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« On n’imagine pas la violence psychologique » : de la manipulation aux féminicides, dans l’enfer des violences conjugales

Contrôle, humiliations, menaces, tentative de suicide et poursuite en voiture : pendant des années, Célia* a essayé de survivre à une relation qui la détruisait. Malgré sa plainte, son agresseur reste libre. Elle réclame aujourd’hui une justice qui protège réellement les victimes. Sur le terrain, pourtant, les associations rament. Et les pouvoirs publics traînent…

Publié le 26 novembre 2025

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« Au début, tout est tout beau, tout rose, ça se dégrade au fur et à mesure. Le pire, c’est que tu ne t’en rends même pas compte, qu’il te dénigre et te rend malheureuse. C’était un amour passionnel, qui m’a rendue aveugle. Attends, tu anonymises, hein ? J’ai peur des représailles… »

Dans un café, à Amiens, Célia me raconte l’enfer qu’elle a vécu avec son ex-compagnon. Perversion, manipulation mentale, dénigrement, humiliation. Bref, Célia a été victime de violences psychologiques pendant cinq ans. La peur chevillée au corps, elle a encore du mal à raconter son histoire.

« Je n’ai pas eu le temps de manger, j’étais avec l’adjointe au maire de Flixecourt. On va créer un collectif de victimes de violences conjugales. Je vais prendre une ficelle picarde, tu veux un truc ?

– Un café, merci. » Elle parle vite, Célia.

Originaire de la Somme, elle part voilà une trentaine d’années étudier la musicologie en Normandie. En 2020, elle guérit de son cancer du sein. « J’avais plus de cheveux, j’étais épuisée. Constater que je pouvais encore plaire m’a fait du bien. Je me suis sentie valorisée, aimée. J’étais contente d’être amoureuse. » L’homme qu’elle rencontre est charismatique, sportif et connu dans la région. « Ce qui m’a détruite, c’est ce qui m’a séduite au départ chez lui. »

D’abord, c’est l’amour fou, « c’était passionnel, à tel point que mon cerveau n’arrivait plus à voir les choses qui n’allaient pas ». Puis, les remarques commencent à fuser :« Il disait souvent, “Toutes les femmes sont des salopes”. Avec lui, c’était la valse des émotions. Il pouvait me faire des compliments et d’un seul coup basculer en phase de crise. Et

m’insultait. Pour lui je n’étais qu’une merde, une menteuse et une manipulatrice. »

« À la suite d’une dispute, il a mis son bras autour de mon cou, comme pour m’étrangler. Il m’a dit dans l’oreille, “Tu vois ce qui peut t’arriver”. » Et puis d’autres remarques, sur l’affaire Delphine Jubillar notamment. « Il ne lisait jamais. Une fois, il a acheté un livre sur l’affaire Jubilar, et m’a expliqué que c’est un “livre passionnant. Le mari de Delphine avait eu raison de tuer sa femme, elle avait l’air chiante.” À ce moment-là, j’ai commencé à avoir peur.
– Et au quotidien, ça se manifeste comment les violences verbales ?

– C’est des réflexions sur ma façon de m’habiller, le ménage qui est mal fait. Des “blagues” devant sa famille. Toujours pour me rabaisser. »

Et survient le contrôle. Son ex retire toutes les serrures sur les portes de la maison. Plus moyen pour Célia de s’enfermer dans les toilettes ou dans la salle de bain lors des crises. Et les suspicions constantes. « Il avait peur que je parle à d’autres hommes par messages. Il voulait me contrôler. »

En fait, les humiliations se banalisent. « On ne peut pas imaginer la violence psychologique, souffle-t-elle. Mais moi je croyais qu’il pouvait changer, parce que je savais qu’il pouvait être gentil, à certains moments. »

Elles meurent, « ça craque de partout », et que fait-on ?

Samedi 22 novembre, des manifestations avaient lieu à travers le pays à l’appel du collectif Grève féministe, composé d’une soixantaine d’associations et de syndicats. L’avant-veille, quatre femmes ont été tuées en France : Laure, Béatrice, Élodie et Mélina. Dans le Doubs, les Ardennes, le Gard et la Gironde. Quatre féminicides en une seule journée. On compte aujourd’hui 152 femmes victimes de féminicides depuis le début de l’année, selon le décompte de du collectif NousToutes. Les chiffres sont catastrophiques : selon les dernières données publiées jeudi par la mission interministérielle pour la protection des femmes (Miprof), le nombre de féminicides conjugaux a augmenté de 11 % entre 2023 et 2024.

Et le tableau, sur le terrain, n’est pas réjouissant. « Ça craque de partout, dans les assos féministes aussi », se désolait Oriane, rencontrée le 11 octobre dernier à la manifestation des assos, « ça ne tient plus ». « On est en première ligne dans l’accueil des victimes, les femmes n’ont jamais été aussi nombreuses à nos portes mais les moyens baissent. Un quart des assos ont dû fermer des antennes, avant tout en milieu rural. Les choix politiques ont des conséquences graves notamment pour les femmes en situation de danger. »

Dolores, retraitée, le disait, toujours à la manif : « Il faut une vraie volonté politique comme en Espagne… Là-bas, les féminicides font les premiers titres des journaux télévisés. »

En septembre, le faible taux de poursuites des auteurs de violences en France a été jugé « particulièrement préoccupant » par le Conseil de l’Europe. Bruxelles a appelé Paris à prendre des « mesures urgentes ».

