On a pris ça à la légère, longtemps.
Espionnés ? La bonne blague. Écoutés ? Qu’est-ce qu’ils vont bien pouvoir en tirer ? Infiltrés ? On retournera ça contre eux !
Il y avait l’euphorie de Merci Patron !, la victoire des Klur, les salles bondées, les applaudissements, et puis Nuit Debout, et tout le reste. Quelque part, tout ça faisait partie de l’histoire, de la trame, du cinéma.
Le procès en correctionnelle de Bernard Squarcini, en cette fin novembre au tribunal de Paris, l’absence sur le banc du donneur d’ordres, LVMH, présidé par Bernard Arnault, tout ça a réveillé des souvenirs, mais pas que des bons.
Révélé des méthodes, et pas que des jolies. Entre farce et sordide, barbouzeries et mépris de la démocratie.
On a voulu vous raconter tout ça.
Mais pardon, d’abord : qu’on resitue, pour qui a oublié, ou pour les lecteurs qui nous découvrent.
2013 : Fakir et François Ruffin, le rédac’ chef de l’époque, travaillent sur le documentaire qui deviendra bientôt Merci Patron !. Le sujet : inviter Bernard Arnault à rencontrer la famille Klur, ruinée par la délocalisation de leur usine, un sous-traitant de LVMH. Le faire revenir, aussi, pour constater les dégâts et la misère provoqués par ses promesses non tenues de préserver les emplois, dans les années 80, quand il a mis la main sur le groupe Dior et par là même assis sa fortune. Rebondissements, coups de Jarnac et scénario digne de l’Arnaque : Merci Patron ! rassemble 500 000 spectateurs – un chiffre insensé pour un documentaire – récolte un César, impulse Nuit Debout.
Mais pendant toute cette aventure, qui s’étale sur trois ans, notre équipe était espionnée, donc, suivie, infiltrée. C’est que LVMH et son président étaient « très inquiets, très stressés » de ce qui pouvait sortir du film. Si, à Fakir, on avait à l’époque déjà identifié une taupe, les écoutes révélées par Mediapart quelques années plus tard racontent des méthodes de barbouzes hallucinantes, folles, pour surveiller un journal associatif.
Avec, à la baguette, Bernard Squarcini, dit le Squale, ex-directeur du renseignement intérieur, désigné par LVMH pour gérer l’affaire. Avec d’anciens spécialistes de l’anti-terrorisme, des espions comme exécuteurs des basses œuvres contre plus de deux millions d’euros. Avec, surtout, l’instruction le montera, les moyens de l’État français détournés contre la presse, pour faire taire un canard… Mesurons bien, ici, l’ampleur du scandale : la police et les services de renseignements français utilisés au profit de l’homme le plus riche du pays. Avec des méthodes dignes d’un film mafieux : des taupes infiltrées au sein de Fakir, qui rapportent les échanges de nos réunions, fouillent nos poubelles, transmettent nos mails, nous prennent en photo pour établir un trombinoscope.
C’est le procès de ce système, de ces méthodes, qui s’est donc tenu en cette fin novembre, en présence des personnes impliquées, Squarcini en premier lieu. Enfin, pas toutes… Bernard Arnault en est le grand absent, puisque LVMH a payé la justice pour échapper au procès, dans le cadre d’une convention judiciaire d’intérêt public (CJIP), procédure totalement détournée de son esprit initial : dix millions d’euros. Une goutte d’eau, un pourboire, pour le groupe.
Vous avez-dit justice de classe ?
Vous avez raison.
Sauf que Bernard Arnault a bien été cité comme témoin, appelé à la barre par nos avocats.
À défaut de répondre de ses actes, il devra répondre à quelques questions…
Ça y est ?
Vous êtes à jour ?
Vous avez l’histoire, le contexte en tête ?
Alors, bienvenue au théâtre, pour une pièce en cinq actes. Un théâtre qui flirte parfois avec la farce de Molière, mais se finira en tragédie pour nous, pour d’autres – c’est déjà le cas d’ailleurs – et pour la démocratie si on laisse se développer plus longtemps encore de telles pratiques.
Acte I – Le bal des menteurs
« Fakir, ils prônent le recours à la violence ! L’objectif affiché, c’est de créer le chaos, d’attaquer les grands groupes, qu’ils appellent les rapaces, d’ailleurs ! » Dans la grande salle claire 2.13 du tribunal de Paris, Jean-Charles Brisard s’emporte. Il surjoue l’inquiétude, pour essayer de sortir du coin où il est acculé, depuis deux bonnes heures, par le président du tribunal et ses assesseurs. Pourtant, le gars a dû en voir de toutes les couleurs, dans sa carrière : le fondateur de la société d’intelligence économique JCB Consulting est un « spécialiste » des questions de terrorisme. Mais Fakir, ses tee-shirts « I Love Bernard », les questions en assemblée générale, ses assiettes de moules-frites qu’on veut offrir à Bernard Arnault pendant le tournage de Merci Patron !, c’est trop pour lui…
Duo de taupes
Marlène, c’est une copine, et c’est l’une des taupes infiltrées à Fakir. Paradoxal, hein ? On n’apprendra que plus tard, bien plus tard, qu’elle nous avait infiltrés. En grande détresse sociale, matérielle, personnelle (on y reviendra), elle a été alpaguée et poussée à nous tromper par Albert Farhat, lui-même recruté par les sbires de Squarcini. Farhat, c’est un personnage, et pas que dans le bon sens du terme. 65 ans, je dirais, Franco-libanais, crâne rasé, lunettes, parka verte, trapu, voûté. Il se présente comme spécialiste de l’extrémisme, a « interviewé deux fois Ben Laden ». Et infiltré Fakir, donc, lui aussi. Sauf qu’il s’est fait griller, très vite…
En juillet 2020, Marlène sera entendue par les enquêteurs. Farhat lui a présenté Fakir comme un groupe « révolutionnaire, facho et dangereux ». Allons bon… Problème : elle trouve très vite les actions de Fakir « formidables et sympathiques ». Se sent rapidement « adoptée ». S’avoue « troublée par les forces policières déployées » pour contrer un journal qui veut juste « offrir une assiette de moules-frites » à l’homme le plus riche de France, Bernard Arnault.
L’un des enjeux est là, en ce mercredi 20 novembre, à la barre : convaincre la cour que oui, la surveillance, les « infiltrations », étaient bien justifiées par le danger.
Alors, toute la chaîne des accusés pointe la menace.
Brisard : « Fakir, c’est des gens qui veulent user de violence, avec des menaces réelles ! »
Maître Sarfati (l’avocat de Fakir et de François Ruffin) : « Vous parlez du CIAG, le Comité d’intervention en assemblée générale, avec lequel Fakir aide les salariés à instaurer un dialogue social au sein des AG des grandes entreprises. Alors, quels sont les éléments que vous avez collectés pour objectiver des actions violentes ?
Brisard : Il y a eu des débordements… Des interruptions d’AG, des calicots déployés, des prises de parole…
Me Sarfati : Des ITT, des bris de vitres, des bousculades ?
Brisard : Non… Mais y a eu des sifflets ! En pleine AG ! Monsieur Ruffin, dans ses écrits, il se revendique de Robespierre, de Babeuf ! Ce sont des révolutionnaires, monsieur le président ! »
Puis c’est au tour d’Hervé Séveno de devoir répondre aux questions. Lui aussi a surveillé Fakir, lui aussi a fondé une société d’intelligence économique, I2F, mais dispose d’un tout autre pedigree : ancien policier à l’antiterrorisme puis à la brigade financière. Malgré ça, lui tombe des nues, carrément : « Quand même, les fauteurs de trouble en assemblée générale sont aujourd’hui considérés comme des victimes, et les victimes de tohu-bohu et de calicots déployés, eux sont accusés ! C’est une inversion des valeurs ! »
C’est sûr qu’on n’a pas les mêmes de valeurs, en tout cas, je me dis…
Maître Sarfati reprend la parole : « Finalement, pourquoi avoir surveillé Fakir, des faits réprimables pénalement ?
