« On est là ! », la genèse

par François Ruffin 24/02/2020 paru dans le Fakir n°(92) Date de parution :

Version imprimable de cet article Version imprimable Enregistrer au format PDF

On a besoin de vous

Le journal fakir est un journal papier, en vente dans tous les bons kiosques près de chez vous. Il ne peut réaliser des reportages que parce qu’il est acheté ou parce qu’on y est abonné !

« On est là ! On est là !
Même si Macron le veut pas,
Nous on est là ! On est là ! »
Comment ces vers étaient nés ? Comment ces rimes étaient devenues l’hymne des Gilets jaunes ? C’était un mystère. Jusqu’à Clément…

Cet article est en accès libre et offert à nos lectrices et lecteurs. Mais notre journal, sans actionnaire et sans publicité, est, lui, bien en kiosque !
La suite à lire, dans notre journal actuellement en kiosque :
▶ Abonnez-vous : http://bit.ly/fakir-abo
▶ Commandez le n°92 : http://bit.ly/fakir-en-kiosque
▶ Le sommaire du numéro : http://bit.ly/fakir-sommaire
▶ Chez votre kiosquier : http://bit.ly/fakir-kiosques

« On est là ! On est là !
Même si Macron le veut pas,
Nous on est là !
Pour l’honneur des travailleurs,
Et pour un monde meilleur,
Même si Macron le veut pas,
Nous on est là ! On est là ! »

Quand ce chant a résonné, dans les cortèges de Gilets jaunes, l’hiver dernier, ça m’avait ému. Et rassuré. Que de ce bordel foutraque, lancé sur Facebook par des fans de tuning, qui rassemblait tous les pas contents de chez nous, qui mêlait prix du gasoil, macronarchie, accords de Marrakech, que de ce bazar sorte, dès décembre 2018, dès le troisième « acte », un refrain aussi clairement progressiste, de gauche, ça me mettait de l’humidité dans les mirettes. Mais comment ces quelques vers étaient nés ? Comment ces rimes étaient devenues l’hymne des Gilets jaunes ?
C’était plus qu’un mystère : un miracle.

Fin décembre, place de la gare, à Amiens, je me suis rendu au Noël des cheminots. J’étais annoncé. Les Pinçon-Charlot étaient invités. En soutien, bien sûr, aux grévistes contre les retraites. J’ai salué les copains du coin, Christophe, Jimmy, Gilles, et les autres. « T’as vu les efforts que je fais pour voir mon député ! » C’est Clément, qui m’a alpagué, rigolard. Une masse, lui, une montagne sur pattes. Depuis une dizaine d’années, à peu près, que je le connais, en mon for intérieur j’ai toujours songé : « Le jour où j’ai besoin d’un service d’ordre, on ne l’oublie pas, ce colosse. Même s’il a l’air gentil, c’est dissuasif. » Il bosse à Lyon Part-Dieu, « Mon boulot, c’est de raccrocher les wagons », mais il remonte souvent en Picardie, revoir ses parents : « Ma semaine de congé, je l’ai passée à t’organiser cette petite sauterie… »
Durant la « sauterie » éclate un « On est là ! Même si Macron le veut pas… », et je lui confie, à Clément, combien ce refrain m’émeut, combien il relève pour moi du « miracle », combien son surgissement parmi les Gilets jaunes relève pour moi du « mystère »
« Ah, alors je vais t’éclaircir un peu le mystère… Y a cinq ou six ans, je me trouvais à Lyon avec un prof d’histoire, lensois d’origine, qui se prénommait François comme toi. On boit des bières belges ensemble, on cause de l’Amérique latine, on joue aux échecs, on échange nos idées socialistes, communistes, on se vanne entre Picards et nordistes, comme deux exilés dans la bourgeoise cité. À un moment, on est ivres, on se met à chanter, et comme François était un fervent supporter des sang et or, ça devient son hymne :
« On est là ! On est là !
Même si vous le méritez pas,
Nous on est là !
Pour l’amour du maillot,
Que vous portez sur le dos,
Nous on est là ! »

