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Journal fâché avec tout le monde. Ou presque.

13 Novembre : « Il y a dix ans, nous étions six au Stade de France, le cœur léger… »

Dix ans plus tard, les souvenirs restent. Les larmes aussi. Mon pote Arthur et ses amis étaient au stade de France le 13 novembre 2015. Il a écrit hier, hier seulement pour la première fois, un récit pour ne pas oublier, pour prendre soin de nous, pour ne pas que la haine l’emporte.
13 novembre

Publié le 14 novembre 2025

Il y a dix ans le réveil sonnait avec une promesse : nous allions voir un grand match de football dans cette enceinte que nous aimions tant.

Il y a dix ans, nous étions six à nous installer en tribune, le cœur léger, les visages maquillés, les chants prêts à être déployés.

Et puis « boom », un instant suspendu. Aucune fumée dans le stade, aucun chant de nos adversaires du soir, ce ne sont donc pas les supporters allemands, coutumiers des bombes agricoles, qui ont fait le coup.

Et boom de nouveau. La notification sur le portable de copains jaloux de n’être qu’au bar : « Ça tire à Répu. » Regards inquiets avec mon ami et voisin, « putain c’est sûr c’est un attentat ». On lève les yeux, la tribune présidentielle s’agite. Les téléphones vibrent tout autour de nous, les gens se lèvent, peu comprennent, les réseaux coupent.

Allez, il faut prendre soin des copains et des copines, on fait semblant de ne pas paniquer. Même quand il y a un mouvement de foule qui jette des milliers de personnes hurlantes sur la pelouse. Même quand on doit sortir calmement du stade alors que nous avons tous et toutes envie de courir à perdre haleine.

Et là, le silence absolu. 80 000 personnes qui se taisent, qui scrutent leurs portables, un cri déchire la nuit noire. C’est un père qui a perdu son fils dans la foule. On prend son numéro, le prénom du petit et on lui promet de l’appeler si l’on voit son précieux enfant.

Prendre soin des inconnus, par fraternité.

Plus loin, les faisceaux lumineux des lampes torches des forces de l’ordre sur nos visages, s’avancer vers une gendarme les mains en l’air pour lui donner les coordonnées du papa inquiet. Voir son visage tout aussi apeuré que le nôtre, sentir son estomac se nouer.

Puis c’est la marche vers le RER, en silence, mes poings se serrent autour des vêtements de mes proches, pour ne pas les perdre, ne pas les lâcher, rester ensemble coûte que coûte. Entendre tes sanglots et te dire « ça va aller, on va rentrer », tenter de s’en persuader aussi finalement. Prendre soin des autres pour prendre soin de soi.

Le RER, parenthèse silencieuse qui nous semble être un piège sous-terrain, le train qui s’arrête aléatoirement, les écrans qui affichent « ALERTE A LA BOMBE », espérer que les plus jeunes ne lèvent pas les yeux vers ceux-ci. Et puis finalement sortir, se perdre dans les rues de Paris, les téléphones qui saturent d’appels et qui s’éteignent, tomber par miracle sur un conducteur de bus qui tente de faire rentrer tout le monde.

Il écoute la radio, nous écoutons la radio, nous découvrons une ville en plein chaos, les massacres, l’horreur. Et ce conducteur qui nous dit « je déposerai chaque personne vers chez elle, ce soir y a pas de droit de retrait, vous êtes sous ma responsabilité ». Esquisser les premières larmes, chuchoter des « merci monsieur » parce qu’on n’arrive plus à parler fort.

Premier arrêt, elle sort pour rejoindre son aimée. On demande si elle en est bien certaine car on ne veut pas la savoir dehors, elle insiste, nous étreint et file dans la nuit. « Rentrez bien, on s’écrit, on se voit vite. »

Prendre soin des autres parce que les autres prennent soin de nous.

Le bus passe devant chez vous deux, même rituel, même mots maladroits, même soulagement de savoir que vous êtes en sécurité.

Et ne nous voilà plus que trois de l’équipée, dans un bus quasi vide qui nous dépose non loin du Parc Montsouris. Remercier le chauffeur, l’étreindre même, lui dire qu’il est un héros dans cette nuit, lui souhaiter un bon retour, n’avoir en retour que des « c’est normal c’est normal, je transporte des gens, dans mon bus vous êtes sous ma responsabilité ».

Et puis marcher dans la nuit, dans le silence. On croise des personnes au regard hagard sur les pas de portes, beaucoup fument, beaucoup de yeux sont humides. Et puis s’arrêter, échanger quelques mots, une cigarette, se toucher, se prendre dans les bras et comme on le ferait pour une séance de penalties en phase finale, écouter la radio sur le portable ou regarder les chaines d’info en continu. Mais au plus profond des entrailles, on sent bien que le nœud n’est pas fait des mêmes liens.

Enfin, rentrer. On branche les téléphones et la télé, ne répondre qu’à quelques-uns, les essentiels, ceux qui n’ont pas de noms de famille dans le répertoire, car plus les images défilent, plus les doigts sont fébriles : « Dis à tout le monde que ça va, on s’appelle demain, là je ne peux pas. »

S’écraser à trois dans mon canapé, presque les uns sur les autres, comprendre peu à peu, échanger trois phrases, s’endormir devant les chaînes d’infos.

Et puis le lendemain tout se révèle, tout se dit, rien ne s’ingère ni ne se digère. Se dire qu’on a eu de la chance, s’estimer quasi coupable, ressentir une profonde tristesse qui se rallume tous les ans à la même date et cette année plus fortement encore.

Prendre soin de réfléchir, de tenter de comprendre, d’expliquer pour accepter ce qu’il vient de se passer, de trouver une logique à tout ça, sans l’excuser, jamais.

Et puis lutter, lutter contre la haine, les affreux affects, la peur et l’anxiété. Retourner vite en terrasse, revoir vite les amis, tenter de consoler celles et ceux qui ont perdu des proches et, quelques semaines après, se forcer à aller voir France – Italie pour supporter le XV de France et un début d’agoraphobie, aller voir Didier Super et Pierre-Emmanuel Barré pour rire grassement en perçant des abcès, croiser Shepard Fairey en train de taguer et échanger, enfin aller écouter Arthur H. pour pouvoir pleurer dans la fosse obscure. Discrètement, pour se faire du bien.

Pour prendre soin de soi, tout simplement.

Et depuis chaque année, envoyer un message, juste un cœur, à celles et ceux avec qui on a partagé tout ça. Aujourd’hui, encore plus qu’hier, lutter contre la haine des autres, sans jamais renoncer à la colère parce qu’elle peut être un bon moteur d’engagement quelquefois, quand elle est tournée contre celles et ceux qui attisent le rejet, la violence, les inégalités et le bellicisme automatisé, contre tous ces imbéciles heureux qui sont nés quelque part.

Et cette année renoncer à se rendre sur place. Certes de peur de croiser trop de consommateurs de souvenirs et de drames sur place pour nourrir Instagram. Surtout pour préférer passer cette soirée avec mon aimée, des amis, mais avant tout pour être avec lui, prendre soin de lui, en ce jour de sixième mois de sa vie, mon petit Ambroise. Nommé comme celui qui a institutionnalisé le prendre soin dans notre pays.

Tendres pensées à vous, à elles et eux qui sont partis, à celles et ceux qui sont meurtris, aux générations qui viennent et qui poussent. En espérant que l’avenir sera heureux. Si nous n’y croyons pas, qui le fera ?

Prenons soin de nous.

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