« Ils vous ont tout volé. Ils ont tout détruit. Et ils tiennent tout le système. Ils ont réussi le casse du siècle. Nous allons enquêter. Ensemble, nous allons nommer ce qu’on nous a pris, comment on nous l’a pris, qui nous l’a pris… » Le « casse du siècle », on croirait lire du Fakir ! Mais non, c’est bien le titre du livre de Sarah Knafo, eurodéputée Reconquête (le parti d’Eric Zemmour, dont elle est la compagne), publié ce 2 septembre. Son éditeur, Fayard, fait partie du groupe Hachette, passé sous contrôle de Vincent Bolloré en 2023. Empire Bolloré oblige, le milliardaire breton a mis les petits plats dans les grands pour assurer la promo de sa nouvelle protégée : entretien exclusif en Une du JDD le 29 août, à trois jours de la sortie, plateau spécial de « L’Heure des Pros 2 » animé par un Pascal Praud dithyrambique le 9 septembre, CNews, Europe 1…
Un empire derrière eux (mais nous, on vous a, vous !)
Et des ventes qui s’envolent, donc : le Casse du siècle entre à la première place du classement national la semaine du 31 août au 6 septembre, avec 60 584 exemplaires vendus. Le livre maintient sa première place avec 55 929 exemplaires vendus pour sa deuxième semaine, portant le cumul à 116 924 exemplaires. Des chiffres énormes pour un secteur de l’édition en souffrance, qui font suite au succès de deux autres livres Bolloré, ceux de Jordan Bardella, cumulant 320 000 exemplaires vendus, soit plus d’un million d’euros nets de droits d’auteur pour l’actuel président du RN, rattrapé par ses déclarations antisémites. (Et c’est donc d’autant plus remarquable, ce qu’on fait à Fakir, vous trouvez pas ? Sans milliardaires, sans empire médiatique et avec peu de relais, notre dernier livre aux Éditions Fakir, L’aRNaque sociale, qui se retrouve en rupture de stock seulement dix jours après sa sortie. On en a réimprimé deux fois depuis, vous pouvez le commander ! Et le fait qu’on mène, parce qu’on croule sous vos demandes, une tournée de plus de soixante étapes ou invitations dans le pays ! Parenthèse refermée sur la bataille en cours de David contre Goliath…)
Le plombier ou les milliardaires ?
L’ouvrage de Sarah Knafo parvient, semble-t-il, à brasser en dehors des cercles d’extrême droite traditionnel : un pote, plombier, et sa copine, employée administrative, m’en parlaient ce weekend. Sans connaître l’identité de son autrice, en en parlant juste comme d’une curiosité vue à la télé. Mon pote et sa copine, ce sont des travailleuse et travailleur des classes intermédiaires sur qui l’effort fiscal pèse le plus, proportionnellement. Et qui ne comprennent pas pourquoi les services publics sont malgré tout de moins en moins financés. Tous les deux se retrouvent dans le discours sur l’injustice fiscale, dénoncée par les Gilets jaunes. Gros problème : ce ne sont pas les milliardaires, cette caste qui échappe largement à l’impôt, qui sont ici ciblés, dans le bouquin de Knafo…
Le Casse du Siècle constitue en effet un pamphlet dirigé contre « l’hyper-bureaucratie », « l’État dépensier », les immigrés clandestins, le système d’aides sociales, notamment l’AME (l’Aide médicale d’Etat), l’Education nationale, les médias, la fraude sociale, les fameux « assistés »… Les cibles traditionnelles de l’extrême droite et de la droite, en somme. L’autrice dénonce l’« enfer fiscal » que serait devenu la France (les travaux de l’économiste Gabriel Zucman, à qui on fera plus crédit qu’à Knafo, évoquent plutôt un « paradis fiscal pour milliardaire » pour caractériser la France).
Tour de passe-passe et idéologie.
