CICE : la (vraie) France des assistés !

par Baptiste Lefevre, François Ruffin 21/11/2016 paru dans le Fakir n°(78 - en kiosque) décembre 2016 - janvier 2017

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Vingt-deux milliards. 22 000 000 000. C’est un métier, que de faire sentir l’énormité d’un chiffre comme ça. Que ça ne reste pas une abstraction
avec plein de zéros. Que ça prenne corps, un peu, jusqu’à chez vous.

Je serais informaticien, là, je fabriquerais un « convertisseur de CICE ».
Vous entreriez le nom d’un métier.
« Infirmier », par exemple.
C’est la débâcle dans les hôpitaux, on le sait tous, les patients qui attendent des nuits aux « urgences », d’autres où le personnel apporte son propre papier toilette, les établissements parisiens qui épuisent leurs salariés, bref, une Sécu au bord de la crise de nerfs.
Donc, embaucher des « infirmiers », qui est contre ?
J’ai regardé sur « infirmiers.com », c’est environ 1 828 € brut en début de carrière, allez, 2 000, soit 32 000 par an avec les cotisations patronales.
En bien, ça fait 625 000 infirmiers.
Voilà ce qu’on pourrait recruter avec les vingt milliards du CICE.
Mais vous avez raison : il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Avec mon convertisseur ultra-perfectionné, chacun pourrait se faire un mix à lui, ses embauches idéales : instits, animateurs pour le périscolaire, auxiliaires pour les vieux, cheminots, inspecteurs du travail, contrôleurs des impôts, etc.
Cette manne, ces vingt milliards, constitueraient un vrai bol d’air pour le tissu social, pour des services publics aujourd’hui sous asphyxie. Alors que là, ils n’ont servi à rien ou presque…

Vous saisissez, maintenant, l’énormité de ces vingt milliards ?
Il faut vous l’écrire en chiffres, peut-être, avec tous les zéros ?
20 000 000 000 ?
Non ?
Ça ne vient toujours pas ?
Alors, je vais convertir en autre chose.
En ministères.
J’ai consulté le budget de l’Etat pour 2016.
Le coût du CICE c’est, pour cette année :
7,3 fois le budget de l’ « Agriculture, alimentation, forêt et affaires rurales » (2,7 milliards).
7,3 fois aussi le budget de la « Culture » (2,7 milliards).
2 fois le budget de l’ « Ecologie, développement et mobilité durables » (9,1 milliards).
2,4 fois le budget de la « Justice » (8,2 milliards).
33,3 fois le budget de « Sport, jeunesse et vie associative » (0,6 milliard).
36 fois le budget des « Médias, livres et industries culturelles ».
50 % du budget de la « Défense » (39,6 milliards).
30 % du budget de l’ « Enseignement scolaire » (67 milliards).
Vous le pigez, désormais, que c’est du lourd, ces vingt milliards ? Que ça peut rebattre les cartes complètement ? Qu’un gouvernement qui dirait : « Bam, notre priorité, c’est l’Ecologie », d’un coup d’un seul, il pourrait en tripler le budget, avec ces vingt milliards… et avec des effets sans doute plus significatifs sur l’emploi !

Il faut mesurer ici le paradoxe.
Le gouvernement (« les gouvernements », on devrait dire, tant l’alternance ne change pas grand-chose à ces choix politiques), le gouvernement compte sur un « effet de levier ». En gros, en donnant un euro d’aide au privé, ça va démultiplier les énergies, et à force d’investissements, d’embauches, de croissance, de tout ça, à la fin, ça fera des petits, ça produira dix euros dans le PIB.
Mais on assiste à l’inverse : l’effet de levier est remplacé par une évaporation. Chaque euro mis dans la machine devient dix centimes à l’arrivée. « Reconstitution de leurs marges » oblige... Ah qu’en termes galants ces choses-là sont mises ! En moins codé, ces subventions sont passées par profits et profits, se muent en dividendes pour les actionnaires, ou en rétributions pour les patrons.
Ainsi, par exemple, de Carrefour (le premier bénéficiaire privé, derrière La Poste et la SNCF) : 120 millions de CICE. De quoi soutenir l’envolée des dividendes : + 25 % depuis 2012, 517 millions d’€, soit 62 % des bénéfices. De quoi aider aussi un nécessiteux, le PDG, dont le salaire double, de 3,7 à 7 millions d’€.
Ainsi, également, de Casino, qui touche 97 millions de CICE et qui réduit ses « frais de personnel » d’à peu près autant. Tandis que la « rémunération des dirigeants », elle, ne connaît pas la crise : +12,5 % entre 2014 et 2015.
Ainsi, enfin, pour conclure le tiercé de la grand distrib’, de Auchan : 88 millions d’€ de CICE. Les dividendes versés à la famille Mulliez ont quasiment triplé : 200 millions en 2015, contre 67 en 2014.

