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Journal fâché avec tout le monde. Ou presque.

Promenons-nous dans les bois

On s’arrêtait cinq minutes chez Patrick. On s’est assis dans sa cuisine pour boire un coup, et qu’il raconte sa vie de bûcheron. Et puis finalement course au rendement, dégâts causés par l’homme… Son métier dit beaucoup de ce que nous sommes. On vous embarque dans une enquête forestière, entre morts au travail, oiseaux malins, pesticides, arbres et pluies, écologie, biodiversité et mondialisation ratée, sous-traitance et omerta. Promenons-nous dans les bois, mais c’est pas joli-joli…

Publié le 8 mai 2026

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« Faut que tu voies Patrick, c’est un expert de la forêt.

— Rhoo, tu sais, moi, les ‘‘experts’’… Je préfère rencontrer les gens, qui ont des vraies histoires à me raconter plutôt que les sachants qui devisent. C’est vraiment obligé d’y aller ?

— Ah non mais t’inquiète, tu vas voir le personnage ! C’est un bûcheron ! Et un artiste, aussi, il peint ! Et il interpelle les dirigeants dans les congrès, il les engueule…

— Bon, bon… »

Dans le fourgon, tôt ce matin-là, je bougonne, mal réveillé. Je ne sais pas trop où m’entraîne Cyrille (avec deux « L », lui), notre préfet fakirien sur Mulhouse, mais sa bagnole file vers la maison de son pote Patrick, alors qu’on a toute une liste de rendez-vous derrière. La journée s’annonce très chargée, alors commencer avec un « expert »

Enfin, bref.

On se gare dans la rue, devant la maison.

C’est de bric et de broc, le jardin ressemble par endroits à un décor de cinéma, avec poutres et panneaux. « La femme de Patrick adore ça, c’est elle qui aménage comme ça », glisse Cyrille. Les deux chiens nous accueillent, deux borders collies tout gentils, une assez âgée, l’autre qui saute partout.

Patrick apparaît au fond du jardin, il est pas bien grand, les yeux en amande, plissés et rieurs sous sa tignasse. « Venez, venez, restez pas là… » Il a les mains épaisses, le visage buriné.

On entre dans la baraque, basse de plafond. Mon esprit me joue des tours mais j’ai déjà l’impression d’être au fond des bois, dans une maison isolée en pleine forêt, comme dans les contes. On s’installe à table, sur la nappe en plastique.

Patrick ne travaille plus. À 70 ans il est un retraité très actif, qui continue à bosser pour son syndicat. « Les collègues m’appellent encore, pour des conseils, les défendre, j’ai un mandat de quatre ans. » Il se touche la poitrine : « Et puis la forêt, je l’ai toujours là-dedans. »

J’aime bien commencer au début, pour ma part, comprendre ce qui a amené les gens là où ils sont : « Tu voulais être bûcheron, déjà, quand t’étais gamin ?

— Bah, c’est pas vraiment ça : je suis sorti de l’école sans aucune qualification, et puis j’ai trouvé un travail de soigneur animalier au zoo de Mulhouse. J’ai appris sur le tas. Y avait parfois des accidents, un singe qui te saute dessus et t’arrache la moitié des cheveux, mais bon… Après, j’ai passé un brevet agricole, pour m’occuper des chevaux, des vaches, des cochons. Mais quand j’ai voulu m’installer, je n’avais pas la surface minimale d’installation, donc pas de subvention : il faut être gros pour avoir des aides. Chaque fois que je demandais, on me disait ‘‘Eh non, ça ne va pas’’. La FNSEA verrouille tout, ils captent toutes les aides. Ils sont soutenus par tout le monde. C’est de la cooptation ! C’est un vrai problème pour les jeunes agriculteurs, parce que du coup ils ne peuvent pas s’installer s’ils n’ont pas déjà de grosses exploitations : en moyenne, il leur faut 385 000 euros pour s’installer. Alors moi, c’était voué à l’échec, je n’avais pas d’argent. Surtout que je ne voulais pas faire de l’agriculture intensive, pas de grosses machines. Je voulais des échanges, de la collaboration… Alors les subventions, c’était pas possible. »

promenons nous dans les bois

On en a parlé déjà, dans Fakir, de ce système qui marche sur la tête, qui a exigé des agriculteurs, après la seconde Guerre mondiale, de nourrir le pays, un pays affamé, de produire plus, toujours plus, à coups d’engrais, d’industrialisation, de machines et de subventions. Les agriculteurs s’y sont pliés. Ça a eu ses vertus, un temps : une vie meilleure, pour les paysans, d’abord – même si on ne mesurait pas, à l’époque, les méfaits des produits phytosanitaires sur leur santé, et sur la nôtre aussi. Une production nécessaire pour nourrir la France, ensuite. Et puis, quand on a trop produit, plutôt que ralentir la machine, de s’arrêter pour réfléchir, on a remis une pièce, produire toujours plus mais pour exporter cette fois, envoyer notre excédent à l’étranger, avec plus d’engrais, plus d’industrialisation, plus de machines et plus de subventions encore, des exploitations condamnées à grossir jusqu’à l’explosion, produire plus pour exporter plus, parfois même à perte, mais produire et exporter, contre notre santé et la planète.