Comme fil rouge, l’eurodéputée Reconquête utilise un personnage fictif, Nicolas Durand : salarié au revenu médian, marié et père de deux enfants. Il incarne le contribuable français honnête, qui charbonne dur mais ne s’en sort jamais financièrement. Le constat de départ, celui du travail qui ne paye plus, est juste : tout augmente, sauf les salaires. Parce que les salaires réels baissent dans le pays, face aux prix qui montent, voire explosent depuis la guerre en Ukraine. Mais le tour de passe-passe de Sarah Knafo consiste à faire peser ce « crime économique », ce « vol légal », sur les mauvais responsables. Pas parce qu’elle se trompe, non : par idéologie libérale. Un exemple : la compagne d’Eric Zemmour appelle à « dépenser moins pour taxer moins ». Original, tiens ! Encore plus original ? La cible !
Pour parvenir aux « 130 milliards d’euros d’économies dans le fonctionnement de l’Etat » qu’elle pense possible, quelle sont ses premières cibles ? L’administration et les fonctionnaires : « Même les fonctionnaires trouvent qu’il y a trop de fonctionnaires en France. Il faut supprimer 800 000 postes. Au total, [on a besoin de] 2,2 millions d’agents. Que font les autres ? Ils administrent l’administration. » Problème ? La compagne d’Eric Zemmour est allée un peu vite en besogne dans ses calculs. Prenons la seule Éducation nationale : son calcul omet les accompagnantes d’élèves en situation de handicap, les AESH dont on vous parle si souvent dans ces colonnes, les surveillants des collèges et lycées, ou encore les indispensables Atsem qui aident les institutrices des écoles maternelles. Soit déjà 185 000 postes cumulés, 185 000 emplois indispensables à une école déjà sous l’eau et qui craque de partout. « Certains politiques jouent sur l’imaginaire des ronds-de-cuir, ces fonctionnaires qui pondent des normes dans des bureaux. Dans les faits, les administratifs ne représentent qu’environ 10 % des effectifs » rectifie François Ecalle, ancien magistrat à la Cour des comptes.
Qu’on se le dise, donc : Sarah Knafo raconte n’importe quoi.
Sarah Knafo : la vieille rengaine de la vieille droite
La volonté de supprimer « 800 000 postes de fonctionnaires » pour « économiser 40 milliards d’euros », ou la plus grosse source « d’économies » dans le plan de Sarah « Margareth Thatcher » Knafo, n’est en fait rien d’autre qu’une vieille, très vieille rengaine de la droite. Un disque rayé. Repris à leur compte aujourd’hui par les extrêmes droites mondiales. L’eurodéputée Reconquête rêve en effet d’importer la fameuse tronçonneuse de Javier Milei en France, pour sabrer dans la dépense publique. Elle est loin d’être la seule. Son plan d’austérité de 130 milliards d’euros est moins sanglant que celui annoncé par la grande favorite de l’extrême droite. Ce 6 octobre, Marine Le Pen vient en effet d’annoncer 140 milliards d’euros « d’économies » (à Fakir, on préfère parler de casse sociale, parce que ce n’est rien d’autre, en fait) en 2032 par rapport 2026, après avoir annoncé 125 milliards d’euros face au Medef.
Le vrai braquage, le vrai casse, il est là !
Sarah Knafo manque bien d’originalité. Et passe totalement à côté du vrai casse du siècle. Elle cherche 130 milliards d’euros ? On lui en livre 557, sur un plateau, et là encore c’est gratuit : c’est la somme engrangée par les 500 premières fortunes du pays depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron. 557 milliards d’euros… supplémentaires ! 557 milliards qui porte le total de leurs fortunes cumulées à 1128 milliards d’euros, concentrés dans seulement cinq cents poches. À force de ces cadeaux au Capital depuis 2017, les recettes se sont effondrées, faisant exploser la dette : suppression de l’ISF, Flat tax, Exit tax, CICE, et puis 211 milliards d’euros d’aides publiques annuelles et sans contrepartie aux entreprises, dont la moitié pour les plus grands groupes qui licencient et délocalisent à tour de bras, tout en engrangeant chaque année 100 milliards d’euros de dividendes, record d’Europe… Quand onze millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté, et 40 % des Français ne partent pas en vacances. Le voilà, le vrai braquage du siècle, qu’on vous mettait en images ici, dans notre Tchio. Levez les yeux : il est tout-là haut.