Le Racing Club de Lens, c’est le club de mon enfance. Une ou deux fois l’an, avec mon père et ses collègues de Bonduelle, on se rendait en car au stade Bollaert, et à coup sûr, il y avait plus belle équipe, plus talentueuse, mais justement : nous étions des travailleurs, des laboureurs, et je m’identifiais à Tony Vairelles, courant partout, de la première à la dernière minute, ne lâchant rien, perdant ou gagnant mais suant sang et eau. Et le terrain, bon, n’était que la moitié du spectacle, l’autre venait des tribunes, avec les drapeaux qui flottaient, avec les chœurs qui montaient, entonnant la Lensoise :
« Allons enfants de la patrie
Le jour de gloire est arrivé
Contre nous de la tyrannie
L’étendard Sang et Or est levé ! »
, avec ces hommes qui brandissaient leurs casques de mineurs, avec surtout, à la mi-temps, le second hymne qui résonnait :
« Au nord, c’étaient les corons,
La terre c’était le charbon,
Le ciel c’était l’horizon,
Les hommes des mineurs de fond… »

C’est un frisson, qui me parcourait, les poils qui se levaient, les larmes qui me montaient aux yeux, parce que je suis sentimental, oui, « on ne fait pas de politique-histoire, expliquait le supporter de l’Inter Antonio Gramsci, sans cette passion, c’est-à-dire sans cette connexion sentimentale entre intellectuels et peuple-nation », et c’est sans doute là que je l’ai éprouvée, cette « connexion », cette appartenance, aussi fantasmatique, aussi mythologique fût-elle.
C’est dans cette enceinte, donc, qu’à l’automne 2012 a résonné le premier « On est là ! », en cette piètre saison pour les Sang et Or, alors que les finances du club tanguaient, alors que les entraîneurs valsaient, alors que le président cherchait des capitaux jusqu’en Azerbaïdjan !
« On est là ! On est là !
Même si vous le méritez pas,
Nous on est là !
Pour l’amour du maillot,
Que vous portez sur le dos,
Nous on est là ! »

Les matches étaient piteux, mais ils chantaient encore, droits, debout, vivants, malgré la défaite, les défaites.
« À toutes les soirées, donc, avec mon copain François, on entonnait ça, dans les rues, dans les bars, et ça prenait les copains comme une contagion… Au printemps 2018, quand se déclenche le mouvement des cheminots contre le ‘‘Nouveau pacte ferroviaire’’, on décide de réécrire cette chanson ensemble, avec des camarades :
‘‘On est là ! On est là !
Même si vous le voulez pas,
Nous on est là !
Pour l’honneur des cheminots,
Et l’avenir de nos marmots,
Nous on est là !’’
On l’entonne pour la première fois à une AG à la gare de Lyon Part Dieu, le 12 juin 2018. C’est déjà le 29ème jour de grève. Mais ça dure des dizaines de minutes, on n’arrivait plus à s’arrêter ! On la met sur les réseaux, et dès le lendemain elle est reprise par tous les grévistes du pays…

Et le samedi 1er décembre, au troisième acte des Gilets jaunes, on s’est retrouvés à Paris, avec des cheminots lyonnais, franciliens. Nous chantions notre ‘‘On est là !’’, mais on sentait que le couplet pour ‘‘l’honneur des cheminots’’, ça passait mal auprès des autres manifestants. Alors, ensemble, on a changé les paroles pour l’offrir à tous :
‘‘On est là ! On est là !
Même si Macron le veut pas,
Nous on est là ! On est là !
Pour l’honneur des travailleurs,
Et pour un monde meilleur,
Même si Macron le veut pas,
Nous on est là ! On est là !’’ »

J’aime bien, cette histoire, cette exégèse d’un air populaire, qui nous ramène aux entrailles du pays, qui fait du billard, d’un stade à un bar, avant d’entrer en manif. Le génie des inconnus. La création des anonymes. Grâce à Clément, à François, à ses copains, je peux avoir un frisson, les poils qui se dressent, devant la gare d’Amiens…

Écrire un commentaire

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.