Sa marge de manœuvre budgétaire, François Hollande l’aura donc consacrée à ça.
A rien.
Mais c’est à cela, justement, qu’on découvre la puissance d’un dogme : qui va songer, aujourd’hui, à stopper cette mesure ?

Notre dossier sur la France des assistés est à lire intégralement dans Fakir n°78, actuellement en vente sur notre boutique et dans les kiosques !

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  • Le 10 janvier à 10:00, par Bona En réponse à : CICE : la (vraie) France des assistés !

    Il n’est pas logique de donner des subsides à des entrepreneurs, surtout que eux ne croient qu’ au capitalisme. Qu’ils se débrouillent avec leur idéologie ! Comment osent-ils accepter de l’argent alors qu’ils ne cessent de critiquer l’assistanat ? Il faut réserver les secours aux prolétaires, à ceux qui n’ont pas de patrimoine. Il faut revenir à la cotisation sociale, remplir les caisses de la sécu. Comme il y a moins de boulot, il faut instaurer une taxe-cotisation sur tous les automates qui remplacent les hommes et les femmes et cela doit faire l’objet d’un débat dans la sociétés, les circonscriptions, ainsi qu’à l’assemblée nationale. Il faut reconquérir notre sécu.
    Les patrons ont pris un mauvais pli de tendre la sébile à la moindre occasion. Ils pleurent des larmes de crocodiles. Ils n’ont aucune honte du moment que ça leur rapporte.

  • Le 10 janvier à 09:50, par Bona En réponse à : CICE : la (vraie) France des assistés !

    Ne faudrait-il pas plutôt titrer « La France des (vrais) assistés » ?
    Ou « Les (vrais) assistés de la France » ?

  • Le 25 décembre 2016 à 16:36, par Belliard En réponse à : CICE : la (vraie) France des assistés !

    Que l’Etat soutienne les entreprises, pourquoi pas.....
    Ce qui est intolérable, c’est qu’elle continue à vivre comme si elle n’étaient pas aidée, comme si les actionnaires prenaient des risques...Ce qui est totalement faux...

    Je propose donc au peuple, aux députés de tout bord l’amendement :"donner : c’est donné !
    toute entreprise qui recoit une aide de l’Etat doit soustraire son montant ( multiplié par deux) de la somme attribuée aux dividendes.

    Cela remettrait un peu de justice et de bon sens économique..

    Qui vote pour ???

  • Le 8 décembre 2016 à 09:37, par Bruno En réponse à : CICE : la (vraie) France des assistés !

    Impressionnant : le commentateur du nom de Pandore qui nous récite la doxa du « la mondialisation c’est irréversible », « la dette c’est incontournable », et le tout sur un ton paternaliste.
    Pandore, renseignez-vous sur
    1) la politique des caisses videshttps://www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2003-1-page-51.htm
    2) les autres modes de financement de l’Etat (Benjamin Lemoine, L’ordre de la dette https://ress.revues.org/3545)
    3) le caractère illégitime de la dette http://www.cadtm.org/Dette-illegitime
    4) Le sens du mot "débattre : débattre ce n’est pas croire qu’on va clouer le bec d’un adversaire, mais bien se renseigner, poser des question, demander à celui qui parle de bien étayer ses propos, partager avec lui des réflexions, avancer ensemble vers plus de clarté.
    Faute de quoi votre démarche et votre parole n’ont aucun intérêt.
    Un peu trop français ce mépris.

  • Le 7 décembre 2016 à 10:56, par cram En réponse à : CICE : la (vraie) France des assistés !

    Pandore qui se croit lucide et en dehors de toute influence (ni droite, ni gauche), représente la majorité des salariés soumis à des croyances, et vivent dans une confusion bien entretenue par tous les « apôtres » de notre modèle économique capitaliste qui a conquis la planète, quelques exemples, est-ce que pandore fait la différence entre : emploi/travail, entrepreneur/employeur, propriété lucrative/propriété d’usage, cotisations/impôts. Est-ce que Pandore peut comprendre que la source des prélèvements des salaires et cotisations sociales et la même que les dividendes et profits et que seule les salaires et cotisations sociales sont représentés par la croyance comme des charges,( le fameux coût du travail ) mais pas les dividendes et profits, représenté comme légitime et mérité. Donc d’un coté des profiteurs : les salariés et de l’autre : les acteurs à qui nous devons tout.
    LA PLUS GRANDE RELIGION N’EST PAS DANS LES EGLISES ET LES MOSQUEES MAIS DANS CETTE CROYANCE !!!

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