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Journal fâché avec tout le monde. Ou presque.

« Faut qu’on les tue ! » : Sainte-Soline, vécu de l’intérieur.

« J’espère que t’en as éborgné ! » Médiapart et Libération ont révélé, ce 5 novembre, les vidéos, filmées par les forces de l’ordre et jusque-là gardées secrètes, des mobilisations en opposition à un projet de méga-bassine, images terribles et accablantes de gendarmes censés assurer le calme. C’était en mars 2023. Ça m’a rappelé ma visite chez Valérie et Christian, juste après. Eux étaient sous les grenades, justement, à Sainte-Soline…

Publié le 6 novembre 2025

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« J’en ai encore la nausée. Je suis pas bien, depuis samedi… »

C’était fin mars 2023. J’étais venu rencontrer, dans la Vienne, les femmes de ménage en grève dans la centrale nucléaire de Civaux, un combat formidable, émouvant, qu’on vous avait raconté ici. Avant d’aller sur le site, le lendemain, j’étais hébergé, comme on l’est souvent à Fakir en reportage, chez d’autres gens formidables, des abonnés, Valérie et Christian. Un couple tranquille, la bonne soixantaine, je dirais.

Mais je sentais bien qu’ils n’étaient pas dans leur assiette.

Ils avaient besoin de parler, en tout cas.

Avant de rejoindre ma chambre, on avait causé, un moment.

Fakir : « Vous étiez à la manif, ce week-end, c’est ça ?

Chrtistian : Oui, oui… Tout avait bien commencé, pourtant. On avait rendez-vous dans un champ mis à disposition par un cultivateur, à quelques kilomètres de Sainte-Soline et du site de la bassine. Plein de gens, des milliers, s’étaient réunis là. Il y avait du monde, des jeunes, des enfants… On est partis vers 13h, on a fait dix kilomètres à pied, à travers les champs, pour arriver sur le site. Plusieurs cortèges se sont rassemblés. Il était 15h. Et là, on s’aperçoit qu’on était combien ? 25, 30 000 ? C’était vraiment énorme. Tout le monde est arrivé sur place, il n’y avait aucun barrage en amont, c’était simple.

– Et donc ?

– Une fois sur place, on voit qu’il y a des camions de police partout autour, des bus, des voitures de gendarmerie, des camions militaires bâchés, des camions lanceurs d’eau, et deux blindés de dernière génération. Bon… »

Fakir : « Ça rassure pas forcément, c’est sûr.

Christian : Moi, j’étais prêt à aller les voir. La dernière fois, en octobre, j’étais allé discuter avec eux. Bon, il y en a qui sont urbains, parmi les forces de l’ordre, ils te répondent, y en a même un qui m’avait demandé un autocollant, à un barrage ! Mais d’autres, tu vois que ce n’est même pas la peine d’essayer de discuter. Ils te lancent un regard… Bref, cette fois, ça ne semblait pas possible de les approcher. Je suis resté à deux cents mètres, mais Valérie, elle, elle est allée devant, en tête du cortège. Et d’un coup, on a vu des quads faire le tour de l’ensemble des manifestants, pour nous encercler, et passer derrière nous. Ils étaient deux sur chaque quad : un qui conduisait, et un autre debout, qui tirait avec un fusil à LBD. Et là, ils ont commencé à nous canarder. Ils tiraient partout, même là où des gens étaient à terre et se faisaient soigner. D’autres personnes se mettaient devant pour faire rempart et qu’ils ne touchent pas les blessés. Il y avait des LBD, des grenades de désencerclement… Valérie s’en est pris une, elle a été blessée à la jambe, elle a reçu des éclats incandescents. Elle a été brûlée au mollet, et ça fait une petite nécrose. Tu te dis que si tu prends ça dans la tête ça te fait comme à Rémi Fraisse… C’était horrible. »

C’était horrible, et c’était pensé, voulu, organisé, on en a désormais la preuve avec les vidéos de Libé et Médiapart, et les enregistrements, glaçants, des caméras-piéton des gendarmes eux-mêmes, oubliant qu’ils sont filmés, enregistrés : « Mets-leur une GM2L [NDLR : une grenade] dans la gueule !! », « Faut qu’on les tue !! », « J’espère que t’en as éborgné ! », « Tirs tendus, tirs tendus, tirs tendus !! » [NDLR : ce qui est interdit, normalement, seuls les tirs « en cloche » étant autorisés.] Et on vous passe les insultes, les «enculés», «pue-la-pisse», « sales chiens », « bande de merdes », envoyés aux manifestants.

Glaçant, écœurant, effrayant : des forces de l’ordre non pas, ici, au service de la population, mais d’un pouvoir qu’il s’agit de maintenir en place contre toute forme de contestation.

