Ludo, Aline, Reynald s’installent sur les bancs. On est à Montreuil, au tribunal, une rue en impasse, bétonnée. Pas de banderole CGT, pas de fumigène, pas de chasuble rouge vif aujourd’hui, ce mercredi 25 mars. Les camarades de la CGT Arcelor Mittal ont dû laisser tout ça à Dunkerque et à Mardyck, au local. Ça manque un peu de couleur, à 9h00 du matin, dans la salle d’audience du tribunal administratif.
La greffière parle d’une voix à peine audible. La salle est quasiment vide.
« Vous auriez pu rester dans votre lit », glisse Ralph Blindauer, l’avocat de la CGT, à ses clients. Avant de continuer, tandis qu’on attend les magistrats.
« Au tribunal administratif, tout se passe à l’écrit. J’ai déjà tout consigné dans mon mémoire en défense. Les avocats d’Arcelor et de la Drieets, la direction régionale interdépartementale de l’emploi, du travail et des solidarités, ont rédigé aussi un mémoire. Je vais dire quelques mots quand même, des remarques, mais ça ne sera pas très long. »
Reynald acquiesce, débonnaire.
« L’employeur a pensé aux risques psycho-sociaux : il a proposé une assistance téléphonique. »
Depuis deux ans qu’il lutte contre la délocalisation de la production d’acier, il en a vu de toutes les couleurs, Reynald, et même avant, en tant que membre du CHSCT, le comité d’hygiène et de sécurité au travail. L’amiante, les accidents du travail, les primes de 700 euros pendant qu’on licencie, les arrangements comptables sur le manque de rentabilité, les promesses des ministres sur les fours électriques bientôt construits en France… Il se marre. Qu’on ne donne pas la parole aux salariés quand ceux-ci portent plainte, peu importe : il se devait quand même d’être là, à Montreuil, en ce jour où le tribunal statue sur la demande de la CGT, qui réclame l’annulation du PSE (« Plan de sauvegarde de l’emploi » dans la novlangue administrative – « plan de licenciements », dans la réalité) par les services de l’État.
Aussi, quand le rapporteur public déroule ses arguments lus sur un écran d’ordinateur pendant une vingtaine de minutes, Reynald sourcille à peine.
« Ça sent mauvais, non ? je chuchote
– On s’en doutait… »
Le rapporteur ne semble pas convaincu par les arguments de la CGT. La procédure bâclée ? Les risques sur les salariés pas évalués ? Le motif économique brandi trop facilement ? « Ce n’est pas idéal mais c’est sans incidence… Ce n’est pas une obligation de l’employeur… L’employeur a fourni des documents, cent dix pages… L’employeur a pensé aux risques psycho-sociaux, il a proposé un service d’assistance téléphonique 24h sur 24h, une sophrologue, des groupes d’analyse de managers… »
On l’écoute raconter que tout n’est pas si mal, puisque des serpillères sont mises à disposition pour essuyer les dégâts… Le code du travail a été respecté par la multinationale Arcelor Mittal, visiblement : elle a donné « des documents » au CSE.
« Oui, mais quels documents ? » C’est Ralph qui s’insurge, qui nous sort de la torpeur. Face aux magistrats, sa robe noired’avocat par-dessus ses chaussures de randonnée, il élève la voix : « L’administration est de moins en moins exigeante face aux employeurs ! »
Ralph, il sillonne la France en camping-car avec sa femme pour assister les salariés qui contestent les plans de licenciement. Les PSE, l’inspection du travail, il vit avec tout ça depuis des années. « Il y aura d’autres PSE sans doute, chez Arcelor, on a besoin d’informations ! Il faudrait croire sur parole les employeurs ? » Son débit s’accélère. « Les risques psycho sociaux, c’est bien gentil. Mais il y a d’autres risques : on est dans la sidérurgie quand même! Les ouvriers fabriquent de l’acier. Sur le terrain, si on supprime deux gars sur une ligne de production, hein, comment on évalue les risques pour ceux qui restent bosser sur la ligne? On veut des chiffres, des données, pas des numéros de téléphone ! » On vous avait raconté ici les risques, et aussi les accidents, terribles, vécus par les ouvriers dans l’usine.
A côté de moi, Aline, Ludo et Reynald sont satisfaits, me semble-t-il. Ralph ne fait pas des circonvolutions littéraires, de ronds de jambe : il a l’éloquence de la franchise et des mots familiers.
« Il fait froid. Il fait froid comme la justice. »
Et puis soudain, devant les deux avocats de la multinationale, les bras allongés sur le dossier du banc, en signe ostensible d’aisance, Ralph se met à citer un article de la constitution. Un truc que je ne connaissais pas. Un préambule rédigé après la Seconde guerre mondiale, en 1946. Surprise, je l’écoute : que vient faire la Constitution ici ? « Article 5. Chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi. Nul ne peut être lésé, dans son travail ou son emploi, en raison de ses origines, de ses opinions ou de ses croyances. » Et : « Article 8.Tout travailleur participe, par l’intermédiaire de ses délégués, à la détermination collective des conditions de travail ainsi qu’à la gestion des entreprises. »
Il est 10h00 du matin. L’audience, le silence, les articles de loi nous poussent au pessimisme mais ce petit trésor que Ralph a sorti un nous réchauffe. La température a chuté ce mercredi. Plusieurs degrés de moins. Ils sont trois salariés ordinaires assis sur un banc, derrière les deux avocats d’une multinationale…
Ludo râle, à la sortie de l’audience. «J’en ai marre. Il fait froid. Il fait froid comme la
justice. » Il s’agace, il s’est levé tôt pour être à Paris, il n’aime pas ça. Aline regarde les horaires de train sous la pluie. Reynald part en retraite cette semaine.
« On n’est pas des mannequins » dirait Gaëtan, le secrétaire de la section. Au moins, ils ont fait entendre ça, devant le tribunal, ils l’ont dit, même si les juges n’écoutaient qu’à moitié : « L’ouvrier peut participer à la gestion de son entreprise. » Ça existe.
Ils ne sont pas des fantômes. C’est même écrit dans le préambule de 1946, repris dans la constitution de la Ve République. Et c’est pour rappeler ce genre de choses, et dire qu’ils existent que Ludo, Aline et Reynald étaient au tribunal ce matin-là.
Le tribunal a rendu son jugement ce mercredi 8 avril : la demande des ouvriers est rejetée. Et dire que ça ne nous surprend même pas…



