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Journal fâché avec tout le monde. Ou presque.

Trois morts aux Urgences: combien de drames faudra-t-il encore?

Trois morts. Trois « événements inattendus »… Le week-end dernier, trois personnes sont décédées sur des brancards à l’accueil des Urgences de Saint-Nazaire et de Rennes. Dans les deux hôpitaux, les soignants dénoncent un manque de lits et d’effectifs qui dure depuis trop longtemps. Ça nous a ramenés au drame de Lucas, et de sa maman, Corinne…

Publié le 16 janvier 2026

C’était une semaine banale, finalement, aux Urgences de Rennes : elles ont accueilli 250 malades par jour en moyenne cette semaine, contre une capacité de 150, en théorie… Ici, et à Saint-Nazaire, trois personnes sont mortes le week-end dernier.
À Rennes, le jour du drame, certains patients auraient attendu plus de 48 heures sur des brancards avant d’être pris en charge… Mêmes causes mêmes effets à Saint-Nazaire, où le chef de service qualifie 2025 de « pire année qu’on ait connue en termes de saturation ». Mais dans les deux établissements, la direction se borne à nier l’évidence, et réfute tout lien entre les décès et la tension dans leur service…
Ces drames, ces morts, ces « événements inattendus » comme dit l’administration, on vous en avait parlé, on vous les avait décrits, expliqués, dénoncés, longuement, dans notre livre Un député aux Urgences de notre copain Damien Maudet.
On vous en livre ici un passage, poignant, qui raconte de l’intérieur la détresse humaine, plutôt que ces chiffres froids et récurrents des décès sur un brancard, dans un couloir.
On vous livre, ici, l’histoire de Lucas…

Corinne, une héroïne

Toulon, le 21 février 2024

Pourquoi je suis venu à Toulon ?
Parce que, depuis plusieurs années, je suis le cours des tensions hospitalières. Que j’ai vu, de plus en plus fréquemment, les soignants évoquer le risque de « morts » faute de prise en charge. Tout le monde le dit, en off. Surtout, en-dehors de l’hôpital, personne ne veut le croire. Comment imaginer que dans la 7e puissance mondiale, celle qui a (eu) le meilleur système de santé au monde, des gens meurent « faute de prise en charge » ? Dans le même temps, faute de médecins en ville, faute de lits d’aval où mettre les malades (puisque depuis des années, ils ont été supprimés), les services d’urgence sont débordés. Nous y sommes, au point de bascule : moins de médecins, des soignants surchargés mal considérés et qui partent, donc la charge de travail s’accroît, donc les départs qui s’accumulent.
Mais Toulon, donc ?
Ici, sur un mercredi après-midi paisible, l’attente pour voir une infirmière est de deux à trois heures. Pour voir un médecin c’est dix heures.
Comme dans beaucoup d’autres endroits, en fait.
Si nous sommes venus là, c’est pour voir Corinne.
C’est par un journaliste que nous avons pu avoir son numéro. Nous nous sommes parlé, une première fois, au téléphone. Maxime était avec moi dans le bureau. Lorsque j’ai raccroché, il y a eu un silence qui ne nous ressemblait pas. Comment comprendre qu’une mère puisse pleurer son gamin, parce que le système hospitalier est à bout de souffle ? Parce que Lucas, son fils, un jeune homme, est décédé aux urgences de Hyères le 30 septembre 2023, après des heures d’agonie, des heures d’hésitations, malgré des résultats d’examens alarmants.
Certains articles de presse avaient avancé que le ou les soignants n’auraient pas correctement effectué leur travail. Mais ma curiosité tique lorsque je lis qu’une note de service, rédigée le soir du drame, évoque l’« absence de lits dans les étages », « pas de chirurgiens », un « hôpital en tension ».

« Si je ne le fais pas, qui le fera ? »

Dans la voiture, avec Pablo, nous roulons vers un petit village, à quelques kilomètres de Toulon. Corinne est un peu plus jeune que ma mère. Son fils était un peu plus jeune que moi. Lucas a 25 ans.
Lucas avait 25 ans…
C’est sans doute le moment de mon mandat qui me marquera le plus.
Nous garons la voiture à côté d’un arbre, sur ce parking de terre, entre la départementale et le village. Nous entrons dans ce petit village typique de Provence, avec ses rues étroites pour avoir de l’ombre l’été, les balcons nombreux. C’est vide, et le soleil est en train se coucher. À chaque pas, je m’interroge : « Suis-je bien à ma place ? » « Ne vais-je pas commettre un impair ? » « Blesser Corinne, à remuer tout ça ? » « Devons-nous vraiment montrer tout ça aux gens ? ». Mais si je ne le fais pas, qui le fera ?
J’appelle. « Bonjour Corinne, c’est Damien Maudet. Oui. Ok, je vous attends. » Une dame d’une cinquantaine d’année, frisée, tout en tendresse, nous ouvre la porte, à Pablo et à moi. Nous montons quelques marches jusqu’au salon, sous les combles. La décoration est travaillée. Et puis, une photo de Lucas aussi, évidemment.

