Il est des moments qui font tomber les masques, clarifient les positions, les non-dits, quand tant cherchent à les brouiller, et donc à nous embrouiller.
C’est du 1er Mai qu’il s’agit, puisque la voilà leur urgence, après avoir gratté deux années de vie sur nos retraites : supprimer notre seul jour férié obligatoirement chômé. C’était à l’Assemblée, en ce début de printemps, après une première salve en janvier, déjà. Catherine Vautrin, récemment encore ministre du Travail, s’était même à l’époque mise en scène bossant bénévolement dans une boulangerie (puisque l’objectif est d’avoir « du pain frais » ce jour là), et devant les caméras, pour illustrer l’idée de génie. Si le projet a été repoussé, reporté sous la levée de boucliers, ils reviendront à la charge, il faut en être sûr.
« Ils », ce sont les droites et extrême droite réunies, LR–RN–Macronie, avançant d’un même pas vers une énième réduction des droits, décorés du même faux nez, du même déguisement, encore et toujours : celui de défenseurs des gens. Il faudrait pouvoir bosser le 1er Mai pour améliorer le « pouvoir d’achat », pour « gagner plus », selon eux ?
Ben voyons.
« Travailler plus pour gagner plus » : ils en sont encore là, vingt ans après la formule de Sarkozy qui relevait déjà, alors, d’une arnaque. Un formidable tour de passe-passe, même, puisqu’il s’agissait de supprimer les cotisations – et donc un salaire indirect – sur les heures supplémentaires. Ils en sont restés là, à Sarkozy, alors déjà symbole de l’alliance entre LR et RN, parrain des droites dures et revanchardes.
Ils n’ont pas progressé d’un iota. Non pas qu’ils soient nuls (enfin si, aussi, mais pas que pour ça) : parce que c’est leur idéologie, leur mantra, leur obsession, parce qu’ils n’ont pas d’autre « projeeeeet », pas d’autre ambition, pas d’autre horizon que faire travailler davantage encore ceux qui bossent déjà beaucoup, dans des conditions difficiles, les caristes, les AVS, les livreurs, les caissières, les infirmières… Et, surtout, en miroir, préserver les intérêts des leurs, des plus aisés, des grandes fortunes et des actionnaires.
« Moi ça va faire vingt ans que je fais le ménage, Catherine ça fait quarante ans. Et on ne vaut que quinze balles d’augmentation ? Même pas un week-end de vacances ? Et pour venir bosser, pour payer l’essence qui a augmenté, on fait comment ? Nos salaires ne suivent pas. » Marie-Claire, Henda, Orlane, Isabelle, toutes femmes de ménage, nous racontaient ça, l’autre jour à Donges, en Loire-Atlantique, sur un piquet de grève.
Marie-Claire : « Je fais de 7h00 à 14h00 : je nettoie les WC, les couloirs, les bureaux, les salles de réunion. Et je fais deux heures le samedi : le réfectoire et les toilettes. » Henda complétait : « Les balais, la serpillière, se pencher pour les poubelles, c’est le dos qui prend. C’est des gestes répétitifs, c’est physique. On est usées. C’est tellement pénible que les filles ne sont pas à temps plein. On a beaucoup de temps partiels, et donc de tout petits salaires. » « Et je te parle même pas des produits qu’on respire, les vapeurs… On travaille dur, on demande simplement une augmentation sur nos salaires », poursuivait Isabelle. Elles venaient d’apprendre que TotalEnergies, dont elles récurent la raffinerie, avait « pris un milliard d’euros en mars ». « Et nous on ne pourrait pas avoir plus de quinze balles ? »
« Ils ont de la suite dans les idées, la revanche solidement accrochée aux tripes. »
L’an passé, le 1er mai, (comme un symbole), l’ONG Oxfam publiait une étude réalisée sur près de 2000 entreprises, dans 35 pays (dont 18 grands groupes en France). Qu’on vous résume ici, à grands traits : en cinq ans, la rémunération des dirigeants a augmenté de 50 %. Salaire moyen : près de 4 millions d’euros. Côté salariés ? Une augmentation, sur la même période, de… 0,9 %. Cinquante fois moins, en gros, et un « phénomène systémique », selon Oxfam. Qui précisait que sur cent grandes entreprises françaises, les rémunérations des dirigeants étaient en moyenne 97 fois supérieures à celles de leurs salariés. Et qu’au niveau mondial, les dirigeants des multinationales accumulaient en une heure autant d’argent que leurs employés en un an.
Qui peut supporter un monde comme ça ?
Qui ?
Le RN, LR, la Macronie.
Qui tiennent, coûte que coûte, à ce que les travailleurs travaillent davantage, plutôt qu’oser envisager que les plus riches puissent laisser échapper, ruisseler, quelques gouttes de leurs profits. Donc, il faut travailler le 1er Mai…
Ils disent défendre les travailleurs, vraiment ?
Pourquoi ne pas se battre pour l’indexation des salaires sur l’inflation ? Pourquoi voter contre, même, à l’Assemblée ?
Pourquoi ne pas défendre la revalorisation du Smic ? Pourquoi voter contre, même, à l’Assemblée ?
Pourquoi, depuis quarante ans, concentrer au contraire tous leurs efforts à écraser le travail, à coups d’« assouplissements », de « flexibilisation », de « dérégulations » ?
Ce sera quoi, la prochaine étape, sous couvert d’aider les gens ? Étendre le travail de nuit ? Ré-autoriser le travail des enfants ? Ils s’étaient à l’époque tant battus, déjà, pour le maintenir – on vous l’a conté, ici, dans ces colonnes…
C’est qu’ils ont de la suite dans les idées, et l’esprit de revanche solidement accroché aux tripes. Car le 1er Mai, c’est toute une histoire. Une histoire qui débute le 1er mai 1886 aux États Unis par une grève générale suivie par 400 000 salariés. La revendication ? Une limitation de la journée de travail à huit heures. Le 3 mai, suite à une charge de policiers sur les manifestants, trois grévistes sont tués. Le lendemain, lors d’une marche blanche, une bombe explose, une bagarre s’ensuit, huit policiers meurent. Sur les cinq syndicalistes condamnés à mort, quatre seront pendus le vendredi 11 novembre 1887, le dernier se suicidera dans sa cellule. L’Histoire prend ensuite racine en France, avec le massacre de Fourmies, dans le Nord : le 1er mai 1891, une manifestation a lieu avec la même revendication qu’aux états-Unis cinq ans plus tôt. Mais la journée, pourtant pacifique et festive, vire au massacre : l’armée tire sur la foule. Elle tue neuf personnes, dont deux enfants de treize et onze ans. Le 1er Mai devient une date symbolique du mouvement ouvrier, et sera gravé dans le marbre de la Loi après la seconde Guerre mondiale. Le muguet symbolisera, lui, le sang versé à Fourmies.
Aujourd’hui le 1er Mai, « Journée internationale de lutte pour les droits des travailleuses et travailleurs », est férié un peu partout dans le monde. Une histoire de sang et de larmes qu’une vidéo de Catherine Vautrin faisant joujou dans une boulangerie aura du mal à faire oublier – on l’espère du moins.



