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Journal fâché avec tout le monde. Ou presque.

« On était sur les fesses » : ce que les autorités sanitaires nous ont caché sur le mercure…

On se demandait quelle était la priorité des autorités sanitaires envers le mercure : la santé publique ou la santé économique des firmes et de leurs lobbys ? Pauline a trouvé la réponse ! 
Spoiler : c’est pire que ce qu’on pensait.

Publié le 25 mai 2026

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Lundi 18 mai
Amiens, en conférence de rédaction

« Encore un article sur le taux de mercure dans le thon ? Nan mais… t’en as déjà écrit un le mois dernier, non ? »

Ce jour-là, au deuxième étage, à Fakir, on discutait des prochains sujets à traiter.

« Mais cette fois-ci on connaît la vérité !

– Ah…

– On sait pourquoi les autorités autorisent un taux de mercure trois fois supérieur dans le thon que dans les autres poissons. C’est dingue…

– C’est-à-dire ?

– Ben au lieu de fixer une norme maximale de mercure pour tous les produits, on la déplace.

– Mais pourquoi ? en fonction de quoi ?

– En fonction de ce qui se vend le plus… »

Qu’on se le dise, le mercure est un poison neurotoxique très puissant, fortement présent dans nos océans. Tout le monde s’accorde là-dessus. Quelle que soit la quantité qui se retrouve dans un aliment, la dose de mercure reste dangereuse pour l’organisme. Pourtant, les autorités ont fixé des seuils différents : pour le cabillaud et autres poissons, maximum 0,3 mg de mercure par kilogramme. Et le thon ? maximum… 1 mg par kilo !

C’est là que se cache le scandale.

L’ONG Bloom, déjà active sur le front de la pêche industrielle, alertait sur le sujet en 2024, grâce à son enquête du « poison dans le poisson ». Sur 149 boîtes de thon testées, 100 % étaient contaminées au mercure. Et on vous racontait tout ça, aussi, dans Fakir, et plus encore (les conditions de pêche, l’exploitation des ouvriers ou les dividendes des firmes, les dégâts écologiques de la pêche au thon…) avec la boîte de thon passée au crible par Darwin.

Une question restait en suspens : pourquoi la quantité de mercure autorisée dans le thon est trois fois supérieure à celle autorisée dans le cabillaud ?
Bloom et Pauline Bricault, l’une des responsables de l’asso, ont pendant plusieurs mois creusé et découvert une réalité morbide. « On était même sur les fesses », soupire Pauline au bout du fil. « On a découvert toute l’opacité organisée autour des processus qui concernent notre santé. »

Bon, on vous prévient : le sujet est complexe tant les informations sont difficiles à comprendre et, surtout, à digérer. Mais on vous la fait à la mode Fakir… Pauline : « On a, en Europe, des institutions qui ont pourtant la responsabilité première de protéger notre santé qui ont mis en place un système permettant de privilégier les industries à but lucratif. Tout ça s’opère dans la plus grande obscurité alors qu’il s’agit d’un sujet démocratique majeur », alarme l’interlocutrice. Moi qui gardais encore un brin de confiance en la santé publique, aux normes sanitaires, j’allais perdre mes dernières illusions…

Tout découle du Codex alimentarius, un programme de l’ONU créé en 1963 pour « élaborer des normes alimentaires pour assurer la protection des consommateurs et des pratiques équitables dans le commerce international ». (À l’origine du Codex Alimentarius, on trouve l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).) Bref : le Codex fixe les limites de contamination dans notre alimentation. Il regroupe environ 300 normes, directives, codes d’usages et plus de 11 000 limites maximales (de contaminants, d’additifs, de résidus de pesticides et médicaments vétérinaires…). Sauf que la commission chargée de l’interpréter est « représentée par des États qui ont des intérêts économiques dans la pêche », souligne Pauline.

Pour fixer les seuils de contamination, le Codex utilise la méthode ALARA pour « as low as reasonably achievable », « aussi bas que raisonnablement atteignable ». On imagine scientifiques et industriels calculette en main pour évaluer la dose maximale de mercure qu’un corps humain peut supporter sans trop de conséquences… Sauf que…

Sauf que pour le cas du mercure dans le thon, la limite maximale n’est pas fixée en fonction de la dose tolérable par le corps humain, mais à l’envers : on part du taux de mercure réel dans le thon vendu sur le marché, et on fixe la norme de manière à ce que 95 % du thon puisse être commercialisé.
Ça vous semble fou ? À nous aussi.

Concrètement, Pauline décortique : « La Commission européenne demande aux États membres de tester leurs thons. Sur la base des données récoltées, elle fixe un seuil suffisamment haut pour que Petit Navire, Saupiquet et les autres puissent continuer à vendre. Seuls 5 % des produits trop contaminés seront retirés du marché. C’est effroyable. On a en face de nous des autorités publiques impuissantes. » Ou plutôt qui acceptent de ne pas agir, préciserait-on… « elles instaurent des limites de protections sans contraindre les industriels, tout ça pour des enjeux économiques. » Et Pauline sait de quoi elle parle : elle a interpellé, y compris sur place, la Commission européenne, et pas qu’une fois ! 

Ce scandale en cache un autre : « Les tests demandés aux industriels ne sont pas homogènes. Certaines marques prennent en compte le liquide présent dans les boîtes, celui dans lequel baigne le thon. Forcément, la teneur en mercure est diluée et les résultats faussés. »

Ce système opaque, c’est ce que dénonce Bloom. « Tout est fait pour que le citoyen ne puisse pas intervenir. Même les députés n’ont pas de droit de regard. La Commission refuse catégoriquement de nous donner accès aux réunions où ces limites maximales sont établies. Elles ont lieu à huis clos entre les États membres de l’Union européenne et la Commission. 

– Pourtant, toi, et Bloom, vous avez pu discuter avec la Commission européenne ?

– Oui, elle nous a reçus. Là-bas, on nous a clairement dit qu’elle ne pouvait pas mettre en place des normes sanitaires protectrices pour tous les contaminants…

– Et pourquoi ?

– Parce que sinon, nous ne pourrions presque plus rien manger. »

Comprenez : changer tout un système, tout un lobbying industriel, c’est pas si facile…

Même si elle nous confie son désarroi, Pauline ne lâchera pas. Elle réclame plus de transparence, des observateurs citoyens aux réunions qui décident de ce qu’on met dans nos assiettes, et un changement radical de méthode ALARA. Parce qu’une chose est claire : ce ne sont pas notre santé et nos organismes qui sont protégés par les normes, mais bien les profits des firmes…

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