Mais revenons à Patrick, lui qui a subi ce système, lui qui voulait une agriculture à taille humaine.

« Comme je ne pouvais pas m’installer comme paysan, j’ai commencé par travailler comme bûcheron saisonnier. J’ai commencé en 1988, même si l’ingénieur ne voulait pas m’embaucher. Là encore j’ai appris sur le tas. Maintenant ce serait plus possible ! D’ailleurs, j’ai eu droit à trois accidents dès les trois premiers mois. J’étais le champion des accidents ! Le nez cassé, etc. C’est les pièges de la forêt : on ne se rend pas compte de la puissance du bois quand on le coupe et qu’il te revient dessus. Un jour j’ai été projeté à dix mètres, et une dent en moins ! Mais j’ai toujours eu de la chance.

— Pourquoi ?

— J’ai jamais eu plus de trois mois d’arrêt.

— Ah. Chanceux, en effet…

— J’ai eu un sacré choc, une fois, quand même. Dans le Chablis, un grand chêne avait été renversé par le vent, des branches cassées partout, il fallait le couper. La tronçonneuse tournait à plein régime, c’est du 25 mètres par seconde que fait la chaîne dans ces moments-là. Et là, la tronçonneuse dévie et me vient direct sur la jambe, au-dessus du genou. Elle a entaillé le pantalon de sécurité que j’avais acheté un mois avant, parce que jusque-là je ne portais pas d’EPI, les équipements de protection individuelle. Le pantalon a été complètement coupé, et la tronçonneuse a commencé à attaquer ma jambe : l’huile de la chaîne est entrée dans la chair. Mais le pantalon m’a sauvé la vie. J’ai été béni, ce jour-là. »

promenons nous dans les bois

C’est souvent ça : les plus exposés, les plus accidentés qui se plaignent le moins, comme si de leur point de vue leur condition et les risques qu’ils subissent étaient logiques. Enfin, pas tout à fait, quand même, pour Patrick.

Sur la nappe, il commence à étaler des feuilles, rangées jusque-là dans des pochettes. « On a monté un CHSCT, avec les collègues, un comité d’hygiène et de sécurité, et je suis devenu délégué du personnel, en 1990.

— Dès le début de ta carrière de bûcheron ! Qu’est-ce qui t’a motivé ? »

Il rigole, franchement, presque surpris de la question.

« Ce qui me motive ? Je ne sais pas, tiens… L’injustice, avant tout. Quand tu entends une DRH dire qu’on est trop bien payés, alors qu’on touche à peine le Smic, moi je gagnais 1200 euros… Le pire c’est que je vois des gens investis dans leur travail, qu’on met plus bas que terre alors qu’ils y ont laissé leur santé. Des gars de mon âge qui ont aujourd’hui de la ferraille dans le dos, des genoux foutus. D’autres qui ont la maladie de Lyme à cause des tiques dans les bois, ces collègues qui à 45 ans ne peuvent plus rien faire, ont perdu la parole, marchent difficilement. D’autres intoxiqués par les gaz d’échappement de la débroussailleuse. Et ces gens-là on les salit, on leur colle un avertissement pour pouvoir ensuite se débarrasser d’eux, parce qu’on refuse de les dédommager, et puis on les licencie pour inaptitude. J’en ai vu plus d’un. »

Patrick devient pensif.

« Nous, pendant les tempêtes, on coupe les arbres sur les routes, on prend des risques, mais on n’a jamais aucune reconnaissance.

— Et comment ça s’organise, le travail des bûcherons ? Je veux dire, au quotidien ?

— Bon… Avant, déjà, ça n’allait pas bien : chaque bûcheron travaillait pour lui-même, à la tâche. On était payés au rendement, au stère, au mètre cube.

— Et ça a changé, aujourd’hui ?

— Oh oui… C’est pire. C’est devenu la guerre, même.

— C’est-à-dire ?

— Par exemple, le coin de forêt à couper va faire 13 000 hectares, ben il sera découpé en treize parties. Chaque bûcheron aura la sienne, et ne devra pas aller sur celle des autres, mais il ira, forcément, pour faire le plus de coupes possible. On est dans des vraies logiques de compétitivité, de productivité. Les patrons ont inventé plein de systèmes pour faire baisser les coûts, même de deux euros par jour, et ça marche. Déjà, ils ont éclaté les équipes, les gens : on ne travaille plus en équipe mais tout seul, et ça renforce la compétition. Les gars ne se connaissent même plus d’une exploitation à l’autre. Le management a complètement changé, les primes sont individuelles. Et comme ça provoque des accidents, ils ont même inventé une prime spécifique : plus tu as d’accidents, et moins tu gagnes ! Nous au syndicat, on a prévenu les jeunes qui cherchaient à tout prix la prime de productivité. On leur disait d’être prudents… Ils nous ont répondu ‘‘Non, c’est bon, nous on veut la prime !’’. Ben on les a tous retrouvés à l’hosto. Faut du temps pour comprendre que l’arbre est toujours le plus fort. »

Cyrille nous coupe : il est allé dénicher une bouteille dans un placard sans que je ne m’en aperçoive. « La liqueur, c’est pas avant 10h00. Il est 10h00 ! » lâche-t-il en nous servant un verre, sûr de son effet.

