Le pire des hamsters

par François Ruffin 26/10/2020 paru dans le Fakir n°(94) Juillet-Août

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« Nous sommes tous remplaçables. » Pipeau. Ce qu’un militant ne fait pas, personne ne le fera.

« Produire plus pour gagner plus pour consommer plus… On est comme des hamsters dans une roue, qui pédalons pédalons pédalons… Ça tourne en rond, croissance, concurrence, mondialisation… Maintenant, pour notre bonheur, la question c’est : comment on sort de cette cage ? » C’est une métaphore que je ressasse, le hamster, de livres en plateaux télés, de discours à l’Assemblée en studio de radio. L’ironie, bien sûr, c’est que le pire des hamsters, c’est moi… qui crie aux autres, au monde entier, de quitter la roue alors que je pédale plus vite qu’eux, plus longtemps qu’eux !
Que je fasse la liste des projets en cours : Fakir bien sûr, un film avec Gilles, un livre Pour une Police de la confiance, un autre sur la maternité, un troisième sur les métiers du lien, le GUTTP‑FPE (vous verrez à quoi rime ce sigle digne d’un groupuscule maoïste, après scission), un quatre pages sur la 5G, un Dépu’Tour à prévoir… Je la perçois bien, l’absurdité de ce trop-plein.
D’où ça vient, cette orgie ? Intimement, d’une peur de l’ennui, mais la psychologie, c’est pas le lieu ici.

Une conviction, d’abord : « Nous sommes tous remplaçables », c’est du bidon. Ce que nous ne faisons pas n’est tout simplement pas fait. Je veux dire, professionnellement, le juge est remplaçable, l’éboueur est remplaçable, le dentiste est remplaçable, il y a des écoles, des formations pour ça, et tant mieux. Mais chez les militants, l’article que je n’écris pas, le dossier que Cyril ne rédige pas, le tract que vous ne diffusez pas, etc., ce ne sera fait. Parce que nous ne sommes pas si nombreux, comme activistes.
« Ami, si tu tombes,
Un ami sort de l’ombre
À ta place… »

Ça me paraît très optimiste, comme refrain. Dans notre camp, sans honneur à distribuer, sans argent pour rétribuer, quand on tombe, souvent, personne ne nous remplace. Des sections syndicales, des associations, naissent, vivent, meurent, ou périclitent, grâce, à cause d’une femme, d’un homme. Bien loin de la grande Organisation aux éléments interchangeables.

Peut-être, enfin, que nous sommes habités d’une énergie du désespoir. On le voit bien, le désastre politique qui nous arrive droit dans la figure, 2022 bis repetita. Et c’est rien, comparé à la cata climatique en cours. Et bizarrement, le destin, ou notre instinct, nous a placés pour un temps en un lieu de petite influence… Alors, on se secoue comme on peut, avant l’irréparable, même si réparer, si ça se trouve, c’est déjà foutu. Et comme le noyé, dans la panique, agite ses bras, ses jambes, crie à l’aide, au secours, on produit, des mots, encore des mots, puisqu’on ne sait faire que ça écrire, écrire le réel, écrire l’espérance, qui tient bon, malgré tout, sinon on abandonnerait…

Bon. Au moins sommes-nous vivants. Quand on voit les Castex en face, ces âmes mortes, à la langue morte, et qui voudraient nous faire lâcher par l’ennui... Voilà leur arme de découragement massive : le bâillement !

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