Valérie et Christian sont séparés, dans la fumée, dans la cohue. C’est Valérie qui poursuit, maintenant, qui raconte ce qu’elle a vécu : « Je suis un peu traumatisée, là, je dois dire… J’étais avec un groupe qui approchait de la bassine, mais on était à quoi ? Deux cents mètres environ du trou, et des grenades ont commencé à arriver. Les premiers tirs sont arrivés des forces de l’ordre, même la LDH qui avait des observateurs sur place le dit. Je ne comprends pas pourquoi ils ont fait ça, y avait aucune raison… Ils ont eu peur quand les premiers manifestants sont arrivés ? Ils ont commencé à tirer des lacrymos, des grenades de désencerclement. On n’y voyait plus rien du tout, à cause de la fumée blanche. On était obligés de regarder en l’air pour éviter les grenades qui tombaient, mais aussi de courir pour fuir les lieux ? Sauf que tu peux pas regarder en l’air et courir en même temps. Et en même temps, les quads sont allés sur les côtés des manifestants et ont commencé à tirer des LBD. Je suis revenue assez vite vers l’arrière, j’avais pris un éclat dans le mollet, cinq petits impacts, mais bon, c’est presque rien. J’ai vu des gens blessés à la tête, couchés par terre… »

Les gendarmes s’en vantent, ce jour-là, tiennent les comptes, même : «J’ai tiré sept LBD, j’en ai couché au moins quatre des mecs.» «J’ai mis une pleine tête avec une grenade 100-mètres, je l’ai bien vu !»

Christian s’en souvient. « Ce sont les forces de l’ordre qui ont tiré en premier. Tout ça, ça a bien démarré des flics, oui. De l’avis de toutes les personnes qui étaient là, de toutes celles avec qui j’ai parlé, il n’y a pas eu d’élément déclencheur, si ce n’est le nombre de manifestants. Les jeunes avançaient pour aller vers la bassine, mais ils ne faisaient rien de provoquant. Ils voulaient juste aller vers le trou, et y a même pas les bâches dans la bassine, donc ils ne pouvaient rien dégrader ou abîmer de toute façon… Des centaines de grenades ont été lancées, ça n’arrêtait pas, il y avait de la fumée blanche partout. On n’aurait jamais cru qu’ils tireraient sur des manifestants pacifiques ou sur une ambulance. Ils vont dire que c’est pas vrai, qu’il y avait des cocktails Molotov, des boules de pétanque, etc. J’ai vu un gars revenir de l’avant, soutenu par deux copains, il boitait. Un gars a laissé un bout de son pied dans sa chaussure quand il l’a enlevée. Et Valérie, je ne savais pas où elle était. Je l’ai retrouvée un long moment après, bien plus tard. Elle était blessée à la jambe, elle avait pris des éclats. Mais ça allait : pour d’autres, c’était bien pire. J’ai reçu plein de messages, de témoignages… Les street medics n’arrivaient quasiment pas à approcher les blessés pour les soigner. L’une d’elles a soigné un jeune qui avait pris une grenade sur le visage. Il avait un trou, un vrai trou, sous l’œil. Elle pense que son œil est foutu. Et qu’elle, elle ne pourra pas se remettre de ce qu’elle a vu. »

Ce jour-là, il y aura eu deux cents blessés parmi les manifestants, dont quarante graves, et deux dont le pronostic vital sera engagé. Enfoncement oculaire, mâchoires arrachées, tout y passe. 4000 grenades sont tirées en moins de deux heures, soit plus d’une grenade toutes les deux secondes. Gérald Darmanin, alors ministre de l’intérieur, avait prévenu, avant même la mobilisation, qu’il s’agissait d’actions de « l’ultra gauche et de l’extrême gauche », et que « ce ne sont pas les forces du désordre qui vont l’emporter ».

Christian reprend : « Un long moment après [les tirs des gendarmes], un cocktail Molotov est parti des rangs des manifestants. On l’a reconnu car lui, au contraire, avait une fumée noire qui tranchait avec les autres. Et puis, j’en ai vu d’autres partir, et puis j’ai vu un bus des forces de l’ordre cramer. Et j’en suis venu à être content. J’en suis désolé. Mais quand tu subis ce qu’on a subi, oui, j’en suis arrivé là. Mais j’étais pas venu pour ça… »

L’Inspection générale de la Gendarmerie nationale, la « police des gendarmes », en gros, détenait les vidéos, depuis deux ans et demi. Elle n’a pas alerté la justice, n’a signalé aucun des faits. Comment faire confiance, dès lors, à l’institution ?

Christian : « Un militant l’a dit : s’il n’y avait pas eu de gendarmes, ce jour-là, y aurait pas eu de dégâts. Ils faisaient quoi, là ? Ils défendaient un trou… Un trou privé. Faut pas déconner : y avait 30 000 personnes qui manifestaient. C’est pas bien payé, un manifestant… Des gens qui voulaient juste aller dans un trou pour dire qu’ils étaient pas d’accord… Quand on est rentrés, le soir, on s’est retrouvés avec le dispositif qui était initialement prévu pour l’après-manifestation : des concerts, des divertissements… Mais personne n’avait vraiment envie de faire la fête. Alors, une cellule de soutien psychologique a été mise en place. Elle a fait un travail formidable. »

Pas suffisant pour effacer des traces qui ne disparaîtront jamais. « Le dimanche a été assez dur, j’étais encore choquée », a soufflé Valérie. « Ils sont censés agir avec discernement. Mais là, ils ont tiré, sur des jeunes, des moins jeunes, des enfants. Le cortège était bon enfant, y avait des musiciens, des gens avec des bouées autour de la taille, c’était marrant. Les forces de l’ordre que j’ai vues, à Sainte-Soline, c’était pas les forces du maintien de l’ordre… »

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