La liqueur réveille, c’est sûr.

Podiums morbides

Patrick sort quelques feuilles des dossiers qu’il garde sous le coude. Il avait préparé ma venue, visiblement : le bûcheron laisse la place à l’expert syndicaliste, mais c’est bon, il m’a accroché, embarqué. Il égrène les chiffres de la Mutualité sociale agricole et de ses collègues syndicalistes élus aux différentes caisses « accidents » :

« Sur 820 000 salariés agricoles, les bûcherons ne représentent que 2 % des effectifs. Mais 11 % des accidents mortels et graves.

– En 2015, qui sert d’année de référence, on a eu 53 accidents mortels.

– Un bûcheron sur vingt meurt pendant sa période de travail.

– L’inaptitude professionnelle d’un bûcheron, c’est 52,5 ans, en moyenne.

– Le coût des accidents du travail, des rentes, des inaptitudes, etc., c’est 63 millions d’euros par an.

Bref, sur les accidents, on est toujours sur le podium, toujours gagnants ! »

Et encore, dans ce décompte terrible ne figurent pas les chiffres des auto entrepreneurs, qui n’ont aucune formation et n’entrent pas toujours dans les statistiques. « Certains pensent qu’ils vont pouvoir gagner de l’argent, mais quand t’as payé tes machines tu gagnes à peine un Smic, alors faire vivre une famille avec ça… »

Je reprends le fil.

« Mais comment c’est géré, tout ça, les activités de coupe des bûcherons ? J’y connais pas grand chose…

— Normalement c’est l’ONF, l’Office national des forêts, et les communes forestières qui gèrent tout ça. L’ONF, c’est la voie royale. Le problème, c’est que les bûcherons qui y sont embauchés partent : l’ONF ne garde que les ingénieurs, et se débarrasse des ouvriers. Alors, derrière, c’est de la sous-traitance, on externalise. Les travailleurs des pays de l’Est viennent bosser ici. Et les conditions ne sont pas bonnes, ils en profitent : l’autre jour un chantier qui embauchait plein de Roumains a dû arrêter, car ils n’avaient pas d’équipement, et un accident grave s’était produit. On voit aussi de plus en plus d’auto entrepreneurs, des gens qui ne sont pas formés, ou qui regardent juste sur Internet comment faire, mais ça ne marche pas comme ça… Par exemple, l’arbre, il faut pouvoir diriger sa chute. Si tu ne respectes pas la charnière, il peut tomber n’importe où. Et si tu n’es pas formé à couper un arbre sous tension… c’est comme une catapulte. Moi, le premier arbre que j’ai coupé, je me suis retrouvé dans le décor ! Mais aujourd’hui y a tellement de statuts différents… Y a quinze ans on avait posé au ministère la question de la formation des auto entrepreneurs : on n’a jamais eu de réponse. »

C’est fou.

C’est dingue.

Même ici, même dans la forêt, le même processus, comme partout ailleurs : concurrence, sous-traitance, « externalisation » (confier à d’autres, à très bas coût, ce qu’on pourrait faire en interne en embauchant) et compétition. Tout est mis en place pour tout tirer vers le bas, les statuts, les droits, et finalement les vies des gens.

On a vu ça, à Fakir, on l’a raconté, depuis des années, chez les livreurs uber, chez les auto entrepreneurs, chez les ouvriers du bâtiment, chez les soignants, chez les femmes de ménage, chez les commerçants franchisés, dans l’industrie, dans les centres d’appels, même dans les services publics… La même quête de profit, partout, qui détricote les statuts et détruit tout.

Patrick fouille dans ses papiers, il a sorti plein de classeurs, de dossiers, des tableaux, des chiffres, des stats, des histoires cachées. Une liste, interminable, écrite soigneusement à la main, d’ouvriers agricoles et bûcherons décédés. Elle est classée par âge, du plus jeune au plus âgé. « Romain, 17 ans. Guy, 20 ans. Stéphane, 34 ans. Philippe, 38 ans. Sébastien, 40 ans. Laurent, 44 ans. Sylvain, 44 ans… » Certains sont morts après leur carrière, à cause des produits phytosanitaires pour ceux qui bossent dans les champs ou les vignes – on y reviendra.

Il étale devant moi les coupures de presse relatant les drames, ou les avis de décès, plus discrets. C’est un travail d’archiviste du malheur qu’il a entrepris.

Un malheur caché.

tronçonneuse

« Aujourd’hui, les bûcherons qui restent se mettent de plus en plus à leur compte, isolés. Quand un accident arrive, ils se retrouvent tout seuls sous le tracteur.

— C’est-à-dire ?