Séveno : Parce que j’étais habilité à imaginer que Fakir pouvait programmer un entartage, celui de Bernard Arnault.
Maître Sarfati : Mais… Fakir n’a jamais entarté personne !
Séveno : Oui, mais j’étais habilité à imaginer qu’ils pouvaient le faire. »
Débordante, l’imagination du gars.
Je réalise soudain quelque chose, en voyant Séveno se retourner : Brisard et lui, les deux « intelligents économiques », ont la même taille. La même corpulence, les mêmes cheveux courts, même veste, même visage rougeaud. En fait, je n’arrive pas à faire la différence entre les deux. Ces gars-là sont du même moule, du même monde.
Deux jours plus tard, c’est Bernard Squarcini, accusé d’être à la manœuvre, chaînon essentiel entre LVMH et Brisard, Séveno and co, qui lâchera, d’un ton patelin, à notre sujet : « Ultra gauche, extrême gauche, les dangers de l’extrême gauche en Europe, on les connaît… » Étrange, tout de même, je me dis, cette propension des accusés à assimiler systématiquement, comme une loi naturelle, « gauche » et « danger ».
Sur son banc, François (Ruffin) bout, je le vois du coin de l’œil. Il demandera même à pouvoir dire un mot à la barre, avant son audition prévue : « Quel est le moment, dans les 25 ans de Fakir, où on a appelé à la violence ? Jamais. On l’a même écrit et théorisé dans le journal. Pourquoi ? Parce qu’on a l’ambition de devenir majoritaires, et que pour ça, on veut être aimés des gens. Pour vous dire le niveau de violence quand on vient à l’AG de LVMH pour défendre les salariés : on a avec nous Catherine Thierry, une bonne sœur, 80 ans, en fauteuil roulant, ou Marie-Hélène Bourlard, 60 ans, représentante syndicale… Nos seules armes, c’est l’humour, et les mots. Donner la parole en AG aux salariés qui sont les premières victimes des décisions qui y sont prises. »
Premier élément de langage, donc, pour les accusés : faire croire qu’à Fakir, on est des dangereux. Des violents.
Deuxième élément : récuser, contre vents et marées, alors que deux taupes sont venues chez nous, ont fréquenté nos réunions, nos actions, pour collecter des renseignements, que Fakir a été « infiltré ». C’est un point essentiel : l’infiltration, ce n’est pas légal. Ou alors menées par des personnes habilitées, et sous certaines conditions strictes, qui ne s’appliquent pas ici.
Alors, de haut en bas de la chaîne, on nie. Une « infiltration » ? Grands dieux, non, pas nous, jamais ! Malgré l’évidence, malgré le terme employé, sans cesse, dans les mails, dans les échanges téléphoniques, entre accusés. Un terme employé par Marlène, l’une des taupes (voir encadré ci-contre), d’abord.
Le président du tribunal s’étonne : « C’est bien l’infiltration clandestine d’un groupe. Marlène dit qu’elle se considérait à Fakir comme une infiltrée, comme une indic’, elle faisait des photos de qualité, ses comptes-rendus étaient longs…
Farhat (taupe en chef) : « Infiltrée », non, c’est un terme… C’est pas ça « infiltrée »… Elle a même pas réussi à récupérer le film [Merci Patron !]. Moi-même j’ai pas réussi à les infiltrer, j’ai trop pris le truc à la légère…
Le président : Ah, donc vous avez essayé de les infiltrer !
Farhat : Euh… euh… non… J’ai même pas essayé en fait… »
J’aime bien le président du tribunal, d’emblée : Benjamin Banchet, tout en rondeur dans son expression, un calme olympien derrière ses lunettes cerclées. Une légère distance qui lui donne de la hauteur, aussi. Il sait où il va en tout cas. Et sur cette historie d’infiltration, il ne lâche pas le morceau.
C’est que, tous, ils s’en gargarisaient, s’en régalaient, de la secrétaire particulière qui jubile au sous-fifre qui s’en vante : ils avaient « infiltré » Fakir. Mais ils le nient ici, devant les juges ! Lors des écoutes téléphoniques lues pendant l’audience, Bernard Squarcini appelle Karine Billet, la cheffe de cabinet de Bernard Arnault, qui le félicite : « Ah mais c’est formidable, ce que vous avez fait !
— Oui, là on est infiltrés ! (rires partagés) » Réaction d’Albert Farhat : « Pour ça, c’est monsieur Squarcini qui est responsable de ce qu’il dit… »
Brisard ouvre lui aussi le parapluie : « Infiltré à Fakir ? Non, c’est un abus de langage…
Le président : Et pourtant, là on n’est pas dans l’intelligence économique, on est dans l’infiltration, ce qui suppose duperie, déloyauté… »

Séveno, lui aussi, réfute le terme.
Le président : « Mais Marlène, qui a été envoyée pour trouver des informations sur Fakir, elle disait qu’elle se sentait comme une indic’ pour sa mission, qu’elle tremblait de peur, même… Est-ce que c’est normal ? Quel était son statut ?
Séveno : Un statut… d’informateur. Moi si elle avait peur, je sais pas pourquoi ! »
Alors, le président l’informe, cite une pléiade d’extraits d’écoutes ou de documents où il parle d’« infiltration de Fakir » ! « Vous en parlez cinq fois, c’est un constat. » La réponse de Séveno fuse, drôle et navrante de sincérité : « Ah, si on savait qu’on est sur écoute, ce serait magnifique… » Du grand spectacle.
Je peste un peu, malgré tout, sur mon banc : on a du mal à comprendre toutes les réponses, ce jour-là. Alors que ses clients sont acculés par les juges, une avocate de la défense tousse très fort quand ils répondent, depuis quelques minutes. Ou alors fait tomber ses clés. Le président s’en étonne : « C’est vraiment l’automne, décidément… »
Squarcini, maintenant. Il le jure, et c’est lunaire : « C’était pas des taupes, mais des adhérents de Fakir ! Des contacts utiles, quoi. » Brisard, lui, ne comprend même pas pourquoi il est là : « Mais quels sont les faits qu’on me reproche exactement ?
Le président : Quand il est dit dans vos échanges avec monsieur Séveno que vous avez constitué trois de vos équipes, sous votre surveillance, « une au contact, une en périphérie, une dans le parking » pour procéder à une fouille des gens de Fakir…
Brisard : Oui, bon, ça, c’était pour valoriser mon action auprès du client…
Le président : Donc vous avez menti à monsieur Séveno ?
Brisard : Oui, enfin non… J’ai valorisé mon action, montré que j’étais sur le terrain… C’était du bluff, du marketing. »
Du « bluff ».
Du « marketing » pour se « vendre ». Un « abus de langage », l’infiltration.
Un avocat de la défense se sentira obligé d’intervenir : « Je suis votre avocat, monsieur Brisard, et vous le savez, je vous défendrai jusqu’au bout avec fougue. Mais enfin, il faut reconnaître que les abus de langage, il y en a beaucoup… Quand on lit le dossier, les écoutes, on comprend que les magistrats se posent des questions… »
Nous aussi, on s’en pose, en fait. Et on a même déjà quelques pistes de réponses : oui, Fakir a été espionné, suivi, infiltré, surveillé, parce qu’on voulait tourner un film, révéler les méthodes de Bernard Arnault, et sur quel champ de ruines il avait bâti sa fortune.
Et lui offrir une moules-frites.
Acte II – Les espions pantoufleurs
On vous parle souvent, dans ce canard, de pantouflage, ces « serviteurs de l’État » qui se sauvent dès qu’ils le peuvent vers des multinationales, des grands groupes privés, pour y monnayer, très cher, leur carnet d’adresses. La Macronie en regorge. Avec Séveno et les autres prévenus, c’est un nouveau type de pantouflage auquel on assiste : c’est le détournement direct de moyens de renseignement de l’État français, de moyens policiers, par copinage pour d’anciens collègues, pour infiltrer et espionner une association.