Corinne : « Il s’est retrouvé aux urgences de Hyères en début d’après-midi, après un appel au 15 parce qu’il avait eu de la fièvre dans la nuit, des vomissements, des douleurs abdominales extrêmes… Ensuite son état s’était un peu dégradé, il avait le cœur qui battait extrêmement vite, beaucoup de mal à respirer, ses lèvres qui étaient devenues bleues. Il est accueilli par une infirmière qui prend le compte rendu des pompiers : des vomissements, des douleurs abdominales, des douleurs costales et une grande faiblesse. Lucas est classé ‘‘léger’’ et mis de côté alors que compte tenu de ce que nous avait dit le médecin du 15, on se doutait que ce n’était pas léger…

« Il est mis de côté, et ça dure des heures. »

Damien : Et ensuite ?
Corinne : Il est mis de côté, donc, et ça dure des heures. Il rentre à 15h50 et il verra un premier médecin à 20 h, plus de quatre heures après. Entretemps ils ont fait un électrocardiogramme et une prise de sang. Ils ont pris de temps en temps ses battements de cœur. À 20 h, il voit une médecin. D’après le témoin qui est à côté, ça dure quelques secondes, elle pose deux questions et puis elle s’en va en disant qu’on attendra le résultat de la prise de sang.
Il ne sera réellement pris en compte que parce qu’il fait un grave malaise, vers 21h30. Son état s’est détérioré depuis son arrivée. Parce qu’en fait, il a une septicémie : un microbe dans le sang, une infection généralisée. Et il commence à faire un choc septique : le germe est passé dans le sang et attaque tous les organes. Ils sont mal irrigués et vont lâcher les uns après les autres, les reins finiront par lâcher, tout, le cœur finira par lâcher.

– Vous disiez qu’il vous avait envoyé des SMS tout l’après-midi ?
C’est le seul moyen qu’on a puisque l’on n’a pas le droit d’entrer aux Urgences. On ne l’aura vu que mort. On nous dit aussi que tant qu’un médecin ne l’aura pas vu, aucun médecin ne nous parlera. Or même après 20 h, personne ne nous a informés. Quand il fait son malaise, là ils vont décider de faire un scanner. Puis ils essayent de faire remonter la tension, mais c’est vraiment tardif.

– Comment vous avez pu avoir toutes ces informations ?
Déjà, les SMS de Lucas. Il m’envoie des messages dramatiques en me disant qu’il souffre tellement, qu’il a tellement mal, qu’il se sent tellement faible qu’il ne sait plus quoi faire. Et moi, je lui écris : « Je ne sais pas moi, saute du brancard, crie, hurle, fais quelque chose ! » Il était toute façon tellement faible, Lucas, qu’il n’aurait pas pu… Il était en position fœtale, il levait la main pour faire : « S’il vous plaît, s’il vous plaît », selon un témoin… Je tente de l’appeler, mais il est si faible… Il claque des dents… Je le rappelle vers 23 h, c’est pratiquement incompréhensible, ce qu’il me dit, c’est dans un souffle, et il suffoque à moitié, et il me dit : « Vous pouvez rentrer, ils s’occupent de moi ». C’est la dernière fois qu’il me dit quelque chose, puisqu’après, à 23h50, ils l’intubent. Il est dans le coma.

« Ils nous ont fait rentrer pendant le massage cardiaque… »

– À ce moment, vous n’avez aucune nouvelle de la part des soignants ?
Aucune information. Aucun médecin ne nous dit quoi que ce soit. Et donc, après ce dernier appel où je me dis : « Mais mon Dieu, dans quel état il est ? » J’insiste : « Je veux voir mon fils tout de suite, je veux voir mon fils tout de suite ». Enfin un médecin m’appelle. Il est plus de minuit. On est là depuis à peu près 17 h. Il s’approche et me dit : « Écoutez, on s’occupe de lui. Il y a beaucoup de monde autour de lui, on est une dizaine à s’en occuper. Dès qu’on peut, on vous le fait voir. » Un peu plus tard, un autre médecin approche : « Vous pouvez le voir, mais on vous prévient, il est dans le coma, il intubé. » J’ai dit : « C’est une blague ? Vous ne pouviez pas le voir avant non ? » Ça s’appelle les Urgences, mais il n’y a plus rien d’urgent dans l’hôpital ! Ils nous ont fait rentrer pendant le massage cardiaque. On y a assisté, oui, à ce massage cardiaque, puisque moi j’avais compris que pour Lucas, c’était fini. Et je préférais qu’on soit là plutôt que dehors si ça devait être fini. »

Lucas décède, quelques instants plus tard.
Mais pour sa famille, pour Corinne, le calvaire était loin d’être terminé.