— Il y a eu un mort. Sébastien, il avait 47 ans. Il a sauté du mauvais côté du tracteur, la machine lui est tombée dessus. Il y a un autre gars, 51 ans. Il avait un gamin handicapé de huit ans, eh ben il est mort pour un arbre à 20 euros. 20 euros, tu te rends compte ? Lui il l’a fait, il y est allé, pour le couper. C’était dangereux, mais c’est comme un challenge. Et les patrons jouent là-dessus : ‘‘T’as peur ou quoi ?’’ Et on se retrouve avec un bûcheron sur vingt qui meurt au travail.

— Un sur vingt ?? »

On reprend un verre de liqueur, songeurs.

Patrick : « Et tu sais le plus fou, là-dedans ?

Fakir : Dis-moi…

— C’est que c’est des gens passionnés, les bûcherons. Ils sont au travail toute la journée, ils ne mangent pas parce qu’ils bossent tout le temps, et pourtant comme les paysans ils n’arrivent pas à rembourser leurs emprunts. Et le pire c’est que même les enfants des gars qui sont morts continuent, ils reprennent le même métier. Parce qu’ils ont grandi sur le tracteur et qu’ils ne connaissent rien d’autre.

— On n’en entend jamais parler, de ces drames.

— C’est des gars bourrus et discrets, qui n’aiment pas la presse. Ils ne cherchent pas d’histoires, et c’est difficile pour eux de parler. Même les veuves d’accidents mortels n’aiment pas trop ça, parler de leur malheur. Alors on donne une somme à la veuve, et c’est classé. »

Ni lire, ni écrire, ni secourir !

Que peut-on faire, concrètement sur le terrain d’abord, avant même de penser aux instances de décision, pour éviter l’hécatombe ? « Nous, on demande déjà que tous les travailleurs aient une carte d’habilitation en France, parce que c’est essentiel pour le travail et les secours », pointe Patrick. Parce que cela permettrait d’être sûr que les ouvriers comprennent, un minimum, la langue française, élément fondamental pour entendre les alertes, ou même signer un contrat. « Les ouvriers roumains ou bulgares qu’on fait venir signent des papiers mais ne savent pas lire le Français, ils ne savent pas à quoi ils s’engagent par contrat, ou même appeler les secours s’il y a un problème. On a le cas d’un gars qui avait plusieurs fractures ouvertes mais a attendu une heure et quart sur place avant de pouvoir prévenir les secours. Heureusement il n’avait pas d’hémorragie. Mais il n’a pas voulu porter plainte, parce que l’employeur lui a promis un poste. Mais les promesses, ça n’engage que ceux qui y croient… »

***

Les bûcherons ne sont pas là que pour élaguer, embellir ou permettre à la forêt de respirer. On les appelle aussi, surtout, lors des catastrophes, des tempêtes, et elles sont de plus en plus nombreuses, de plus en plus violentes : il faut alors déblayer, nettoyer les dégâts provoqués par une nature qui s’effondre. « Après les tempêtes, on nous envoie sur les 400 000 volts », reprend Patrick.

« C’est les lignes à haute tension ?

— Oui, voilà. Moi j’ai déjà fait jouer mon droit de retrait dans ces conditions, parce que je ne sais même pas combien de bonshommes avaient déjà été grillés. Au moment d’une tempête il y a trop de vent, pas assez de distance de sécurité… Le moindre problème est fatal. On en a perdu, des gens.

— Mais tous ces accidents, ça devrait remonter, non ? Créer des remous, au moins, dans le milieu.

— Pas forcément, c’est un milieu où ça ne se dit pas. Tu sais, le gars dont je te parlais, le père d’un gamin handicapé : lui était encadré par l’ONF, et travaillait pour une commune. C’était un bûcheron confirmé. Normalement quand tu procèdes à une coupe, tu dois avoir derrière toi un chemin de repli, dégagé. Là, ce n’était pas le cas, et il s’est retrouvé encastré dans d’autres arbres. Pourtant, quand les gendarmes ou les syndicats arrivent sur un accident pour constater le problème, les traces ont déjà été enlevées. à chaque fois les responsables sont mutés, mais avec une promotion. »

Un silence s’installe, à nouveau.

L’épouse de Patrick vient de rentrer à la maison, elle s’inquiète de savoir si on veut un café.

Dehors il fait beau, les chiens ont envie de sortir, mais Patrick reste plongé dans ses pensées. « C’est comme ça. Nous, on n’est jamais une priorité : on est un petit nombre, on a des petits droits, la cinquième roue du carrosse. On est invisibles. Des gens qui ne cherchent pas d’histoires. » Le bûcheron taiseux a repris le dessus sur l’expert-syndicaliste.

J’embraye sur un autre sujet, du coup.

« Et le changement climatique, le manque d’eau… ça joue, aussi, sur votre métier ?

