« On n’a peut-être pas fait le bon choix »… En novembre dernier, Marina Ferrari, ministre des Sports, a eu une révélation : la suppression du Pass Sport pour les 6-13 ans par le gouvernement Bayrou était « peut-être » une connerie… Car deux mois après avoir sucré 50 euros aux ménages modestes pour inscrire leur(s) enfant(s) dans un club sportif, ce qui devait arriver arriva : « Les premiers chiffres alertaient sur le fait qu’on a une chute des prises de licence sur les 6-13 ans », constatait la ministre, visiblement sidérée par la nouvelle. Il était donc grand temps de réagir, au gouvernement, parce que derrière la baisse prévisible des licences, les conséquences de l’exclusion des plus jeunes de la pratique sportive sont beaucoup plus graves sur le long terme : elles pèsent sur la santé physique et psychique, la sociabilisation, et même l’économie. En diminuant de 20 % le risque de dépression, de 30 % celui de mortalité prématurée et de 58 % les symptômes d’anxiété, chaque euro investi dans le sport en rapporte au final treize au contribuable. Jusqu’à 254 milliards d’économies, soit près de 10 % du PIB, d’après une étude de l’Observatoire des Métiers du Sport. On se prend à rêver, à se croire utile, parfois : tout cela, Marina Ferrari l’a peut-être appris dans notre enquête sur Les gamins sacrifiés du sport, publiée début septembre. Ça avait commencé avec Louise, une maman solo, qui nous avait partagé sa colère de ne pas pouvoir inscrire sa fille de huit ans à la natation…
OBJET : Après les JO, ben terminé pour les petits le Pass Sport, z’auront qu’à attendre…
DATE : 2025-06-25 21:47
DE : Louise
À : lequipedefakir@fakirpresse.info
Salut Fakir, voilà, j’attendais avec impatience le Pass Sport pour réinscrire ma fille à la natation, et ben non, il faudra qu’elle attende. Il faudra attendre encore 6 ans pour qu’elle nage. À présent il faut avoir 14 ans pour en bénéficier… Je suis fatiguée, j’ai l’impression de passer ma vie à courir après les reliquats et autres promotions qu’on me jette pour vivre (lorsque l’on me permet de les récupérer). Je suis enseignante, Bac+5, maman solo et clairement je vide mes comptes en banque, j’arrive dans le rouge tous les mois, en prenant pourtant des heures sup. Pourquoi ? Pour tenter de divertir et construire ma fille un tant soit peu, mais ça ne va bientôt plus être possible…
On était en plein bouclage du numéro d’avant l’été, et les vacances se profilaient, on tirait tous la langue. Mais le message de Louise, je l’avais gardé sous le coude : des mois que cette idée me trottait dans la tête, l’accès au sport. Je le sais, depuis toujours, à quel point le sport ouvre l’esprit, mais je voyais bien, aussi, un peu partout, dans mon club, sur les terrains, les difficultés d’accès pour beaucoup de gamins. Les associations qui suffoquent faute de moyens, et subissent de plein fouet la baisse des subventions. Les familles qui ne peuvent plus inscrire les jeunes, puisque les adhésions augmentent, vu que les subventions baissent, le cercle vicieux…
C’est un crève-cœur, pour moi, de constater ça à chaque fois. On se débrouille, localement, pour ne pas laisser des petits sur le bord de la piste, on accueille gratuitement, mais enfin…
Et puis le message de Louise. Suivi d’un deuxième, plein de colère cette fois, contre l’administration, qui lui répondait dans une belle langue de bois ou via l’intelligence artificielle sans doute, qu’ils comprenaient « que ce changement puisse être difficile, notamment pour les familles qui en bénéficiaient » mais qu’enfin, c’était comme ça : le Pass Sport, l’aide financière de 50 euros du gouvernement pour que les enfants puissent s’inscrire dans un club, sautait pour les moins de 14 ans.
