les forces mobiles seront très fortement sollicitées dans ce contexte pour que la réponse soit à la hauteur. »
Recours de la Ligue des Droits de l’Homme, de l’Association de défense des libertés constitutionnelles…
Si c’est comme le 17 octobre, ça promet : des centaines de blessés, que ce soit parmi les manifestants ou les forces de l’ordre, des gens aux mains arrachées, éborgnés, des manifestants qui ne faisaient que défiler réprimés, gazés, et des forces de l’ordre absentes, ou qui laissaient faire, partout ailleurs, et quelque trois mille commerces détruits.
Dans la foulée, l’Association de défense des libertés constitutionnelles (Adelico), la Ligue des droits de l’Homme et d’autres institutions ont déposé un recours en référé devant le Conseil d’État contre les propos d’Emmanuel Macron. La Ligue des droits de l’homme indiquait elle déposer plusieurs recours devant les tribunaux administratifs, en particulier contre l’interdiction de manifester à Marseille. « En arrêtant lui-même une doctrine d’interdiction destinée aux préfets, le président de la République a pris une décision qu’aucun texte ne lui permet de prendre », estime l’Adelico. « Les garanties fondamentales accordées aux citoyens pour l’exercice des libertés publiques relèvent de la seule loi, en vertu de l’article 34 de la Constitution. Ni le Président de la République, ni le Premier ministre au titre de son pouvoir de police générale, ni le ministre de l’Intérieur ne peuvent modifier ce régime. » Sans oublier que la « recommandation générale qu’il n’y ait pas de manifestation dans les jours à venir » fait un peu tâche encore dans le décor : cela « confirme que l’objectif poursuivi n’est pas la prévention d’un trouble identifié, mais l’absence de toute manifestation », pointent les avocats de l’association.
Mais qui s’étonnera encore, finalement, de ces passages en force ?
Tout ça remonte à loin, dans l’histoire politique comme dans celle, plus récente, de la Macronie. La manière de gouverner n’est pas nouvelle, elle a même été pensée, théorisée, depuis des décennies, loin de nos frontières, outre-Atlantique et outre-Manche : le libéralisme autoritaire. Ou comment imposer aux gens une politique dont ils ne veulent pas.
On vous racontait ça dans ces colonnes, dans notre « Livre noir du macronisme ».
Petit rappel.
L’avènement du libéralisme autoritaire
Novembre 2018 : le quinquennat bascule, en quelques semaines, à peine.
LBD et éborgnés. GLI-F4 et mains arrachées.
Durant l’hiver jaune, Emmanuel Macron fait un choix, week-end après week-end : celui de la violence. De la violence légale, il est vrai, dont il détient le monopole, mais dont il n’a pas seulement usé, mais abusé. De la violence contre son peuple, contre une partie de son peuple. De la violence, plutôt que de la démocratie, préférant la réponse policière à une réponse politique.
Alors que, comme chef de la Nation, ce devrait être un drame, une tragédie renouvelée chaque samedi : que des Français tapent sur des Français, que coule leur sang, et qu’importe qu’ils portent un uniforme bleu ou un gilet jaune.
En France, le Président vilipende ceux qui ne sont « pas dans le même camp ». « Une foule haineuse », des « séditieux », des « factieux ».
Dans le même temps, les institutions s’inquiètent et alarment.
Trois rapporteurs des Nations unies jugent que « le droit de manifester en France a été restreint de manière disproportionnée lors des manifestations récentes des gilets jaunes ». La commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Dunja Mijatović, recommande (en vain) la « suspension » du lanceur de balles de défense (LBD), compte tenu du nombre élevé de blessés. Michelle Bachelet, la Haute-Commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU, demande « l’ouverture urgente d’une enquête sur tous les cas rapportés d’usage excessifs de la force » (6/03/2019). Amnesty international, la Ligue des Droits de l’Homme, Reporters sans frontières, l’Association des chrétiens pour l’abolition de la torture, « protestent contre l’usage disproportionné du LBD » et « la stratégie de maintien de l’ordre »…