Prenez Laurent Marcadier, par exemple : ancien magistrat à la Cour d’appel, un homme de loi de haute volée. Débauché par LVMH comme « conseiller spécial »… Un serviteur de l’état passé au service d’une firme, avec toute sa connaissance du système. Ici, en l’occurrence, à la barre, échapper aux interrogations, perdre tout le monde sous la technique et les détails. Que le président lui pose une question d’une dizaine de secondes, le voilà qui répond, j’ai chronométré, pendant 24 minutes ! Mais Marcadier ne travaille plus, aujourd’hui, pour LVMH. Et on lui a proposé de revenir dans la magistrature…
Prenez Hervé Séveno, ensuite. Un ancien du RPR, ancien policier de la direction centrale de la Police judiciaire, ancien de la brigade financière, de la division nationale antiterroriste (rien que ça). Le voilà, avec sa société d’intelligence économique, qui offre ses réseaux, en paquet cadeau, aux firmes qui n’ont d’autre intérêt que le leur. Allez, au privé, en un claquement de doigts, en créant une société de « conseil ». En toute innocence, en toute candeur.
Le président : « Et monsieur Squarcini, vous l’avez connu quand vous étiez dans la police ?
Séveno : Ah ben oui, bien sûr ! »
C’est bien utile pour espionner les gens, d’ailleurs.
Bien sûr, il convient de maquiller, d’enrober tout ça de jolis termes, de phrases bien tournées.
Ils y ont été formés : Séveno est un ancien du collège Stanislas. Jean-Charles Brisard, lui, entre deux barbouzeries, est… enseignant à Sciences Po Strasbourg. Voilà de quoi nous rassurer sur la formation de nos élites… On le comprend dès qu’il prend la parole, à la suite d’Albert Farhat. Le contraste est saisissant : c’est un autre monde. Nous sommes là avec la haute société, on est monté de plusieurs étages, socialement comme dans la barbouzerie, avec cravate et tout et tout, on dit « initialement » et « modus operandi ». D’ailleurs, Brisard, il ne gère pas des barbouzes mais des « collaborateurs polyvalents très branchés renseignements ». C’est tellement plus propre.
C’est cette toile qui s’est tissée autour de nous, autour de Fakir.
Mais le plus fou, et le pire, est à venir.
On tombe de nos bancs quand le tribunal, Squarcini à la barre, décrypte les moyens en jeu : le niveau des services de l’Etat utilisés est sidérant.
Me Sarfati : « Monsieur Squarcini, vous avez mobilisé le n° 2 de la Coordination nationale du renseignement, Pierre Lieutaud, pour avoir des infos sur Fakir. Vous l’interpellez : « Oh Pierrot alors, vous dormez à la CNR ? Nous on va avoir l’AG qui va être bousculée par Fakir, des mecs un peu gauchos… » Pierre Lieutaud vous rappelle, monsieur Squarcini : « Tu es fort, tu fais même travailler la CNR à ton profit ! » Et vous vous plaignez qu’ils ne pourront vous sortir la note sur Fakir que le lundi, alors qu’on est vendredi ! Et lui s’excuse ! Monsieur Squarcini, un agent de la Coordination nationale du renseignement a été mobilisé le vendredi après-midi et le lundi pour faire vos notes sur Fakir, et donc démobilisé de ses autres missions. Prenez-vous la mesure que vous les décentrez de leurs tâches, comme lutter contre les atteintes à l’ordre public beaucoup plus graves que ce que fait Fakir ?
Squarcini, toujours aussi placide : Il y avait au niveau européen une montée de la menace ultra gauche radicale, il était contradictoire de baisser le niveau de protection… »
Il y a ça, aussi, que nos avocats mettent en lumière : comme dans leur économie rêvée, c’est une vraie sous-traitance qui s’est mise en place. Une sous-traitance de l’espionnage, de la barbouzerie, une pyramide avec ceux qui palpent beaucoup, énormément, jusqu’aux petites mains traîne-misère.
Au sommet, LVMH verse plus de deux millions d’euros à la boîte de Squarcini pour organiser l’espionnage. Squarcini qui, pas fou, reverse sur trois ans 450 000 € à Séveno pour sous-organiser l’espionnage. Séveno et Brisard ont mandaté leur gars « solide », comme ils disent : Farhat. 1500 € sur six mois, soit 9000 € en tout. Farhat qui utilise Marlène. « Et elle, elle a été payée par trois pleins d’essence, un billet de 100 et un autre de 200 €… C’est une vraie sous-traitance de la surveillance qui s’est mise en place ! » s’étonne maître Sarfati.
Cette sous-traitance, c’est aussi une cascade de stress. Qui part de tout en haut, et ruisselle sur tout le monde. « Et plus ça tombe de haut, plus ça fait mal, ce stress. » Le président commence à la décrire : « Monsieur Squarcini, Karine Billet, sa secrétaire, vous le dit : Bernard Arnault est « très stressé » par ce que peuvent faire François Ruffin et Fakir. Il est très stressé, au quotidien, de manière récurrente. » Et le stress du grand patron descend jusqu’à ses seconds. Me Sarfati : « Monsieur Squarcini dit qu’il a été « convoqué » par vous, monsieur Marcadier. C’est pas rien, peu de monde « convoque » Bernard Squarcini ! Il dit que vous étiez très soucieux à cause de Fakir. Beaucoup plus soucieux que votre mémoire ne vous le fait dire, non ? » Car Laurent Marcadier nie tout stress, vous pensez : il sait à peine de quoi on cause, dans ce tribunal. « Est-ce que le fait que Bernard Arnault était très stressé par Fakir, ça ne vous stressait pas beaucoup aussi, finalement, monsieur Marcadier ? » Forcément, cette angoisse, elle coule sur Brisard et Séveno. Qui la déversent sur Farhat, histoire de se calmer.
« Sale rat, petite merde, je vais t’éclater la gueule… » C’est Brisard qui s’adresse à Farhat en ces termes (on y reviendra plus loin, y a pire encore).
On a le stress moins poli, à ces étages.
Le président du tribunal : « Tout ça pour dire, monsieur Farhat, que monsieur Brisard visiblement n’était pas très satisfait de vous, et qu’il vous mettait une certaine pression parce que lui-même avait une certaine pression : il attendait des informations importantes parce que lui-même devait les retransmettre à quelqu’un d’autre. »
François Ruffin soupirera, à la barre : « LVMH sollicite la CNR, trois agences d’intelligence économique, les services belges, l’ancien responsable de la DCRI, deux millions d’euros en tout, tout ça parce qu’on voulait faire revenir Bernard Arnault sur les terres où il avait promis de conserver des emplois, et rencontrer d’anciens salariés licenciés. Jusqu’à la police qui me dit, alors que je venais offrir une assiette de moules-frites à monsieur Arnault : « Si tu recommences, on t’arrête et on te fait interner. » Je trouve ça un peu disproportionné… »
Suspension de séance.
Une avocate de la défense me glisse, en passant près de moi, alors qu’elle me voit continuer à noter, seul dans la salle : « Ne vous endormez pas… »
Il y a peu de risques, maître.
Acte III – Le bal des trouillards
« Lâchez-moi, lâchez-moi !! Arrêtez, c’est moi la taupe, c’est moi la taupe !! Vous n’avez qu’à demander ! »
Albert Farhat, la première taupe infiltrée, panique : à l’AG de LVMH, les vigiles lui tombent dessus, le ceinturent, le prenant pour un vrai Fakirien. Il ne lui faut que deux secondes pour griller sa couverture, et avouer. Quand le président du tribunal décrit la scène en la lisant, la salle ne peut s’empêcher d’étouffer un rire. Surtout avec ce qui vient ensuite, les retours que font les agents de sécurité aux commanditaires de l’infiltration : « Le gars m’a paru assez bas de gamme, quand même. Il est pas capable de rentrer dans un ordinateur, ce gars ! En plus c’est un trouillard : il m’a tout de suite dit que c’était lui la taupe ! »
Ils se font prendre, alors ils pleurnichent.
Tout au long des débats, c’est la même chose : personne n’assume, tout le monde se dédouane, se défausse, rejette la faute sur le copain. Et ils le font avec un talent formidable. On vous refait la chaîne, dans l’ordre, du plus petit poisson au plus gros squale, et même au-dessus.