— Le dépérissement des arbres ? Ça joue, oui : les arbres sèchent sur pied, à cause du réchauffement. Or dès qu’un arbre est faible, les insectes l’attaquent, et en un an maintenant un arbre peut tomber. Le stress hydrique, les parasites, tout ça va ensemble, et c’est comme ça partout évidemment, ça dépasse les frontières. Et ça ajoute du danger pour les gens qui ne sont pas bien formés. Ou même pour les gens, les promeneurs. Y a pas longtemps deux retraités se baladaient dans le Jura, pas loin d’ici. Mais un gars avait coupé un arbre qui est tombé sur un autre, ça s’est étalé sur 60 mètres en tout…

— Et ?

— Ça a tué les deux promeneurs.

— …

— Si les chemins ne sont pas balisés, fermés… Et même dans ces cas-là les gens qui se baladent passent, parfois. Tu sais, on peut mourir en prenant un arbre de 25 cm de diamètre sur la tête.

— Tu disais qu’il y a un problème de formation, aussi.

— Bah oui : en plus des statuts différents, des gens qui bossent en indépendants, on n’a plus le temps de rien. On a fait des progrès quand même, parce qu’il y a normalement un cursus à suivre à l’ONF : on ne peut pas t’envoyer comme ça sur le terrain. Le souci c’est qu’on veut aller tellement vite qu’on n’a plus le temps de rien montrer aux apprentis, sinon ça fait moins de rendement. Alors, les apprentis, ils n’apprennent pas grand-chose… Faut cinq ans pour faire un bon bûcheron, mais parfois ils coupent un gros arbre dès leur première journée ! »

promenons nous dans les bois

***

Les chiens s’impatientent vraiment, ils veulent sortir.

Nous non plus, ça ne nous ferait pas de mal, il fait beau dehors, et chaud dedans, la liqueur aidant. « On n’irait pas faire un tour en forêt, justement, que tu me montres ? », je demande à Patrick. Cyrille est partant, aussi, pour un bol d’air.

Nous voilà dans le van de Patrick cette fois, sans les chiens, confinés dans le jardin, parce qu’ils n’obéissent pas assez dans les bois.

« C’est une voiture de bûcheron, hein, je te préviens ! », il se marre en désignant le bazar du menton. « En plus, c’est mon bureau, alors… »

Le van longe des vignes, l’Alsace regorge de ces terres, aussi. Patrick garde les yeux sur la route, mais connaît par cœur le décor. « Tu vois, ici dans les vignes, le principal problème c’est les produits phyto qu’on met, dans les serres aussi. Ce sera pire que l’amiante, quand on aura les résultats des cohortes d’études qu’on mène en ce moment sur le sujet, dans le bordelais par exemple, sur les enfants qui vivent à proximité. Mais bon… On dit que c’est de l’emploi, alors les syndicats agricoles n’aiment pas parler de ça. Je vois des gens qui viennent me voir en me disant ‘‘mon père est mort d’une leucémie à 55 ans’’… Mais même eux ne veulent pas parler de ça. » Patrick me montre une autre brochure, dans la boîte à gants. « Regarde, on a six cancers spécifiques au monde agricole, avec beaucoup plus de cas qu’ailleurs : cancer du sang, cancer de la prostate… des maladies spécifiques aux femmes qui travaillent dans les vignes aussi – et pas dans toute la France, juste dans les vignes. En Martinique, en Guadeloupe, ce sont les champions du monde du cancer de la prostate, mais ils sont hors statistiques car on n’a pas de caisse MSA là-bas. Pourtant, le sol est pollué pour des décennies à cause du chlordécone, les différents ministères avaient accordé des dérogations pour qu’on puisse utiliser ce genre de pesticides. » Devant le scandale, il a bien fallu reconnaître l’évidence : une expertise Inserm sur le thème « pesticides et santé » publiée en 2021 a conclu à la présomption forte d’un lien entre l’exposition au chlordécone de la population et le risque de développer le cancer de la prostate. Et un décret reconnaissant les cancers de la prostate provoqués par les pesticides comme maladie professionnelle a été publié dans la foulée au Journal officiel. Alors qu’une étude de Santé Publique France montre que 90 % des populations antillaise et martiniquaise ont du chlordécone dans le sang, quelques dizaines de dossiers d’indemnisation seulement ont été traités à ce jour. Pour 5000, 8000 euros…

Patrick reprend. « La Caisse de la Mayenne, on sait qu’elle fait face à une concentration de cas autour des pesticides et des produits phyto. Au syndicat on essaie d’en parler, on l’évoque lors de nos réunions nationales. Souvent les scientifiques alertent, mais derrière les industriels sèment systématiquement le doute : ‘‘Si vous êtes malade, c’est parce que vous fumez.’’ Même quand les chiffres montrent que la moitié des malades ne fument pas. Et puis ils recrutent des médecins mercenaires, qui pour le pognon disent qu’il n’y a pas de souci, et puis des syndicats financés par les industriels des produits phyto, par les lobbys du secteur… Pourtant c’est nos enfants qui vont trinquer. Il y a une énorme omerta sur tout ça.

