« C’était un communiqué un peu désespéré pour sauver l’honneur de notre commune. On ne pensait vraiment pas que notre petite asso pourrait faire grand-chose face à l’administration Trump… » À Langrune-sur-Mer, village côtier choisi pour accueillir la cérémonie internationale du 6 juin en Normandie, Danielle, Mohammed et Philippe n’en reviennent toujours pas. Le 30 mai, les trois Langrunais apprennent la venue dans leur commune de Pete Hegseth, secrétaire américain à la Guerre (et non plus à la Défense, comme dans le passé), aux côtés de Sébastien Lecornu et dix autres officiels étrangers. Hasard du calendrier : leur association citoyenne d’une trentaine d’habitants, en majorité des jeunes retraités, tient sa réunion mensuelle le lendemain. « C’était le premier truc à l’ordre du jour, se souvient Philippe. Quand on s’est renseignés sur ce gars-là, on ne pouvait pas ne pas réagir. Mais comment ? »
Pete Hegseth, c’est le profil XXL du fanatique trumpiste : chrétien nationaliste, anti-musulmans, masculiniste, climatosceptique. Un va-t-en-guerre fascisant pour commémorer la victoire sur le nazisme et la paix en Europe ? Très peu pour les membres de Langrune en commun. « Plutôt qu’une agit prop’, on a décidé de rédiger un communiqué mesuré, factuel, en citant nos sources », explique Philippe, membre du groupe de travail qui s’empare du sujet. Un texte court, mais qui ne mâche pas ses mots sur Hegseth. « Cet individu porte des valeurs contraires à la démocratie, aux droits de l’Homme et à la Paix. […] L’honneur de Langrune, celui de la France, et le souvenir des jeunes Alliés, américains, britanniques, et canadiens morts sur nos plages au nom de la démocratie commanderaient d’annuler la visite de cet individu. »
Après deux jours de concertation, le communiqué est enfin prêt. Reste plus qu’à l’envoyer aux contacts dans la presse récoltés lors des récentes élections municipales, où l’association a présenté une liste (non élue). « On était bien identifiés des journalistes locaux, confirme Philippe. J’ai envoyé le communiqué à toute la presse locale le mardi vers 22h00. Le lendemain, dès 8h00, un premier média local nous appelle. Ensuite, ça n’a pas arrêté de la journée, ni de la semaine. » Le sujet fait le tour des télés, radios et journaux régionaux, et même de la presse nationale ! « Au début, on s’est demandé comment répondre, reconnaît Philippe. Certains médias comme TF1 et BFM étaient déjà sur place pour la cérémonie, ils voulaient nous rencontrer pour nous interroger. On n’était pas prêts, mais on s’est répartis les rôles comme on a pu. Plus tard, on a même eu une page entière dans le Guardian, des articles en Croatie et en Australie ! »
L’histoire de ce village normand qui tient tête à Donald Trump finit par traverser l’Atlantique. Et la veille de la cérémonie, Pete Hegseth annule sa venue à Langrune-sur-Mer, préférant se rendre à une autre cérémonie au cimetière américain, puis à Sainte-Mère-Église. « Officiellement, c’est parce qu’il voulait rester en famille, précise Philippe. Mais ce qui est sûr, c’est que si on n’avait rien fait, il serait venu ! » Mohammed : « On a allumé l’étincelle, et ça a porté ses fruits au-delà de nos espérances. » « C’est un petit truc qui montre que quand on se bouge collectivement, c’est possible de changer le cours des choses, résume Danielle. Et que même en période de sinistrose, les gens ne sont pas complètement formatés, éteints. »
Et aussi qu’à la fin, seule la lutte permet de l’emporter !