Farhat, d’abord, à la barre.
Le président : « Vous dites que Marlène n’était pas infiltrée par vos soins à Fakir, mais vous lui avez fourni une GoPro pour filmer, un ordinateur aussi…
Farhat : D’occasion !
Le président : … un appareil photo…
Farhat : Qu’elle m’a rendu cassé ! »
Lui assure n’avoir fait que son métier, en infiltrant Fakir : « C’est un travail de journaliste, que je fais : savoir qui est qui et qui fait quoi à Fakir.
L’assesseur : J’ai du mal à voir le lien entre un travail de journaliste et ce que vous avez fait à Fakir… La société de monsieur Brisard, c’est pas un organe de presse ? »
Il a beau ne jamais avoir publié le moindre article de sa vie, son statut de « spécialiste » lui vaudra de toucher 1500 euros par mois pour l’espionnage.
D’ailleurs, il n’est pas le seul « spécialiste », sur le banc des accusés.
Car c’est la crème de la crème, qui est là, pour nous avoir espionnés : les meilleurs flics de France, les meilleurs hommes de droit, des spécialistes de l’anti-terrorisme. On s’est longtemps considérés comme des Pieds nickelés, pendant Merci Patron ! : faire un tel ramdam avec si peu de moyens, c’était un peu comme braquer la banque avec des pistolets à eau.
Mais on découvre, pendant ce procès, que ce sont eux, les vrais baltringues, en plus des froussards qui se défaussent devant les juges, renvoient sans cesse la patate chaude aux copains.
Hervé Séveno, par exemple : « Oh, moi je n’étais pas à ce niveau-là, faut demander à monsieur Brisard. Farhat, je ne le connaissais pas avant…
Le président : Mais lui dit qu’il vous connaissait depuis trente ans… Et Marlène ?
— Je ne connaissais pas son existence.
— On vous a transmis ses mails…
— Son nom m’a complètement échappé. »
Me Sarfati le relance : « Vous dites pour vous justifier que Fakir était dangereux, vous parlez de risque pour LVMH, de dommages possibles pour un fleuron du CAC 40… Mais pourquoi alors avoir pratiqué des infiltrations ? Pourquoi ne pas avoir tout simplement appelé la police, la gendarmerie ?
Hervé Séveno : Mais vous ne vous rendez pas compte de la dangerosité, des sifflets, des calicots déployés en AG !! Et puis, c’était pas à moi d’appeler la police, c’était à LVMH ! »
Jusqu’à cette scène surréaliste où le président demande à Brisard de revenir à la barre pour répondre à une question : il ne veut pas ! « Faut demander à Séveno, c’est à lui qu’il faut demander ! »
La patate chaude, brûlante, du coup, arrive dans les pognes de Jean-Charles Brisard. Mais pour un spécialiste du renseignement, le gars ne sait rien, ne connaît rien à ce qu’il fait : « Ah mais ça, moi, je ne connais pas toute la chaîne contractuelle au-dessus de moi, je ne sais pas…
Le président : Mais monsieur Squarcini, il était au courant de tout ce que vous faisiez lui ?
JC Brisard : Euh… euh… oui… oui. »

Le « Squale » Bernard Squarcini s’avance à la barre. Il navigue pour l’heure en eaux tièdes, tout en rondeurs, la voix douce, intonations bienveillantes, gentil grand-père.
Gentil squale.
D’ailleurs, il n’a voulu que faire plaisir aux gens, c’est sa seule faute : « Pierre Godé [n°2 de LVMH] me demande si on ne peut pas infiltrer Fakir. Moi je viens d’arriver dans le groupe, alors je fais une réponse diplomatique : « Oui, on va faire ça ». » On l’a forcé, presque, en fait. L’adresse de Ruffin, une des obsessions de LVMH ? « Mais franchement, quelle aurait été l’utilité pour moi d’une telle recherche ? » Euh… Toucher deux millions d’euros de LVMH, peut-être ? À ce prix-là, Squarcini voulait rassurer, aussi : « Laurent Marcadier était inquiet. Il voulait voir le film avant tout le monde. Alors moi, je lui ai donné les dates de diffusion, c’est le seul rôle que j’ai eu. »
Un ancien chef des renseignements embauché pour aller sur AlloCiné…
Le président : « Cette débauche de moyens pour Fakir, elle n’était pas excessive ?
Squarcini : Si, monsieur le président. Mais je suis pris entre deux mondes, celui des renseignements exagérés qu’on me donne, et l’inquiétude des gens de LVMH.
Le président : Finalement, vous aviez raison avant tout le monde ?
Squarcini : C’est mon rôle, monsieur le président… »
D’ailleurs, Squarcini-le-gentil, ça le « laisse complètement pantois, ces méthodes ». « C’est loin des miennes, ça ne me plaît pas. Si j’avais su, j’aurais arrêté tout ça. »
Et le gars a dirigé les renseignements français…
Mais il n’est pas meilleur comptable qu’espion : « Leurs renseignements, à Séveno, ils ne servaient à rien, ce n’était pas d’une grande qualité.
Le président : Pourtant, ils vous ont envoyé une grosse facture ! »
À un moment, ça devient trop voyant : le procureur se sent obligé de hausser le ton. « Monsieur Squarcini, vous avez des problèmes de mémoire ? Parce qu’on est devant le tribunal, ici, ce n’est pas le lieu pour mentir.
Squarcini : C’est que, à partir du moment où les faits remontent, c’est dur de se souvenir… »
L’un des assesseurs tente de lui rafraîchir la mémoire : « Vous étiez en contact direct avec le n°2 de LVMH, et vous traitiez directement avec le cabinet de Bernard Arnault en ce qui concerne Fakir. Et vous nous dites que c’était pour vous une mission comme une autre, pas plus importante ? »
Montons encore d’un étage dans la hiérarchie du « je-sais-pas-j’ai-rien-fait ». L’ancien magistrat devenu « conseiller spécial » Laurent Marcadier parle beaucoup, vraiment beaucoup, mais en revanche ne connaît rien ni personne, lui non plus.
Les autres prévenus ? « Jamais entendu parler, jamais, rien. »
Fakir ? « Jamais entendu parler, moi mon actualité en 2014, c’est Google, Hermès… » D’autres sphères, donc, que notre canard.
Le président : « Mais c’est bien monsieur Squarcini qui vous a parlé de Fakir ?
Marcadier : … (très long silence, pour une fois !)… Écoutez, je pense… (silence) Le premier à m’en avoir parlé, c’est… la démarche (il bafouille)… avec, oui, M. Squarcini… »
Ce gars-là est formidable, vraiment : c’est un talent, de noyer un poisson. Lui en serait capable, au sens propre. Voyez plutôt…
Le procureur : « Un message dit que « Laurent M. » compte sur [la taupe] pour effectuer une captation du film. « Laurent M. », c’est bien vous, quand même ?
Marcadier : Ah non, pas du tout ! Moi je m’occupais de contrefaçon à LVMH, alors une captation d’un film, vous pensez, jamais ! Moi j’ai payé pour aller voir le film, dans un cinéma d’art et essai à Strasbourg ! »
C’est bête : on lui aurait envoyé une invitation, si on avait su…
Plus haut encore, on trouve qui ?
Karine Billet, la cheffe de cabinet de Bernard Arnault, qui gérait avec Pierre Godé (n°2 de LVMH, pour mémoire), la « veille permanente nécessaire », la surveillance « active », de Fakir et de François Ruffin, qui assurait que Bernard Arnault est « très inquiet, très stressé de la situation ». Las, elle ne peut pas témoigner au tribunal : souffrante, elle a produit un certificat médical la veille du début du procès (attention, Karine : paraît qu’ils vont augmenter le nombre de jours de carence).
Pierre Godé, lui, est décédé en 2018.
Ses compères ne se privent pas de le charger, du coup. Ça ne mange pas de pain.
Reste Bernard Arnault en personne, alors.