Les coopératives n’arrivent plus à payer. Pfff… Dans les vignes, vraiment, on est revenus au temps de l’esclavage. Y a que les rendements qui les intéressent. Quand on se pointe sur une exploitation pour présenter au patron une nouvelle grille de salaires, on se fait jeter, violemment, comme nulle part ailleurs. Et les jeunes n’osent pas parler. Certains viticulteurs arrachent même leurs vignes car ils ne veulent plus que leurs enfants continuent : ‘‘Je vais pas leur donner la corde pour se pendre…’’ »

Un (autre) scandale de la mondialisation

La manière dont on traite la forêt, ce n’est pas qu’un scandale écologique ou humain. C’est aussi une aberration économique, un non-sens de la mondialisation comme on en subit tant. Patrick nous résume la situation : « On a plein de rapports qui disent encore et toujours la même chose : la forêt française est mal exploitée. On a la troisième forêt d’Europe, la première forêt de chênes, mais elle accuse six milliards d’euros de déficit. Pourquoi ? Parce qu’on vend notre bois à la Chine, qui le transforme… et nous le revend ici ! Et qu’on rachète leurs produits finis très cher ! Comme quelqu’un qui aurait des pommes de terre, les vendrait et n’en garderait que la peau. » Et qui importerait ensuite des frites, serais-je tenté d’ajouter, pour compléter l’allégorie. « Avec les accords commerciaux, on achète aussi aux pays de l’Est : on leur vend de l’aéronautique, et eux nous vendent du bois. Alors que tous les rapports disent que si la forêt était mieux exploitée, la filière du bois transformé (avec la scierie par exemple) pourrait générer 60 000 emplois de plus très rapidement. Mais on n’a aucun soutien de l’État. »

***

On se gare à l’aube d’un chemin qui s’enfonce dans la forêt. On continuera à pied. Le jour passe entre les arbres, les feuilles n’ont pas encore poussé, le printemps commence à peine. Elle n’est pas bien dense, la forêt, je me dis. Patrick pose d’emblée le décor. « C’est une des forêts du département qui a le plus de mal par rapport aux chaleurs. Un massif de 523 hectares que les chercheurs allemands observent, parce qu’ils veulent voir les réactions des chênes face aux fortes chaleurs.

— C’est comme ça partout, ou c’est vraiment dégradé ici ?

— La forêt française, elle est dans un piteux état de manière générale, à cause du manque d’eau, de la chaleur, des parasites…

— C’est l’État qui en a la charge ?

— Pas que. 75 % de la forêt française est privée : elle appartient à 3,5 millions de propriétaires. à eux de couper, de replanter, de l’entretenir. »

Il pose la main sur un petit tronc. « Là, tu vois, c’est un chêne pubescent qui a été planté : c’est lui qui devra prendre le relais des autres, à cause du changement climatique. Les chênes, ici, c’est 30 % de mortalité : 30 % qui meurent comme ça, qui deviennent secs sur pied. Là où on va aller, ce sera même 50 %, parce que c’est le sud de la forêt, et quand il y a la canicule, c’est le sud des forêts qui absorbe la chaleur en premier. »

On passe devant un panneau « danger » : « Attention, feux de forêt ! »

Tu m’étonnes.

« Oui, on a mis ces panneaux partout, parce qu’au-delà des 30 % d’arbres qui meurent, les risques d’incendie sont forts. On a eu 503 départs de feu dans le Haut-Rhin en 2023 ! Tiens, regarde… » De tout petits arbres émergent des broussailles, entourés de légers filets marrons, en toile, qui les protègent des animaux trop gourmands, j’imagine. « Ils ont planté des arbres fruitiers. Ils font des essais, replantent, avec un matériau biodégradable pour les protéger, pour éviter le plastique et tous les problèmes que ça crée. En plus la matière bio garde l’humidité, du coup l’arbre pousse plus vite, c’est bénéfique.

— Mais pourquoi on ne met pas tout en biodégradable, alors ? On voit souvent des endroits avec du plastique qui entoure les jeunes arbres.

— C’est pour le coût, juste le coût. Parce que cette matière biodégradable, c’est de la toile de jute, elle arrive par containers d’Asie. Il faut que ce soit résistant au gibier aussi, et aux chevreuils qui peuvent déchirer la trame du filet avec leurs bois. Alors, le plastique, c’est moins cher.

— Même si c’est polluant et moins efficace…

— Et alors qu’ils ne prennent pas en compte, dans leur calcul, le coût de la dépollution liée au plastique et à l’enlèvement des déchets.

