« On les accompagne aux toilettes, on les aide à faire pipi et caca. Pour des ados, c’est pas le plus évident. Mais les AESH c’est ça, c’est la grande débrouille… Pour faire ce travail, il faut avoir une certaine distance. On côtoie un public en grande difficulté, qu’elle soit mentale ou physique, même les parents sont souvent largués devant les difficultés. Mais si je m’attachais trop, je souffrirais. Déjà qu’on se demande toujours comment ils vont se faire une place, que ça nous met la boule au ventre… C’est la distance qui nous permet de tenir. »
En décembre, Françoise nous avait écrit. L’objet de son mail ? « Cadeau de Noël pour les AESH. »
« Bonjour Fakir.
Je suis AESH depuis 8 ans dans le Puy-de-Dôme. Je voudrais vous informer d’une annonce importante. En effet, Marie-Pierre Monier, Sénatrice, va proposer un projet pour donner un vrai statut aux AESH. Je sais que vous connaissez les conditions salariales des AESH et il est temps que ça change. C’est une opportunité que j’aimerais saisir. Je vais demander à un maximum de contacts d’envoyer un mail à ces sénateurs pour leur demander de soutenir ce projet… ça peut bouger. Je vous remercie de votre soutien. »
Mais dans la France de Macron, une tâche de plus est venue ternir la République : les sénateurs ont refusé un statut aux accompagnantes d’enfants en situation de handicap (voir encadré), les laissant se noyer dans la précarité. Une semaine plus tôt, déjà, c’était les AED, les assistantes d’éducation, qui débrayaient, réclamaient un minimum de considération et de moyens pour effectuer leurs missions, elles et eux qui plongés au cœur du système, et doivent en colmater les failles. Elles et eux qui sont essentiels mais abandonnés, comme on vous le racontait ici.
Alors, ce mardi 9 juin, les AESH ont lancé une journée de grève nationale (à l’appel du FSU-SNUipp), de Paris à Dijon. Leur revendication est simple : la création, donc, d’un corps de fonctionnaires de catégories B pour toutes les AESH (on dit « toutes », parce qu’à 94 %, ce sont des femmes). Un horizon, après tant de promesses non tenues : ces heures supplémentaires qu’on allait leur payer, en 2025, et dont elles n’auront jamais vu la couleur – on les obligera même à ne plus venir aider les gamins pour récupérer les heures de travail effectuées en trop… « On est le deuxième corps de l’éducation nationale, mais contractuelles, sans aucun droit. Je touche 973 euros par mois prime comprise et on peut être virée du jour au lendemain », rappelle Françoise. D’autant que « c’est un métier précaire occupé par des personnes précaires, souvent seules dans leur travail, qui n’ont pas toujours la capacité d’exprimer leurs besoins, leur volonté. Et l’éducation nationale en profite. »
Encadré :
Trois fois non.
Le texte porté par Marie-Pierre Monier, sénatrice (PS) de la Drôme, proposait pour les AESH la création d’un nouveau corps de la fonction publique de catégorie B, un statut d’agent de la fonction publique territoriale de niveau intermédiaire. En novembre 2024, déjà, une proposition de loi en ce sens se fraye un chemin à l’Assemblée, mais n’est pas inscrite à l’ordre du jour. Un an plus tard, rebelote : cette fois, le texte est étudié, mais pas adopté. Vient le Sénat, donc, en ce début d’année. Et le flop, à nouveau. Parce que selon le ministère, la réforme aurait représenté un coût trop élevé : 4,4 milliards d’euros. Rappelons, tout de même, que la seule suppression de l’ISF a fait perdre 4 milliards par an aux caisses de l’État… Et que le financement actuel des AESH est estimé à 3 milliards par an. On a donc refusé, ici, un surcoût annuel de 1,4 milliard d’euros, pour pallier aux salaires de misère, au manque de reconnaissance, d’attractivité. Pour rendre un peu de dignité.
Donner plus de moyens aux 145 000 accompagnantes du pays (pour 355 000 élèves censés être aidés individuellement) ? Mieux, même, leur offrir un statut ? Elles qui doivent payer leurs frais d’essence, et « le salaire passe en partie là-dedans », quand elles sont dispatchées sur trois écoles ? C’est non (pour l’instant). Clarisse, AESH dans le Val-de-Marne, le résumait ainsi (voir la vidéo ici) : « Tout le monde est totalement démuni, les AESH on est en première ligne. Et comme on est de moins en moins nombreuses, on a de plus en plus d’élèves dont on doit s’occuper. On se retrouve face à des situations complètement dingues : des enfants pour lesquels on ne sait même pas quoi faire, on ne connait pas leur parcours, rien du tout… »
On oscille entre colère et honte, pour nos institutions, pour ces « dirigeants » qui n’en méritent plus le titre, ces élus qui n’auraient jamais dû l’être. Mais c’est le sens de l’histoire : oui, les AESH obtiendront un statut, un jour. On se battra pour, comme elles se battent en ce 9 juin.
(Et pour relire ou découvrir le récit de Françoise, c’est par ici : « AESH : Le fauteuil de Solène et celui de Gérard. »)