Un avocat rappellera que mis au courant de la présence des Fakiriens à l’AG de LVMH, alors qu’il attendait patiemment avec David de Rothschild, il exigera ensuite d’être équipé d’un bouton de panique… Au-delà de la frousse un tantinet exagérée, alors qu’il est entendu par les enquêteurs de l’IGPN, il assurera n’avoir que « rarement » rencontré Bernard Squarcini.
N’avoir « pas connaissance de ses missions ». On aura l’occasion de lui reposer la question, quand il viendra à la barre.
Acte IV – Le bal des sordides
Je me tasse un peu, sur mon banc.
Parce que dans l’effervescence du film, on avait pris tout ça avec une certaine distance joviale.
Mais non.
Je m’aperçois aujourd’hui qu’au-delà de leur ridicule, c’est lourd, crade, tordu, ce qu’ils ont mis en place. Certes, c’est pas le plus grave, mais ça fait bizarre d’entendre son nom, son numéro de téléphone, les noms et la vie des copines et copains cités au tribunal comme infos qui ont circulé parmi les barbouzes. Ou entendre retranscrites, dix ans après, les discussions qu’on a eues en allant boire un coup, peinards le soir, parce qu’une taupe était parmi nous.
Mais c’est pas le plus glauque. Loin de là.
Le pire, c’est pour Marlène.
« Je fumais cinq joints par soirée, je me sentais comme une pute, une infiltrée, une indic’ ». C’est ce qu’elle a déclaré aux enquêteurs, en juillet 2020. Marlène, c’est la deuxième taupe, celle qui au bout de quelques jours seulement avait trouvé les actions de Fakir « formidables et sympathiques ». Mais qui avait continué. Par nécessité : pas de thune, elle dormait souvent dans sa voiture, son conjoint était toxico. Squarcini dira, à la barre : « Infiltrée, elle ? Non, non, pas du tout. C’est que sa situation personnelle était instable… »
Et ils en ont bien profité, lui et ses chers barbouzes.
Le président posera la question à Farhat : « Vous aviez une certaine expérience, et vous avez sollicité une femme jeune en grande précarité sociale, photographe, femme battue… Elle n’avait pas la possibilité de faire tout ce que vous lui demandiez. Elle n’a pas pris un risque ? »
Marlène, je l’avais rencontrée quinze ans plus tôt, en 1999. Une fille sympa, un peu dans la lune, toujours à se démener pour essayer de monter des expos et des projets photo, dans les quartiers, ou avec des gamins. Je l’avais vu débarquer, un peu surpris, à Fakir. Elle avait gardé le même sourire, la même candeur, malgré, on l’apprendra donc à la barre, un conjoint qui lui tapait dessus. Et on se sent poisseux de dégoût d’entendre Farhat, à son sujet : « Non, elle n’est pas courageuse. Si elle avait été courageuse, elle aurait quitté son compagnon, qui la battait. Parfois, elle arrivait avec un bleu au visage, mais elle ne le quittait pas, alors… »
Marlène, quand Squarcini au sommet des barbouzes palpait 2,2 millions d’euros, a été payée pour l’infiltration « trois pleins d’essence, un billet de 100 puis un autre de 200 € ». Et encore, « vous lui donniez l’argent après des rapports sexuels », rappelle la cour à Farhat. Je soupire, écœuré, en regardant le gars de dos, deux rangs devant moi.
C’est là que j’en prends la mesure : nous ne sommes pas juste en présence de Pieds nickelés pantoufleurs. Au-delà du scandale d’État, il y a le sordide, le dégueulasse. Cette merde qu’on fabrique en haut, en col blanc, sans se salir les mains, mais qui se déverse, de plus en plus fort, de plus en plus sale, sur les sous-traitants.
Les bas-fonds, on y est.
Les échanges sidérants, interceptés sur écoutes, entre Brisard et Farhat en disent quelque chose également. Le premier reproche au second de ne pas être assez efficace : « Petit con, faut vraiment que tu ramènes des infos sur Fakir, pour ça je t’ai déjà dépanné ta paye du mois de mars ! T’es un lâche, un rat, je vais exploser ta gueule de petite merde ! T’es qu’une racaille, un voleur, un menteur !
— Je t’attends en bas de chez toi à 20h30 pour voir si tu répètes ça ! »
Devant les juges, Farhat parlera de relations « élastiques » avec Brisard.
Tendu à bloc, l’élastique…
Y aura aussi le ricanement de Séveno, quand maître Laure Heinich, l’une de nos avocates, lui demandera de l’appeler « maître », et pas « madame », devant la cour. « J’ai vu comment vous parliez des femmes en parlant de madame Marlène X, mais vous pouvez me dire « maître », ici.
Séveno, tellement condescendant : Oh là là… Oui, voilà, « maître » ! Ça va bien se passer… »
Derrière leurs chemises blanches et leurs cravates, derrière leurs mensonges, derrière leurs postes ronflants et leurs salaires, ces gens-là sont sales, glauques.
Voilà leur vraie nature.
Acte V – « Vrais méchants » et vrai danger
« J’ai évolué dans un système mafieux orchestré par monsieur Squarcini. Au fond de moi, je n’étais pas tranquille. »
C’est Marlène qui expliquait ça aux enquêteurs. « J’ai fini en voyant le film Merci Patron ! par sentir l’influence d’hommes comme Bernard Squarcini, par sentir Albert Farhat aussi. »
« Un système mafieux » : pendant les journées consacrées à ce volet de l’affaire, les mots traînent, lancinants, et prennent finalement de plus en plus d’épaisseur.
Un « système mafieux » qui a un objectif.
Un objectif politique, d’abord.
Les accusés, régulièrement, en lèvent le voile, poussés dans leurs retranchements par le président Blanchet, qui sait amener les prévenus où il le veut, avec une pointe de fausse naïveté dans la voix. Brisard le lâche, d’emblée : « Très tôt, dès 2011, on a commencé à s’intéresser à Fakir. Ce qui nous intéressait, c’était l’activité politique de Fakir. » Qu’on rappelle : le gars est spécialiste de terrorisme. Quel rapport avec nous ? Il s’étrangle : « Fakir, ils affichent leur objectif de lutte des classes, de guerre du prolétariat ! Ils ont même un page Facebook avec des centaines d’abonnés ! [ndlr : euh, un peu plus, en fait : 178 000] »
C’est qu’on chercherait à se faire connaître, en plus !
« Leur but c’est le chaos ! » Je me demande s’il y croit vraiment à tout ce qu’il raconte, ou s’il est taré, ou hors-sol. Mais ça ne change pas grand-chose : leur idéologie pèse, sur toute cette affaire. « Fakir, c’est des situationnistes marxistes, tout ce qui nous emmerde, quoi… » Je ne suis pas sûr de bien savoir ce que ça signifie, mais là c’est Squarcini qui parle, intercepté sur écoutes. Et s’il veut bien nous qualifier de « joyeux drilles », on ne la lui fait pas, à lui : « Dans tout mouvement, il y a la façade et la face clandestine. »
On pourrait en rire, encore.
Mais non. Parce qu’il n’y a pas que nous, « joyeux drilles », qui les emmerdons, pas que nous qui sommes surveillés, pistés : l’opposition politique, aussi. Squarcini l’a avoué, dans le plus grand naturel, et sans que personne ne bronche, à la barre : « Quand j’ai travaillé pour des gouvernements, on a fait des choses formidables : par exemple, on a anticipé des motions de censure ! »
La salle rigole, même.
Les services de renseignement de l’État pour surveiller l’opposition politique : il n’y a pas un gros problème démocratique, là ?
Encore une fois, on se répète : il y avait presque un côté joyeux, festif, dans tout ça, avec Merci Patron !. Même quand François, après une partie de pétanque dans le parc près de chez lui, recevait un SMS, chaque fois qu’un événement LVMH approchait, pour bien lui rappeler qu’il était surveillé : « Alors la partie, vous l’avez gagnée ou perdue ? »
Même quand il se fait évacuer de force du hall de LVMH après avoir offert un mug à Bernard Arnault : « Le vigile qui m’avait laissé entrer me dit « Si je vous retrouve, toi et ta famille, je vous tue ». À ce moment-là, plus que ma propre peur, j’ai ressenti sa peur à lui, sa peur de Bernard Arnault. »
Même quand ils cherchent l’adresse de François, à tout prix, « parce que s’il venait habiter à Paris, la menace se rapprocherait et il faudrait renforcer la surveillance ».