Louise leur répondait, donc : « Alors c’est terminé ? Vous n’aidez plus les petits à se mettre au sport ? Ni les parents à pouvoir payer des cours ? 250 euros en moyenne à l’année, pour un club… Super. Donc de 6 à 14 ans, les gamins risquent de ne plus rien faire. Tout ça après les JO. Quelle hypocrisie ! Je suis fatiguée de la gestion à la con de vos politiques, des salaires qui n’augmentent pas, des gamins qui ne peuvent plus rien faire, car tout coûte trop cher. La politique que vous mettez en place use tous vos concitoyens, vraiment ! »
Je lui ai passé un coup de fil, du coup. Louise, la quarantaine, habite pas loin de Bordeaux, sur la côte atlantique. Et j’ai entendu une dame plus découragée, désolée, essorée, qu’en colère, finalement. Elle parlait d’une voix presque lasse, en s’excusant presque de sa situation : « Je suis pas légitime pour parler, vous savez, je suis pas la plus mal lotie, j’ai un emploi, au moins. Mais je m’en sors plus…
– Votre petite fille, vous ne pourrez plus lui offrir la natation, c’est ça ?
– Non… Elle en faisait depuis deux ans, grâce au Pass Sport. Pour nous, une aide de 50 euros, c’était important. En mai, j’ai regardé pour la réinscrire mais rien n’était précisé sur le site, on nous disait d’attendre, d’attendre, rien n’était en place… J’envoyais des mails, on me répondait : ‘‘Ne vous inquiétez pas, bientôt, restez en veille…’’ Et en fait non, ils ont tout arrêté pour les enfants de son âge. Aujourd’hui, je ne peux même pas payer une semaine de colo, une seule semaine, à ma petite fille… L’an passé, j’ai dû le faire, c’était 400 euros, c’est énorme, énorme… Je suis une maman solo, je n’ai pas de moyens ni de grands-parents autour, alors ma fille ne peut pas partir en vacances.
– Pour la natation, vous ne pouvez pas négocier un meilleur tarif avec son club ?
– Non, je n’imagine pas, mais pas du tout, négocier une remise. Je n’ai pas envie de quémander. Et puis, je ne me sens pas légitime à le faire, parce que, encore une fois, je ne suis pas la plus à plaindre. Déjà qu’on se prend des petites réflexions à la con quand on dit dans un club qu’on règle avec le Pass Sport : “Ah oui, 50 euros offerts, quand même, ça va la vie.” Ben non, si ces 50 euros on en a besoin, c’est que ça va pas, la vie. C’est pas méchant mais… c’est des jugements permanents, et faut toujours en sortir avec le sourire. Alors qu’on économise, qu’on suréconomise, qu’on utilise. Moi, je préférerais ne pas courir après les aides.
– C’est-à-dire ?
– Ben par exemple, depuis trois ans, je ne fais plus que les courses en promotion, alors que ça ne m’arrivait jamais avant. Avec une copine, on s’échange les bons plans. “Tiens, là, il y a 50 % sur tel produit !” Donc on fait trois supermarchés différents pour gagner 5 euros. On passe un temps de taré, vraiment, à essayer d’économiser de l’argent, sur tout, sur tout. Ça n’a plus de sens. On touche le fond… Intellectuellement, compter ses sous, c’est épuisant. Psychologiquement, je suis épuisée. Là, j’ai même attaqué mes économies, l’argent mis de côté pour des projets, plus tard. Pourtant moi, je prends des heures sup’, et tout, je fais animatrice périscolaire, de la garderie… J’aurais jamais imaginé me retrouver dans cette situation.
– Nager, elle aime ça, votre fille ?
– Elle adore. Et puis, qu’elle sache nager, c’est la base, il me semble. C’est important. Ça devrait être obligatoire, pour la sécurité. Ma fille, la natation, ça la défoulait, et puis elle y retrouvait des copines. Ça piaillait, ça rigolait, ils faisaient des jeux ludiques. Ces gosses, comment ils vont faire société, plus tard, s’ils ne voient pas les autres, s’ils grandissent tout seuls chez eux ?
– Vous lui avez annoncé qu’elle ne pourrait plus y aller ?
– Je lui ai dit, oui. Elle était déçue… »
***
Lire ici la suite de notre dossier : Les gamins, sacrifiés du sport.



