« Je vous l’avais dit : pas de budget, pas de guichet ! » C’est avec un cynisme désormais signe distinctif de la Macronie que Vincent Jeanbrun, ministre du Logement, annonçait le 21 décembre le nouvel arrêt de Ma Prime Rénov’, le dispositif censé aider financièrement les ménages les plus modestes à isoler leur logement, et à éviter qu’ils ne restent ou deviennent des passoires thermiques. Raison invoquée ? L’absence de budget voté pour 2026, le Parlement n’ayant pas encore trouvé d’accord sur le projet de loi finances (PLF). Début 2025, le dispositif d’aide à la rénovation énergétique avait déjà été suspendu plusieurs semaines pour la même raison, avant de reprendre avec des moyens largement rabotés. Cet été, il avait été de nouveau interrompu pendant plus de trois mois pour faire face aux retards de traitement et aux fraudes, selon le gouvernement. Et quand le guichet de Ma Prime Rénov’ a rouvert le 30 septembre 2025, le nombre de dossiers était limité à 13 000 pour le dernier trimestre de l’année, alors que 30 000 avaient été déposés rien qu’en juin 2025…
Pour les particuliers qui veulent réaliser des travaux, ces « stop-and-go » incessants sont catastrophiques. On s’en rend bien compte en plein hiver, avec la vague de froid actuelle, mais aussi lors des épisodes de canicule, l’été. « Je suis en Polaire chez moi, on ne chauffe que la salle de bain, nous racontait James, un peintre en bâtiment rencontré sur le marché de la Porte de Bagnolet à Paris fin octobre. Deux cent euros par mois pour trente mètres carrés, sérieusement ? On a quatre radiateurs, mais ils vont rester fermés, c’est mort. On a sorti les plaids et les couvertures. On allume une heure juste avant les douches, et on éteint direct. C’est mal isolé chez nous, c’est trop cher. » Même son de cloche auprès de Dalila, qui tenait un stand de fruits et légumes : « Moi non plus, j’ai pas encore allumé le chauffage, les factures sont trop élevées. J’ai équipé toute la famille avec des pyjamas rembourrés à Primark et des grosses chaussettes, pour ne pas avoir trop froid. »
En France, 12 millions de personnes disaient souffrir du froid en 2024, soit plus d’un Français sur six. Et 74 % de la population, trois personnes sur quatre, se restreignent sur le chauffage pour des raisons financières, selon le dernier baromètre du médiateur national de l’énergie. Mais Vincent Jeanbrun semble loin d’avoir conscience de ce fléau (à moins qu’il ne s’en moque…), lui qui accordait des pavillons de 150 m2 au loyer dérisoire (700 euros par mois) à ses proches collaborateurs, et réglait pour 45 000 euros leurs factures d’électricité aux frais du contribuable quand il était maire de L’Hay-les-Roses, en région parisienne – il est d’ailleurs visé depuis septembre 2024 par une enquête préliminaire pour « prise illégale d’intérêt » et « soustraction ou détournement de biens d’un dépôt public ». Du classique pour un ministre macroniste, même si à Fakir (on est un peu vieux jeu, pas trop start-up nation), on a du mal à s’y faire…
L’enterrement de Ma Prime Rénov’ est aussi terrible pour les professionnels du secteur, qui réclament une vision sur le long terme, pour voir au-delà des budgets annuels et de la valse des ministres. Car c’est cette instabilité, ce manque de vision et de volonté propres à nos dirigeants qui pourrissent la politique de rénovation énergétique en France. Parce qu’en la menant à bien, en s’emparant sérieusement du sujet et en y mettant les moyens, il y aurait tant d’économies à la clé… On vous en parlait dans notre dossier « Tout un monde à rebâtir » :

Économies : un pognon de dingue !
Une étude de l’Ifop d’octobre 2022 sur « La France qui gagne moins de 2000 euros » fait le lien entre le social et l’écologie. Parmi les sondés, donc, ils sont 86 % à se dire inquiets des conséquences du réchauffement climatique. Et autant, à peu près, 85 %, à estimer que la rénovation des bâtiments et logements serait « une proposition efficace pour lutter contre le réchauffement climatique ». Imaginent-ils, pour autant, faire rénover, isoler, leurs habitations ? Non, pas vraiment. Parce que 76 % ne se sentent pas suffisamment soutenus par les pouvoirs publics pour ça.
C’est dommage : d’après les calculs de l’opérateur Enalia, spécialisé dans l’efficacité énergétique, rénover les cinq millions de passoires permettrait d’économiser près de 60 milliards d’euros (en frais de chauffage, etc.) et éviterait de relâcher dans l’atmosphère 1,5 milliard de tonnes de CO2. Les effets d’une action plus volontaire sur le changement climatique peuvent aussi se mesurer à long terme. Qu’on songe aux conséquences des maisons qui craquent, se fissurent, sous l’effet des sécheresses et inondations successives… « Les assureurs ont revu à la hausse le montant des dépenses pour 2022 », annonçait France Info la semaine dernière, au réveil : « La somme globale pourrait monter à 2,8 milliards d’euros. »
Les chiffres s’additionnent, d’ailleurs, tous azimuts, pour dire les économies que permettrait une vraie rénovation : le ministère du Logement, au printemps 2022, estimait qu’on pourrait économiser 10 milliards d’euros en dépenses de santé chaque année simplement en s’attaquant aux passoires. Quatre fois plus que le montant annuel des aides pour la rénovation…
L’urgence et le gouffre
« 42 messages non lus. » La mention s’affiche, sur notre petit groupe de messagerie. C’est comme ça, peu ou prou, tous les jours.
Ils sont sympas, les copains fakiriens, Renaud, Antoine : depuis qu’ils savent que je planche sur le sujet, ils m’inondent de documents, d’études, de stats… Ça leur fait plaisir. À les décortiquer, ces documents, on est pris d’un vertige : le bâtiment, au sens large, c’est 43 % de la consommation énergétique en France. Et 20 % des gaz à effet de serre émis. Et c’est un tonneau des Danaïdes pour des millions de familles qui essaient, au quotidien, de chauffer leur passoire thermique.
Le bâtiment ce devrait être, de fait, un chantier d’urgence.
Urgence sanitaire, urgence sociale, urgence écologique. Sans même parler d’un formidable gisement d’emplois locaux, dans toute la France.
Une urgence pour la santé, d’abord. « Ce n’est pas par hasard que les plus gros consommateurs de médicaments sont les gens qui vivent dans les logements classés F et G » – les passoires thermiques – pointe Olivier Sidler, spécialiste de la maîtrise énergétique dans le bâtiment, et membre de l’ONG Negawatt.
Ça pèse lourd : la France compte 11 millions de personnes mal-chauffées et 14 % des Français déclaraient en 2020, au sortir de l’hiver, avoir souffert du froid…
La suite du dossier « Tout un monde à rebâtir » est à lire ici !