Mais là où on n’en rigole pas, ou plus, c’est que ça dit beaucoup de leurs méthodes, et de leur philosophie. Serge Halimi, du Monde Diplomatique, viendra en témoigner à la barre : « Bernard Arnault n’aime pas qu’on lui résiste, et il n’aime pas que les hommes politiques lui résistent. Ce qu’ils font de moins en moins. » Ces « grands patrons », ces « capitaines d’industrie », ne supportent pas la moindre voix dissidente, le moindre écho de contestation à leur pouvoir, à leur politique, à leurs manœuvres.
Alors, il faut les faire taire.
Écraser le moindre grain de sable.
On en a eu une illustration, terrible, avec le témoignage de Tristan Waleckx.
Tristan Waleckx, vous connaissez son visage, sans doute : le jeune gars qui présentait récemment encore Complément d’enquête, dont il est devenu rédacteur en chef. Il s’est pointé à la barre sans trop savoir ce qu’il faisait là, à première vue, à demander comment ça se passait, ce qu’il devait raconter. Je me marrais, intérieurement : il attendait quand même de passer depuis cinq heures, il avait eu le temps de préparer son speech ! Avec son air du pote sympa toujours prêt à dépanner, sa barbe de trois jours, il a commencé doucement, mais a rapidement pris ses marques.
Et son témoignage a pesé lourd, a marqué la cour (voir encadré).
Menaces et « chantier sexuel »
Petit flash-back : en avril 2014, Complément d’enquête diffuse un reportage sur LVMH et Bernard Arnault : « L’homme qui valait 30 milliards » (il en « vaut » 180, aujourd’hui). Et là, « on a subi des choses… ». Waleckx cherche un peu ses mots, au début, fait des allers-retours chronologiques. Mais son témoignage cogne, de plus en plus fort.
« Je pars en reportage en Roumanie, parce que Vuitton y fait fabriquer des chaussures qui sont ensuite estampillées made in France, alors qu’elles sont seulement assemblées en France. Ça la fout mal… »
Tristan Walckx fouille dans ses souvenirs.
« Sur place, avec le caméraman on s’aperçoit qu’on est suivis, photographiés. Et quelques instants après seulement, je reçois un coup de fil de Benoît Duquesne, le rédacteur en chef de l’émission à l’époque, qui a eu un appel de Nicolas Bazire, le n°2 de LVMH [à l’époque], qui lui a dit qu’on m’avait pris en photo en train de donner de l’argent à des ouvrières roumaines. Ce qui était évidemment faux. » Benoît Duquesne rappellera Waleckx, à la même période, toujours paniqué : le journaliste aurait fait des choses très graves, « à Bordeaux ». Il est question de tentative d’extorsion de fonds contre Bernard Arnault lui-même. Une plainte est même déposée. Pourtant, le jour en question, Waleckx vérifie, il est à Paris. Mais là encore, LVMH a « des preuves » : à Bordeaux, une camionnette et une équipe de France TV ont été suivies et filmées par ses sbires. Vérification faite, il s’agira de journalistes de France 3 Gironde qui tournaient un documentaire sur… le Cirque du Soleil. Qu’importe : la police, diligente, convoquera à deux reprises Waleckx, qui ne comprend rien à ce qu’il fait là. « Je me suis porté partie civile, puisque j’étais cité par la police, mais je n’ai jamais pu avoir accès au dossier. Par ailleurs, j’ai été très étonné de découvrir que monsieur Arnault avait dit devant les sénateurs qu’il n’avait jamais entendu parler d’une histoire d’extorsion de fonds le concernant, alors que dans cette histoire c’est bien lui qui avait porté plainte… »
Le boss de LVMH révèle sa vraie nature quelques jours plus tard. Waleckx, qui poursuit son enquête, raconte. « On avait des documents qui prouvaient que Bernard Arnault avait payé des impôts en Belgique, contrairement à ce qu’il disait. Je les lui montre pendant l’interview, et ça se passe mal. Il arrache son micro, et m’entraîne dans un coin et me dit « Attention, on sait très bien ce que vous faites, on a des éléments contre vous pour ce que vous avez fait à Bordeaux, alors attention à vous… » Il avait arraché son micro, mais le mien enregistrait toujours. »
Le reportage se poursuit. « Pendant le tournage, le montage, je n’avais jamais vu Benoît Duquesne dans un tel état de panique. Un état totalement anormal, sous pression. Il courait dans la salle de montage, voulait enlever certains passages sur LVMH…» se souvient Waleckx. Jusqu’à apprendre une nouvelle qui le sidère. « Une collègue, Michelle Finn, aujourd’hui à TF1, me dira plus tard avoir déjeuné à cette époque avec Bernard Squarcini, qui voulait monter un « chantier » sur Benoît Duquesne. Un chantier, c’est un dossier : harcèlement sexuel, harcèlement moral… » Jusqu’au bout, des pressions s’exercent, pour supprimer des passages du documentaire, comme celui sur la Roumanie, jusqu’au siège même de LVMH où les journalistes se rendent. Au fil des semaines, ses collègues voient Benoît Duquesne plonger, psychologiquement. Mais le sujet est diffusé, malgré tout, au mois d’avril. « En juillet 2014, Benoît Duquesne, me dira « écoute, on a travaillé sur Sarkozy et la Libye, sur le compte caché de Cahuzac, tout, mais là, avec LVMH, on est tombés sur trop gros. Ils ont la surface financière pour être vraiment méchants »… Il s’excuse de m’avoir mis la pression, on se dit qu’on en reparlera plus tard, que c’était anormal, ce qu’on avait subi. » Avaient-ils réussi, finalement, à monter un « chantier » sexuel sur Benoît Duquesne ?
On n’en sait rien.
Ce qu’on sait, en revanche, c’est que le journaliste, à cette période, se sépare de sa femme. Son couple vole en éclat. Présenté comme « un roc » par ses collègues, il se dégrade physiquement, mentalement. Sa transformation est, pour ses proches, saisissante. « Une semaine après notre conversation, en juillet, il est mort d’une crise cardiaque. »
C’est un silence de plomb qui règne désormais dans le tribunal, à chaque phrase que prononce Tristan Waleckx. Qui conclut : « J’entends dire que Squarcini aurait décidé d’actions contre Fakir tout seul, de lui-même. Ce que j’ai constaté dans mon cas, c’est que Bernard Arnault en personne se tenait au courant de tout, suivait tout de très près. C’est lui qui me dit « Faites attention à vous… ». »
Le lendemain, à la barre, Ruffin reviendra dessus : « Les écoutes révélées par Mediapart, j’ai un temps pris ça à la légère, en mode burlesque. J’ai changé de point de vue quand j’ai vu ce qui s’était passé avec Tristan Waleckx, et ce qu’il a subi de la part de LVMH. J’ai compris que c’était les mêmes pièces d’un puzzle, quelque chose de beaucoup plus grand, et qui pose un vrai problème démocratique. Quand je vois ce qui est arrivé à Benoît Duquesne, à Tristan Waleckx, à Jean-Baptiste Rivoire, je suis content de pouvoir m’exprimer ici devant vous. Et pourquoi je peux le faire aujourd’hui, avec liberté ? Parce que à l’époque, je n’avais pas de compagne, et pas de publicité de LVMH dans Fakir. On ne pouvait pas faire pression sur moi. Finalement, avec Merci Patron !, ils n’avaient pas de prise sur moi. Sinon, j’aurais fini comme Benoît Duquesne. Alors, que se passe-t-il quand il n’y a pas de sanctions ? Ils continuent, ils sont sans limite. Le rôle de la justice et du droit n’est-il pas de leur poser des limites ? »
Jean-Baptiste Rivoire, c’est un autre journaliste, le fondateur de Off-Investigation. Lui, c’est le groupe de Bolloré qui lui est tombé dessus. Il en témoigne lui aussi, à la barre, juste après Waleckx. « Bolloré m’assigne pour le non-respect d’une clause de confidentialité, on me condamne en première instance à payer 150 000 € ! Moi j’ai trois enfants, je bosse seize heures par jour pour payer ce que je dois et nourrir mes gamins. Je crève la dalle dans un pays où on ne peut plus faire de journalisme. Parce que ça fait 40 ans que ça se passe comme ça en France pour les journalistes. »
Thibaut Bruttin, directeur général de Reporters sans frontières, viendra en témoigner, également : « C’est un vrai travail journalistique qu’a mené Fakir avec son documentaire. Que des entreprises très puissantes ou des hommes d’affaires espionnent en amont ce travail des journalistes, on l’avait observé en Europe du Sud ou de l’Est. On le voit maintenant en France, et c’est inquiétant. » L’un des assesseurs posera la question, en ayant déjà une idée, je le soupçonne, de la réponse : « Est-ce que les sociétés d’intelligence économique font peser selon vous un danger sur la démocratie ?