— Mais on ne pourrait pas la fabriquer ici, cette toile biodégradable, plutôt que l’importer de l’autre bout du monde ? Y a un vrai débouché, là, un gain économique, écologique…

— Si, avec du lin. Certains ont commencé : un industriel du textile passionné par le bio s’est lancé dedans. »

C’est ainsi : il faut un industriel « passionné par le bio » pour que mette en place des initiatives qui relèvent de l’évidence écologique et économique. On attend toujours l’impulsion de l’État, incapable de planifier, de penser l’avenir. Même si le plan Macron de 2024 prévoyait de planter un milliard d’arbres d’ici 2032, pour renouveler 10 % de la forêt française. Patrick semble lire dans mes pensées. : « Le problème c’est qu’on ne plante pas des arbres comme on plante du maïs ! On est allés voir, les arbres qu’ils ont plantés : la moitié sont déjà morts. Parce qu’ils font ça sur des sols difficiles, et parce qu’il n’y a rien à côté, pas d’ambiance forestière alors ça ne peut pas tenir. Quand on coupe des arbres pour en remettre à la place mais qu’on met partout la même essence, comme on fait un peu partout en ce moment, ben y a plus de biodiversité. Une forêt, c’est compliqué à faire grandir. » Autant les préserver, du coup. Parce que si c’est simple de couper et de raser, c’est beaucoup plus dur de faire pousser. Plus difficile que faire grandir une start-up, aussi fou que ça puisse paraître.

On continue à avancer sur le chemin, avec Patrick et Cyrille.

« D’ailleurs, tu me montrais les petits fruitiers qui viennent d’être plantés… Pourquoi des arbres fruitiers en forêt ? On ne s’y attend pas, spontanément.

— On dit que les fruitiers sont des essences secondaires, mais pas du tout ! On met des fruitiers d’abord parce que ça attire les insectes, donc ça attire aussi les oiseaux, et les oiseaux plantent des glands. Tiens, les geais, par exemple : ils enterrent des glands, ils les planquent dans la terre pour revenir les manger plus tard… sauf qu’après ils les oublient ! Et ça pousse, du coup ! On dit qu’un geai peut planter jusqu’à 5000 chênes par an à lui tout seul. Finalement, tu vois, la forêt n’a pas besoin de l’Homme, les oiseaux sont plus importants pour elle.

— Sur ce point tu prêches un convaincu… »

ONF, Forêts… Macroniste rime avec lobbyiste !

Pas de chance pour les arbres : Macron place ses pions partout, même dans leurs racines. J’en avais plutôt une bonne image, de l’ONF. L’Office national des forêts, cet établissement public qui a pour rôle de préserver l’ensemble des forêts publiques françaises, fort d’un budget de 900 millions d’euros et qui embauche 8000 agents. J’ai vite déchanté. « Tiens, regarde », m’a dit Camille en discutant du dossier. Avec les articles qu’il m’envoyait, je comprenais mieux le malaise. D’une part, l’ONF subit une privatisation rampante et une cure d’austérité depuis des années. Il a perdu près de la moitié de ses effectifs en vingt ans, dont près de 1500 sous Macron président. La cerise ? En juin 2025, Anne-Laure Cattelot était nommée présidente du conseil d’administration de l’ONF par l’inénarrable Agnès Pannier-Runacher, spécialiste des conflits d’intérêts. Or Anne-Laure Cattelot, ancienne députée macroniste (de 2017 à 2022), avait été recrutée (pour ses compétences, bien sûr, pas pour son carnet d’adresse ministériel) dès sa défaite aux Législatives 2022 comme numéro 2 du cabinet de lobbyisme ESL Rivington. « Cette nomination nous renforce collectivement dans le pôle influence », fanfaronnait même sans vergogne le président du cabinet. Or ESL Rivington, pour lequel Cattelot continue donc d’exercer ses fonctions, a entre autres pour client… la Fédération nationale du bois, un groupement d’entreprises privées ! Et l’ONF tire l’essentiel de ses ressources de la coupe des arbres ! En clair : on nomme à la tête d’une institution publique, l’ONF, une lobbyiste dont le cabinet travaille pour les entreprises qui cherchent à tirer le plus d’argent de l’ONF.

Merveilleux « en même temps ».

On continue la promenade.

Je remarque de grosses traces de pneus au sol, qui se retrouve quasi labouré. Pas des pneus de vélo ni même de bagnole, non : ça sent la grosse machine industrielle. Patrick, lui, regarde les arbres, toujours. Il touche un gros tronc, de l’index, me prend à témoin.

« Tu vois, celui-là ? Il est foutu.

— Bah pourquoi ?

— L’écorce est arrachée, vois. C’est comme une grosse plaie, et pour un arbre c’est l’entrée des maladies. Lui, il va y passer.

— Et pourquoi l’écorce est arrachée comme ça ?

— C’est les engins de débardage, les machines qui viennent pour enlever les arbres coupés. Regarde, il a tourné ici et a voulu aller vite, il n’a pas pris la peine de bien éviter l’arbre et a tout arraché. On voit ça souvent. »

Je comprends mieux, d’un coup, les traces de pneus.

« Mais les machines, au fait, j’imagine qu’elles évoluent ? On a beaucoup parlé de la sécurité des bûcherons, chez toi. La mécanisation, ça n’apporte pas du mieux, niveau sécurité, au moins ?

