« J’espère au moins qu’avec tout ce qui s’est passé cet été, les incendies, les canicules, ils vont avoir une prise de conscience… » Les paroles de Pierre se sont un peu perdues, dans le train qui nous ramenait d’Amiens, ce lundi soir. Je me suis marré, sans même avoir vraiment besoin de m’expliquer. « Tu crois vraiment à une prise de conscience écologique chez nos dirigeants ? »
Quelque 130 000 hectares de forêt ont brûlé en France en 2026, aux dernières nouvelles. Ce qui correspond à 200 000 terrains de foot environ, pour mieux se rendre compte, même si vous n’aimez pas le ballon rond. L’eau brûle, aussi, ou presque : les océans n’ont jamais été aussi chauds. Les canicules, vous les avez vécues, ont cramé le pays, épuisé les corps quand elles n’ont pas provoqué des morts.
Et nos dirigeants prendraient conscience de la gravité de la situation ? Mettraient en œuvre les mesures nécessaires pour que cela ne se reproduise pas, pour à court terme atténuer les dégâts du changement climatique, et à long terme le limiter, le contenir ?
Non.
Bien sûr que non.
Parce que, contrairement à ce qu’on nous répète, à ce que peuvent ânonner les présentateurs télé, non, nous ne sommes pas « tous sur le même bateau » face au changement climatique. Surtout, ne pas croire Yann Barthès, le présentateur de Quotidien, quand il nous assure depuis son studio climatisé qu’« on est tous logés à la même enseigne : si vous croisez Bernard Arnault, il aura chaud. Si vous croisez un ministre, il aura chaud, aussi chaud que votre voisin du dessous ou du dessus… »
La crise climatique et les réponses qu’on y apporte, c’est la version écologique de la lutte des classes. Elle l’accentue, la renforce, la prolonge.
D’un côté les plus précaires, qui le subissent ce changement climatique, un peu partout dans le monde. De l’autre ceux qui s’en foutent, convaincus que leur fortune leur permettra d’en éviter les conséquences. Et qui s’en foutent d’autant plus qu’ils en sont responsables, souvent. C’est ce qu’on vous raconte dans ce canard, dans nos pages centrales :
– Dans le monde, les 10 % les plus riches sont responsables de 77 % des émissions de CO2. La moitié la plus pauvre de l’humanité n’en génère que 3 %.
– Selon l’ONG Oxfam, chez les 0,1 % les plus riches, on émet 800 kg de CO2₂ par jour et par personne. En gros, ce que vous émettez en un an.
– L’Organisation météorologique mondiale, une agence de l’ONU, a calculé que depuis 1970 plus de 91 % des décès liés aux catastrophes climatiques surviennent dans les pays en développement : les populations les moins responsables du réchauffement sont les plus exposées à ses conséquences.
Cette opposition, presque invisible, elle se poursuit de manière concrète, à l’Assemblée, sur la scène politique française. Parce que les partis représentent et défendent des intérêts qui ne vont pas tous dans le même sens, qui, non, n’avancent pas « tous sur le même bateau ».
Quels visionnaires !
Qu’on regarde, à la loupe, quelques-uns des votes récents, dans l’Hémicycle…
Recruter davantage de pompiers professionnels ? Tous les groupes de gauche ont voté pour, en juillet 2022. Toute la droite, LR, Macronie, Horizons, Modem, a voté contre. Le RN s’est abstenu. Faire contribuer les compagnies d’assurances au budget des pompiers (novembre 2025) ? Tous les groupes de gauche ont voté pour. Toute la droite, LR, Macronie, Horizons, Modem, RN, UDR, a voté contre.
On vous raconte aussi, dans ce canard, les 50 millions d’euros de crédits pour la sécurité civile supprimés sous le gouvernement de Gabriel Attal, en 2024. Qui ont annulé la commande de deux Canadairs. Quels visionnaires !
Et les camions citernes pour les forêts, dont Macron avait promis de renouveler la flotte ? La France en a perdu près de 1000, soit moins 20 %, en vingt ans.
Quels visionnaires !
Et la promesse en 2022, par Gérald Darmanin, d’une base aérienne dans le Sud-Ouest pour mieux lutter contre les feux, mais enterrée depuis ?
La suite est déjà en marche : annoncé fin juin, en pleine canicule, le plan gouvernemental d’adaptation des écoles au réchauffement climatique est déjà amputé de 40 millions d’euros. Quels visionnaires…
Des votes et des choix, économies de bouts de chandelle, qui selon eux (mais le croient-ils vraiment ?) mèneront la France vers l’horizon rêvé des profits illimités et de la croissance infinie. Mais ne nous y trompons pas : ce sont des votes, des choix, des décisions de classe, qui d’abord protègent les uns et leurs intérêts, les plus riches et les firmes, au détriment des autres, les gens, et souvent les plus précaires.
Qui protège TotalEnergies, par exemple, dont les profits ont flambé, plus 11 milliards de bénéfices nets sur le seul premier semestre 2026, Total qui a annoncé 45 nouveaux projets fossiles dans 26 pays. Total dont 97 % de la production d’énergie tient déjà dans les hydrocarbures, et qui va l’augmenter encore, allez, 6 milliards de dollars de plus annoncés pour de nouveaux projets pétroliers et gaziers, pour « générer le cash de la compagnie », promet son rapport annuel. Petit rappel, ici : Emmanuel Macron, le 14 juillet 2023, a élevé Patrick Pouyanné, PDG de Total, au rang d’officier de la Légion d’honneur…
J’avais hésité à titrer ce papier « Allons enfants de l’apathie ». Ludo, notre maquettiste à Fakir, aimait bien (il devient fan de jeux de mots, je crois). J’hésitais, car ce titre n’est qu’à moitié juste : on n’est pas dans l’apathie, chez nos dirigeants, mais dans une politique, une guerre des classes pensée, planifiée, pour les profits, contre les gens.
L’apathie, c’est en revanche celle dont ils veulent nous affliger, par laquelle ils veulent nous endormir, en nous faisant croire qu’ils s’inquiètent du problème. Qu’on serait « tous sur le même bateau ». C’est le prolongement du rapport, déjà cité ici, que Samuel Huntington remettait en 1975 à la Commission trilatérale, qui réunit les élites dirigeantes japonaises, américaines et européennes. Sa substance, sa conclusion, ses conseils pour remédier aux revendications des populations ? « Ce qui est nécessaire est un degré plus grand de modération dans la démocratie. Le bon fonctionnement d’un système politique démocratique requiert habituellement une certaine mesure d’apathie et de non engagement d’une partie des individus et des groupes. »
Ne nous réveillons pas trop tard, tout de même, face à eux : le feu est là, qui brûle, à tous les niveaux.