Ruffin : Dans cette affaire, c’est évident. Mais la plus grande menace sur la démocratie c’est que le donneur d’ordres, ici, ne soit pas sur le banc des accusés… Je n’accepte pas qu’on paye dix millions d’euros, 0,02 % du chiffre d’affaires de Bernard Arnault, pour échapper à la justice. » Rivoire avait été direct, lui aussi : « Oui, là, Bernard Arnault achète la justice pour dix millions d’euros, pour ne pas être embêté. Il est où, sur le banc des accusés, Bernard Arnault ? On est dans un théâtre, ici ? »
Épilogue – Docteur Bernard et Mister Arnault : quand le vernis craque
Évidemment.
Évidemment, que c’est le grand absent, Bernard Arnault, celui qui était « très inquiet, très stressé », dixit sa cheffe de cabinet, par le suivi de toute cette affaire.
Mais qui était content, aussi, de l’infiltration, et même que « si Bernard Arnault est content, moi je suis content », avait miaulé, obséquieux, Bernard Squarcini à Karine Billet.
On brûlait de lui poser toutes ces questions. Mais non, il n’était pas sur le banc des accusés – grâce à son chèque de dix millions d’euros, on vous le rappelle. « Utiliser une Convention judiciaire d’intérêt public dans ce genre de cas pourrait organiser une forme d’impunité, organiser un privilège par l’argent », observait Thibaut Bruttin, de RSF. « À ma connaissance, c’est la seule fois, dans la cinquantaine de cas ou la CJIP a été utilisée, qu’elle l’est contre un travail journalistique. Cela peut s’apparenter à un achat d’innocence. C’est un dévoiement. » Il n’est pas le seul à le penser. Antoine Garapon, magistrat, et docteur en droit, s’en étonne, lui aussi. Les avocats lui posent la question : « Dans le cas où il faut des commissions rogatoires internationales, qui sont très compliquées à obtenir, pour du blanchiment de fraude fiscale, on peut comprendre le principe de la CJIP… Mais face à un réalisateur de documentaires et un journal dont la ligne éditoriale est très différente de celle des titres de presse détenus par LVMH, que LVMH obtienne un jugement par CJIP qui ne peut même pas déclarer le groupe coupable… Ça donne le vertige ! Qu’en pensez-vous ?
Antoine Garapon : Cette ordonnance de validation, elle est surprenante, surprenante, surprenante… La CJIP, elle a été instaurée pour que les États-Unis ne jugent plus seuls, à notre place, des affaires de commerce global. C’est très différent de la justice ordinaire ! Là-bas, non, ça n’aurait pas pu arriver. Cela aurait débouché sur un accord de culpabilité avec le procureur, sans doute. Aux États-Unis, qu’on soit patron de presse ou pas, on ne blague pas avec le droit. »
Oui, mais ici, on est en France.
Alors, Bernard Arnault ne sera entendu que comme « simple » témoin, cité par la défense (Fakir et Ruffin, donc).
Et l’audition aura eu une vertu, au moins : faire craquer le vernis.
Jeudi 28 novembre, 9h31.
La salle du tribunal est comble, pleine à craquer.
Forcément.
Le président de LVMH, très entouré jusque-là, s’avance à la barre, veste bleue sombre, cravate, mains dans les poches, un coup d’œil à sa montre, sans un regard pour les prévenus. Il parle d’une voix trop doucereuse au début : personne ne l’entend. Puis déroule sa partition réglée comme du papier à musique.
Préventif, d’abord, et ça commence mal, pour l’acte de contrition : « Je veux rappeler que je suis là comme témoin. Nous avons conclu une CJIP pour échapper au tohu-bohu médiatique dans cette affaire, et nous avons payé pour ça. »
Ignorant, totalement ignorant, ensuite, quand on évoque la tentative de son ancien chauffeur de le faire chanter en menaçant de révéler une « relation extra-conjugale », l’un des autres volets de l’affaire Squarcini, et que le président Blanchet lui demande s’il était « fréquent que [son] groupe fasse appel à d’anciens de la DGSI pour régler ce genre d’affaires ?
Bernard Arnault : Je ne suis pas au courant. C’était Pierre Godé qui s’occupait de ça. […]
Le président : Étiez-vous au courant de l’espionnage de Fakir ?
Bernard Arnault : Non, pas du tout. C’est Pierre Godé qui s’occupait de tout cela. […]
Le président : Mais on a retrouvé un mail échangé entre les prévenus, cité parmi les pièces, disant que « Bernard Arnault a réussi à se procurer un courrier interne à Fakir, je ne sais pas comment il a fait »…
Bernard Arnault : Je n’ai aucun souvenir de ça. […]
Le président : Il existe au sein de LVMH une charte éthique très précise, rigoureuse… Est-ce que ce code d’éthique a été respecté dans cette affaire ?
Bernard Arnault : C’est monsieur Pierre Godé qui s’en occupait. Dans un grand groupe on se répartit les rôles, il avait toute autonomie pour gérer ça. […]
Le président : Est-ce que dans le code éthique, la surveillance d’une association est normale ? Est-ce conforme ?
Bernard Arnault : Ce n’est pas mon rôle aujourd’hui de donner une appréciation sur ce qui s’est fait. Il y avait un responsable [Pierre Godé, donc, si vous n’avez pas suivi], et qui était en charge de tout ça.
Le président : Mais c’est vous le président du groupe.
Bernard Arnault : Il avait les mêmes pouvoirs que moi. Malheureusement, il est disparu, il n’est plus là pour en parler. »
Rappel : Pierre Godé est décédé en 2018. Et Bernard Arnault a une éthique.
Le président : « Mais vous décriviez monsieur Godé comme très respectueux du droit. Alors, quand vous entendez parler d’infiltration de Fakir ?
Bernard Arnault : Je suis personnellement contre l’infiltration. Mais je ne vais pas juger une personne qui est décédée. »
Au bout d’une heure d’audition, on peut le prendre par tous les sens : le patron de LVMH n’était au courant de rien, ne savait rien.
Ne se souvient de rien.
Ça tombe bien : Godé non plus.
Et puis, Bernard le dit : « si j’avais su [que LVMH] voulait infiltrer Fakir, j’aurais mis mon veto. Parce qu’infiltrer une bande de clowns ça ne sert à rien. » En revanche, il peut donner des leçons à tout le monde, où on veut quand on veut, c’est offert par la maison.
Le président : « C’est normal pour un PDG tel que vous de ne pas être au courant ? Y compris pour des affaires qui touchent à votre propre vie privé ?
Bernard Arnault : Monsieur le président, je dois vous expliquer comment fonctionne un groupe comme le mien. […] Je ne voudrais pas être impoli, mais quand cette affaire sera terminée, je vous montrerai mon bureau, avec les dossiers des 75 affaires que je gère en même temps. Alors, quand on me dit qu’on va complètement s’occuper d’un dossier pour moi, c’est un grand soulagement ! » Et Ruffin ? « Monsieur Ruffin, il est bien meilleur comme cinéaste que comme homme politique. Si on se rencontre un jour, il me parlera de cinéma, je lui expliquerai l’économie, je lui apprendrai des choses. »
Le président glisse sur un autre terrain, alors.