Corinne : « Le lendemain, nous avons dû passer aux Urgences : l’ARS nous demandait de prendre un traitement car Lucas avait eu un méningocoque, et c’est contagieux. On se fait enregistrer aux Urgences, et là il y a un médecin qui nous dit de venir le voir. En fait, c’était le médecin du SMUR. Comme ils avaient voulu transférer Lucas en réanimation, puisqu’ils savaient qu’ils ne pouvaient pas le prendre en charge à Hyères, ils avaient fait venir le SMUR de Sainte-Musse, et c’est ce médecin réanimateur qui était dans l’ambulance. C’est lui qui a fait le massage cardiaque à Lucas. On a parlé de ce qui s’était passé la veille. Il nous a dit : ‘‘Vous devriez demander le dossier médical’’.

– D’ailleurs, comment vous en venez à récupérer des informations sur le drame ?
– La semaine d’après, on retourne aux Urgences de Hyères parce qu’ils s’étaient trompés dans les vêtements : ils nous avaient rendu ceux d’un autre patient… On en profite pour demander le dossier médical. L’agent d’accueil nous indique qu’on va être reçus par le chef du service des Urgences. Il nous raconte : « Vous savez, suite au décès de Lucas, les infirmiers ont voulu se mettre en grève et on leur a dit que ce ne serait pas mieux s’ils se mettaient en grève, enfin que ça n’arrangerait pas les choses. Donc ils ne l’ont pas fait. » Pour lui, on ne peut pas savoir si Lucas aurait pu être sauvé, mais ce qui est sûr, « c’est qu’ils ne lui ont laissé aucune chance ». Il termine par : « Vous devriez porter plainte et médiatiser l’affaire. » Plus tard, on va chez Lucas, et dans la boîte aux lettres, on trouve une grande enveloppe avec le tampon de l’hôpital : c’est son dossier médical avec les prises de sang, le CD-ROM du scanner, etc. Mais aussi un courrier dactylographié d’un médecin à destination de ses « confrères et consœurs ».

– Mais comment ce dossier était-il arrivé dans sa boîte aux lettres ?
– Personne ne sait.

– Dans la presse, j’ai vu une note qui disait qu’il n’y avait « plus de lits dans les étages »
Oui, c’est ça. Ils n’ont pas de lits dans les étages, pas d’adrénaline pour le réanimer. Et quand ils se rendent compte que c’est une péritonite, qu’il y a un gros problème d’infection au niveau du ventre, ils cherchent un chirurgien, un bloc opératoire, mais il n’y en a pas, et pour la prise de sang, ils n’ont pas de labo sur place… »

« Il faut que ça change. »

D’après les témoignages glanés ici et là, les urgences étaient effectivement en surtension, ce soir-là, lits et boxes pleins, brancards dans les couloirs. C’était le cas de Lucas.

Damien : « Dans les médias, vous avez dit que vous ne vouliez pas que Lucas soit décédé pour rien. Qu’est-ce que vous attendez de la justice, du gouvernement, des soignants ?
Corinne : Il faut faire changer les choses. Aujourd’hui, il sert déjà d’exemple. C’est un symbole du problème des morts aux urgences. Je pense que ça a libéré la parole. Tout le monde peut se retrouver dans ce cas de figure : être obligé d’aller aux urgences, attendre des heures et mourir sans être pris en charge.
Ça ne doit plus arriver.
Maintenant que je m’intéresse à la question je m’aperçois qu’il y a longtemps que les soignants alertent. Ils ont même manifesté. Et enfin, il y a eu beaucoup de… [Elle ne finit pas sa phrase] Eux le savent depuis longtemps. Je pense que les citoyens, aujourd’hui, en ont conscience. Les derniers à prendre conscience et à pouvoir faire quelque chose, ce sont les politiques. Parce que s’il y en a qui ont les outils, les clés en main pour que ça change, c’est le pouvoir politique. S’il y avait une conscience au niveau politique comme il y a une conscience au niveau du personnel hospitalier… Il faut que ça change. »

Retrouvez ici le texte complet de notre livre Un député aux Urgences.

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