Des solutions concrètes, pourtant, existent. On vous racontait ici l’exemple de Citad’elles, un lieu en plein cœur de Nantes qui accueille les femmes victimes de violences 7 jours sur 7, 24 heures sur 24.

À l’Assemblée, une proposition de loi signée par 110 parlementaires a été déposée par la socialiste Céline Thiébault-Martinez. 78 mesures pour une loi intégrale contre les violences faites aux femmes afin d’accélérer la lutte. Parmi les propositions : un investissement annuel de 2,6 milliards d’euros contre les violences sexistes et sexuelles. Actuellement, l’État ne dépense que 12 millions d’euros par an pour lutter contre les violences sexuelles, soit 0,003 % du budget de l’État, laissant les associations travailler dans des conditions déplorables, et dans l’incapacité d’accueillir toutes les victimes qui le demandent.

En 2023, Célia ingère une boîte de médicaments. « Je voulais juste arrêter de réfléchir. Quand mon ex me découvre sur le lit, quasiment inanimée, il me dit juste : “Arrête de faire ton cinéma”. » Par la suite, Célia se sépare… et se remet plusieurs fois avec lui.

« Mais j’ai fini par comprendre qu’il ne changerait jamais, qu’il allait me détruire plus qu’autre chose. Je devais sortir de là, pour ma famille. Ses crises devenaient plus fréquentes.

Ce fut quoi, le déclic ?

– Une course-poursuite en voiture dans les rues de la ville où j’habitais. C’était le 21 octobre 2025. Je l’avais quitté un mois avant. Ce matin-là, il m’envoyait des messages me disant qu’il avait changé. Mais l’après-midi, il a vrillé, complètement.

Je sortais d’un magasin et j’ai vu sa camionnette me suivre. Plus je roulais vite pour le distancer, plus il accélérait. J’avais peur, c’était dangereux. Je l’appelle pendant notre course-poursuite pour lui demander d’arrêter de me suivre. Il me répond “ Je ne te lâcherai jamais, c’est moi qui décide”. Il m’a suivi jusque chez moi. Garé sur mon parking, je ne suis pas sortie de la voiture, j’avais peur. » Garée devant son immeuble, Célia est paralysée. « Il hurlait dehors sur le trottoir, des gens ont vu la scène, ils n’ont rien dit. Il m’a suivi jusqu’à ma porte. Ce soir-là, mon fils m’a dit de porter plainte. »

Après cet épisode, Célia revient auprès de sa mère, dans la Somme. « J’ai été prévenue de sa mise en garde à vue, mais après ça, plus aucune nouvelle. Je ne sais rien de la procédure, et pourtant tous les jours je contacte le commissariat. C’est mon fils qui m’a appris, quinze jours après la garde à vue, que mon ex était de nouveau en liberté. J’ai peur de le recroiser. Il a déjà essayé de me récupérer en venant jusque dans la Somme. S’il revient cette fois, je ne sais pas comment ça va se finir… Je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas de détention provisoire en attendant un jugement. »

Qu’on y pense : en France, dans ce genre d’affaires, c’est, concrètement, à la victime de prouver que l’autre est coupable. Mais comment prouver la violence psychologique ? L’ordonnance de protection dont on entend parler, parfois ? « En vérité, c’est tellement compliqué pour faire la demande, il y a tellement de choses à fournir, et encore après il faut que l’enquête se fasse… ça décourage plus d’une femme. »

Combien de femmes vivent cet enfer ? Combien sont-elles à vivre découragées par des procédures à rallonge ? Et souvent même, par un classement sans suite ?

« Et les associations qui viennent en aide aux victimes de violences conjugales, tu es allée les voir ?

– Oui, c’est bien, les associations... Les gens t’écoutent et sont bienveillants. Mais les victimes ont davantage besoin de protection que d’ateliers de sophrologie, ça n’éloigne pas les agresseurs ça. C’est très bien, mais ça ne suffit pas. Ce que je veux, c’est d’être sûre qu’il ne puisse pas me retrouver. Et surtout qu’on me reconnaisse comme victime de cet homme. »

Célia commande un gâteau battu pour le dessert. « Ça fait longtemps que je n’en ai pas mangé, mais ça fait du bien au cœur. »

J’aurais bien pris un bout de gâteau, mais il fallait que je file à la rédaction. En quittant Célia, j’ouvre un message que Pierre vient d’envoyer. Aujourd’hui, 152e féminicide en 2025. C’est Soizick, 60 ans, retrouvée morte dans sa maison incendiée. Elle avait été précédemment violée puis étranglée. Soizick, Laure, Béatrice, Mélina : il en faudra encore combien ?

* Le prénom a été modifié.

Si vous êtes victime de violence, appelez le 3919 ou contactez le 114 par SMS. En cas d’urgence appelez le 17.

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