Et c’est là que les premières fissures apparaissent.
Le président : « Quels sont vos rapports avec les journalistes ?
Bernard Arnault : (silence) Euh… Ça dépend… Il y a une presse de gauche défavorable à l’économie de marché. Voilà, c’est tout. Elle n’est pas favorable à notre groupe. »
C’est merveilleux : le monde est si simple, pour lui…
Le président : « Vous disiez que vous êtes favorable à la liberté de la presse.
Bernard Arnault : Totalement.
Le président : Pourtant on a eu, outre le témoignage de l’association Fakir, l’infiltration, la surveillance, le témoignage de RSF, et d’autres journalistes, comme Tristan Waleckx.
Bernard Arnault (surpris) : Ah bon ?
Le président : Il avait des éléments prouvant que vous aviez été résident fiscal en Belgique…
Bernard Arnault : C’est faux !
Le président : … Apparemment ça vous a mis dans une colère froide.
Bernard Arnault : Il m’a posé la question sur la Belgique une fois, deux fois, trois fois, je lui ai dit que je m’en allais et je suis parti. »
Il faudra que notre avocat Benjamin Sarfati le relance, sur le sujet : « Monsieur Arnault, vous avez oublié de raconter la fin de l’entretien avec Tristan Waleckx. Je ne dis pas du tout que c’est volontaire… Vous avez dit à monsieur Waleckx : « Vous feriez mieux de faire attention à vous, on a des preuves. Méfiez-vous. » Quand Tristan Waleckx vous dit « C’est quoi cette histoire ? », vous lui répondez « Vous devriez vous méfier, on a des éléments sur vous. » Ces éléments dont vous parlez, vous qui dites être attaché à la liberté de la presse, comment vous les avez obtenus, monsieur Arnault ?
Bernard Arnault : Je n’ai aucun souvenir de tout ça.
Benjamin Sarfati : Mais ça a été enregistré… « Méfiez-vous », est-ce que vous considérez ça comme une menace ? »

Là, le vernis craque, cette fois.
Le patron de LVMH se retourne, dresse
l’index, le ton monte.
La colère gagne.
Bernard Arnault : « C’est totalement faux, je n’ai aucun souvenir de tout ça ! Est-ce que je suis ici pour répondre à des faits qui n’ont rien à voir avec l’affaire ?
Benjamin Sarfati : On est en plein dans l’affaire : quand on se dit attaché à la liberté de la presse, est-ce qu’on peut organiser la filature et la surveillance d’une équipe de France TV, donc la télévision publique, comme l’a fait LVMH à Bordeaux, en pensant qu’elle venait de Paris avec monsieur Waleckx ?
Bernard Arnault : Je n’ai pas à répondre à ces élucubrations débiles !!
Le président : Monsieur Arnault, en tant que témoin, vous avez le droit de ne pas répondre aux questions, mais vous ne pouvez pas les trier.
Bernard Arnault : On m’accuse presque d’avoir tué Benoît Duquesne ! C’est bien le genre de François Ruffin, ça, il veut juste vendre son film, faire du battage médiatique ! Est-il normal que le tribunal se prête à ces manigances ?? » Puis, quelques minutes après : « Si Benoît Duquesne était encore là, je suis certain qu’il témoignerait qu’il n’y avait pas de problème. »
Le voilà qui fait parler les morts, quand il ne peut pas leur renvoyer la faute.
Cette fois, c’est parti, en tout cas.
Le gentil Bernard s’est transformé en un homme cassant, coléreux, qui n’aime pas qu’on le contredise. Me Sarfati enfonce le clou : « Monsieur Arnault, vous avez déclaré, devant la représentation nationale, sous serment, c’était une commission d’enquête du Sénat sur la liberté de la presse : « Nous avons été pris dans cette affaire dans laquelle nous n’avons rien à voir ». Alors que vous apparaissez à toutes les pages dans ce dossier ! Ce que vous avez dit devant la représentation nationale est donc une contre-vérité.
Bernard Arnault : Je ne veux pas répondre à cette question. »
Ce sera la rengaine, désormais, puisqu’il a compris que rien ne l’oblige à répondre en tant que témoin. Il ne sait rien, mais Bernard Squarcini le tient au courant, au téléphone, de la situation ? « Je ne veux pas répondre à cette question. » Sa promesse, non respectée, de maintenir les emplois à Boussac, qu’il a démantelé pour récupérer Dior ? Les centaines de licenciements ? Le chômage, l’usine désaffectée, les Restos du cœur qui doivent ouvrir une antenne sur place ? « Je ne répondrai pas à ces questions. »
Jusqu’au craquage, complet, sidérant : « Les attaques contre moi, elles sont économico-politiques ! C’est parce que l’idéologie socialo-marxiste et trotskiste n’aime pas qu’un grand groupe réussisse dans le monde entier et embauche ! J’ai créé 190 000 emplois, est-ce que ça vous suffit ? Est-ce que ça suffit à monsieur Ruffin et qu’il arrête ses imbécilités ? »
Les mots tombent drus, désormais. Plus question de voix doucereuse, de sourires en coin, de langage châtié. Tout ça n’est qu’« imbécilités », « débilités », « élucubrations ».
C’est étonnant, de voir un homme au-dessus de tout, qui n’a pas l’habitude d’être contredit, ou même questionné, réagir aux questions contradictoires dans une enceinte de justice.
Bref : on en restera là.
Bernard Arnault quittera la salle et le tribunal de Paris par une porte dérobée, rejoignant ses hautes sphères, ces sommets d’où il contemple le monde de si haut qu’il ne le voit pas, ne le connaît pas, ne le comprend pas. Le procureur requerra quatre ans avec sursis, cinq ans d’interdiction d’activité et 300 000 € d’amende contre Squarcini, deux ans avec sursis et jusqu’à 100 000 € d’amende pour les autres.*
On pourrait en rire, de tout ça. Et je dois avouer, on a ressenti un petit, un furtif, sentiment de revanche en voyant le PDG de LVMH s’énerver à la barre, une revanche pour les infiltrations, pour les barbouzes, pour leurs manigances sordides, et surtout pour les salariés licenciés de Boussac, pour les employés licenciés d’Ecce, le sous-traitant victime de délocalisation, et tous les autres.
Un sentiment furtif, déjà passé.
Car la vraie question, qui est aussi une leçon, après ces quelques jours de procès, elle est là : quel monde voulons-nous ? Celui d’un groupe privé tout-puissant, qui organise les licenciements ? Celui de l’espionnage, de la surveillance de ceux qui ne pensent pas comme eux, qui voient simplement la vie autrement ?
Celui des pressions, si besoin des menaces, avec ces vies laminées qui en résultent, quand des voix contraires se font entendre ?
Celui de l’impunité organisée, achetée, ensuite ?
Ou d’autre chose pour notre pays ?
Une société différente, où chacun doit répondre de ses actes, quel que soit son statut ? Où l’argent ne ferait pas justice ?

*Mise à jour, 7 mars 2025 :
C’est la condamnation d’un système, celui où la première fortune de France file plus de deux millions d’euros à l’ancien premier flic de France pour espionner un journal indépendant et son rédacteur en chef. Car oui, Squarcini et les barbouzes de LVMH ont été condamnés par le tribunal correctionnel de Paris, enfin! Condamnés pour avoir fait suivre, écouter, infiltrer, espionner Fakir et François Ruffin à l’époque de Merci Patron!, et pour avoir utilisé les moyens de l’État à cette fin: quatre ans de prison dont deux ans ferme et 200 000 euros d’amende pour Squarcini. deux trois ans de prison dont un an ferme pour ses complices, Hervé Séveno et Jean-Charles Brisard, deux ans dont six mois ferme pour Albert Farhat, exécuteur des basses œuvres.