— C’est ce qu’on pourrait penser, quelque part, oui : une grosse abatteuse aujourd’hui, elle remplace huit bûcherons. Mais ça déporte le risque, parce qu’on nous envoie dans des zones de plus en plus difficiles. Et puis y a moins d’emplois. Dans certaines vallées, on comptait 80 bûcherons à une époque, aujourd’hui plus un seul. Mais on ne doit pas payer de cotisations pour une machine… Et puis, avec les machines, on fait des coupes à blanc, où il ne reste plus un arbre. Des ‘‘coupes sanitaires’’, ils appellent ça… L’autre problème, et là tu le vois bien, regarde : ça dégrade les sols forestiers, alors que c’est le capital essentiel de la forêt. Même une tempête, ça n’abîme pas le sol comme ça.

— Pourquoi le sol est un capital essentiel ?

— Le sol, c’est mieux encore qu’Internet : tout est interconnecté ! Le mycélium des champignons dégrade les molécules chimiques, celles du plastique dont on parlait tout à l’heure, par exemple, alors qu’on en compte en moyenne en France 247 kilos à l’hectare, de micro-plastiques. » Un hectare, c’est un tout petit peu plus qu’un terrain de foot, pour bien se rendre compte. Un et demi, environ. Et donc – j’ai vérifié – on a en effet plus de 240 kilos de micro-plastiques qui se baladent sous cette surface, dans notre pays. C’est complètement dingue. « Tu te rends compte ? Et nous, on reçoit ça dans le sang ! » tonne Patrick. ça oui, je sais : même qu’on avale tous jusqu’à l’équivalent plastique d’une carte de crédit par semaine, à force d’en avoir dans notre environnement, des emballages aux contenants.

promenons nous dans les bois

***

Bon, pour l’instant, je dois l’avouer : ce qui me gêne dans notre environnement, c’est les ronces dans lesquelles on s’est fourrés en marchant. Patrick sourit. « Y en a de plus en plus de ronces, de taillis, toutes les forêts sont en train de réagir comme ça, parce qu’il y a de moins en moins d’arbres. Ce sont les arbres qui donnent l’ambiance forestière. Tiens, regarde en haut… » J’avais plutôt tendance à regarder où je mettais les pieds, moi… « Tu vois, les arbres sèchent par en haut. La succession des périodes de canicule crée du stress hydrique, puis des embolies gazeuses avec des bulles d’air qui entrent dans l’arbre, et la sève ne monte plus. Ça va repartir un peu par en bas, mais c’est fini, ça ne pousse plus. Le souci que ça pose c’est que les arbres, c’est une usine à faire des nuages…

— Les arbres créent des nuages ?

— Oui, parce que c’est un cycle : 65 % de la pluie absorbée par les feuilles repartent vers le ciel, c’est l’évapotranspiration, et 80 % des précipitations viennent de là. Les racines captent, elles, 10 % de l’eau et les dirigent vers les nappes phréatiques, et les aident à se remplir. Une station d’épuration à lui seul, l’arbre ! Comme le lierre : il capte les métaux lourds et nous en protège. Les racines profondes, comme celles des tilleuls, retiennent l’eau, donc ça prévient les coulées de boue. Les anciens paysans en voyaient beaucoup moins qu’aujourd’hui, parce qu’il y avait davantage d’arbres, à l’époque. Tu vois, une forêt, c’est multifonctionnel. C’est fou, même, les services que ça rend ! Même en termes sociaux : les personnes fragiles, les personnes handicapées, touchées par l’autisme ou les problèmes psy, les Travaux d’intérêt général, pour tout la forêt est un cadre de réinsertion formidable, on le voit tous les jours. »

J’en peux plus, de noter.

J’ai trop d’infos, j’attaque mon deuxième carnet, la main en compote.

Et une question me trotte dans la tête, quand j’entends Patrick, sa passion, ses connaissances, sa culture même du sujet, tout ce que pourraient nous apporter les gens comme lui, sur le terrain, si on prenait la peine de les écouter : est-ce qu’on le fait, les écouter ? Ne serait-ce qu’un peu, quelqu’un, un organisme, une institution ? Il soupire. « L’ONF ? Ils font venir des essences qui résistent au chaud, très bien. Mais pas au froid. Alors, elles meurent en hiver, ça coûte un fric fou et ça ne sert à rien. En fait, faut faire en fonction de ce qui pousse à un endroit. Et mettre des charmes, des tilleuls, tout ce qui a des racines plus profondes. Les anciens lisaient la forêt. Aujourd’hui, les ingénieurs qui viennent de Paris gèrent la situation devant leur écran d’ordinateur.

— Et les élus, les politiques, ils entendent ? Cyrille m’a dit que tu les interpellais, que tu leur envoyais des données…

— Avant la dissolution de 2024, on avait réussi à avoir 130 députés qui allaient signer une proposition de loi avec plein de mesures intéressantes pour préserver la forêt, pour son adaptation, etc. Mais ça ne s’est pas fait, à cause de la dissolution. La forêt, elle sera prioritaire pour nos dirigeants une fois qu’elle aura disparu. »

Un geai passe au-dessus de nos têtes en gueulant (et ça gueule fort, un geai, si vous avez déjà eu la chance d’en entendre). Il faudra davantage compter sur lui que sur nous, je le crains, ou sur Macron et les autres, pour sauver la forêt et tout ce qui va avec…

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