« Les manuels scolaires, on n’en a toujours pas. Et on est mi-octobre… Il n’y a jamais de papier toilette, des toilettes sont fermées depuis des années, d’autres ne ferment plus, les poignées sont bloquées donc tu peux rester coincé… Rien pour les serviettes hygiéniques non plus. Pas assez de tables et de chaises, on étouffe pendant les canicules et on sort les doudounes l’hiver… C’est des conditions pour étudier, ça ? » Ce samedi 17 octobre, en me rendant à la manifestation parisienne, je me souvenais des mots de Kahina. De Rosny-sous-Bois à Lens, les lycéens nous font remonter la même colère.En sortant du métro, je tombe justement sur un lycéen, avec la pancarte « on va plonger sous Marine ». Derrière lui, une poignée de vélos brûlent, il n’est même pas 14h00… Au bout de la rue, la place de la République est déjà plongée sous les lacrymos et une épaisse fumée. Avec mes amis, on décide de contourner la place, bloquée, pour suivre le cortège longeant le canal Saint-Martin. Deux souvenirs me reviennent. Cet été, la lutte des classes pendant la canicule, les jeunes qui sautent dans le canal. Le mouvement des Gilets jaunes, quand je vois le cortège spontané s’élancer.
Lycéens, Gilets jaunes et blouses blanches.
Dans les rangs, les lycéens forment le gros des troupes, mais pas que : des Gilets jaunes venus en famille, des blouses blanches de soignantes, des profs avec leurs élèves, des militants des quartiers populaires, des chasubles rouges de la CGT… Le cortège qui démarre est massif, populaire, et festif : le groupe de lycéens qu’on suit est en train de danser. Sur du Tiakola, Mélo Décalé. Les sourires et le soleil sont de sortie. Les pancartes ? « Et notre avenir ? », « Non à Parcoursup», « Sauvez l’École », « + de Services publics, – de milliardaires », « merci », « 100 milliards de fraude fiscale, rendez l’argent bande de racailles ! », « Nos voix à écouter, nos droits à protéger, vos faits à vérifier », « Au nom de dieu, c’est la civilisation », « Bismillah c’est la lumière », « ça c’est ma France »… Les drapeaux français sont de sortis, se mêlant aux Gilets jaunes et aux drapeaux pirates, symbole des soulèvements de la Gen Z à travers le monde.

Pas vu à la télé
Mais de tout ça, vous n’entendrez pas parler à la télé. Le soir, en rentrant chez moi, je fais mes devoirs : j’allume le JT. Celui de France 2. Pendant les quatorze premières minutes, pas un mot de tout ce que j’ai vu ce samedi. Pas un mot sur les 99 % des cortèges massifs, populaires et festifs qui ont rassemblé 800 000 personnes à travers les rues du pays. À la quinzième minute du JT, un éclair passe, pendant une minute, on entend deux revendications. Pour mieux revenir, une minute plus tard, aux mêmes images de violences.
Au JT de France 2, seulement 8 % du temps d’antenne consacré aux revendications des lycéens.
Acrimed a justement analysé les JT de France 2, du lundi 28 septembre au jeudi 1er octobre 2026. Dans un article intitulé « Au JT de France 2 : poubelles brûlées partout, revendications nulle part », le détail du temps d’antenne est le suivant : 78 % consacré aux violences (incendies, poubelles, affrontements…), 12 % aux polémiques et accusations contre LFI, 8 % aux revendications des lycéens, 3 % aux violences policières, 2 % à la vie du mouvement. Vous avez dit « biaisé » ?
Mais qui est encore surpris de la diversion médiatique ?
Le même mécanisme est à l’œuvre depuis combien d’années ?
Parce que voyez-vous, on a fait une liste (non exhaustive) des mouvements sociaux, depuis qu’Emmanuel Macron est au pouvoir : contestation des ordonnances Travail (2017), manifestations contre la mise en place de Parcoursup (2018), mouvement des Gilets jaunes (2018-2019), mobilisation contre la réforme des retraites (2019-2020 puis 2023), manifestations contre la loi « Sécurité globale » (2020), révoltes après la mort de Nahel Merzouk (2023), révolte du monde agricole (2024), soulèvement en Nouvelle-Calédonie (2024), mobilisation contre le « permis de tuer » (2026), sans oublier les mobilisations écologistes ayant émaillé dix ans de Macronie, des marches pour le climat (2018-2021) aux rassemblements contre les mégabassines (2023) et l’autoroute A69 (2023-2026), en passant par la mobilisation contre la loi Duplomb (2025), et aujourd’hui l’A412…

Leur réponse : la répression.
La réponse du pouvoir à ces dix ans de luttes ? Leur point commun ?
Les violences policières, les yeux crevés, de Manu gilet jaune valenciennois à cette jeune lycéenne qui a perdu un œil à Mulhouse ce samedi, les mains arrachées, celle d’Evan, début octobre à Lens, un gamin de quinze ans…
La seule réponse ? Les matraques, canons à eau, tirs de LBD, grenades lacrymogènes.
Alors que les mêmes images tournent en boucle depuis samedi dans les médias, rappelons-nous de cette citation de Jaurès : « Oui, la violence c’est une chose grossière, palpable, saisissable chez les ouvriers : un geste de menace, il est vu, il est retenu. Une démarche d’intimidation est saisie, constatée, traînée devant les juges. Le propre de l’action ouvrière, dans ce conflit, lorsqu’elle s’exagère, lorsqu’elle s’exaspère, c’est de procéder, en effet, par la brutalité visible et saisissable des actes. Ah ! Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis-clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers ; ils décident que les ouvriers qui continueront la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connues des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. Cela ne fait pas de bruit. »



