« À nous la victoire ! Nous sommes contentes, ça va nous éviter de tomber encore entre les mains d’escrocs comme notre patron ! » Fadimatou est soulagée. En grève depuis soixante-dix-huit jours, la lutte a fini par payer : avec ses collègues coiffeuses et esthéticiennes, elles viennent d’obtenir leur régularisation pour une année renouvelable. En d’autres termes, les neuf coiffeuses et barbiers ont obtenu, avec l’aide de la CGT, des titres de séjour temporaires d’un an, renouvelables pendant toute la durée de l’enquête judiciaire. Leur magasin, lui, baisse le rideau. Une décision rendue dans le cadre de la loi immigration de janvier 2024, qui permet la délivrance de titres de séjour aux victimes ou témoins de traite d’êtres humains coopérant avec la justice.
Parce que c’est bien de ça dont on parlait, au 65 boulevard de Strasbourg…
« Ils profitent de notre vulnérabilité de sans-papiers pour nous surexploiter. »
« Ils profitent de notre vulnérabilité de sans-papiers pour nous surexploiter. On charbonne comme des folles, et à la fin du mois, on doit payer 250 euros pour avoir nos fiches de paye ? C’est du racket. » Le 11 mars dernier, lors de leur première semaine de grève, Fakir était venu en reportage sur place, et avait rencontré Fadimatou au fond du salon de coiffure, entre les têtes de mannequin et des perruques multicolores. Avec ses douze collègues, elles occupaient le 65 boulevard de Strasbourg, à Paris, depuis une semaine, jour et nuit.
« La grève a commencé par un ras-le-bol : ça fait des mois qu’on vit sans salaire. Depuis le mois d’août, je n’ai pas reçu de virement. Et pourtant, on charbonne, on est une équipe phare, on fait 2000 euros de chiffre d’affaires par jour ! » Fadimatou, trente-huit ans, esthéticienne, surélevée dans son fauteuil de coiffure, gilet rouge sur le dos, me liste les tarifs. « Une coupe c’est 10 à 15 € pour les hommes, mais chez les femmes ça va de 20 à 90 €, ça peut même monter à 100 pour les coupes les plus chères. » Cécile, sa collègue, coiffeuse, assise à côté de moi, me détaille la myriade d’options. « Tissage, lissage, tresses, soins, ongles… On reçoit tout le monde, des enfants aux adultes. J’aime grave mon métier. Mais là c’est pas normal… »
Fadimatou prend un ton posé, fatigué mais déterminé. « Notre patron nous extorque 250 euros par mois, tous les mois. Selon lui pour payer les ‘‘charges’’. Mais on a une crainte, c’est que les documents qu’il nous fournit soient des faux. » Selon elle, sur les treize salariées, dix sont en situation irrégulière. « Moi je suis arrivée en mars 2021, et j’ai d’abord travaillé en étant payée au noir. Et quand il m’a déclarée, à partir d’août 2022, il m’a demandé les 250 euros chaque mois. Donc notre revendication est simple : on veut qu’il nous rembourse notre argent. On veut l’intégralité de nos salaires. »
Le droit du travail français semble parti en vacances, loin du 65 boulevard de Strasbourg. « On n’a jamais vu la médecine du travail, on n’a pas de mutuelle, on n’a pas de vacances, les seules fois où on se repose, c’est quand on tombe malade. Mais si tu t’absentes, c’est à ta charge. On n’a pas de jour de repos, on fait du six jours sur sept, et encore le salon ouvre parfois le dimanche, les jours fériés… Les heures sup’ ne sont pas payées, et je ne te parle même pas des produits dangereux pour la santé… » Si justement, parlons-en : c’est Gérard, de la CGT, qui m’avait alerté sur le sujet. Fadimatou, toujours : « À chaque fois qu’on manipule un produit, il y a une odeur forte. Notamment quand on fait les ongles, on utilise un produit pour la manucure, super dangereux. Je crois que ça s’appelle le ‘‘monomer liquid’’. Il contient du TPO, et c’est interdit. »
La quatrième lutte victorieuse sur le boulevard de Strasbourg !
Je tombe sur Michel, un vieux de la vieille des luttes sur le boulevard (c’est beau de voir, au passage, les présences et les gestes de solidarité qui entourent cette lutte…). Michel, donc : « On a du mal à imaginer que ça existe en plein Paris. Ils profitent de la misère et de la détresse des gens. C’est fou… »
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